À l’heure où la pandémie a considérablement impacté le monde de la nuit, l’heure est à la réflexion. Doit-on réinventer les lieux de vie du monde de la nuit et ses modèles de diffusion ? Kevin Ringeval, membre du conseil d’administration de Technopol et ex-directeur et fondateur de l’Aérosol, signe une tribune pour l’émergence de ces nouveaux lieux de vie artistiques, culturels et intellectuels, à l’échelle nationale et internationale.  

DES LIEUX DE VIE DE LA NUIT

Vers un clubbing plus résilient

La crise épidémique a mis la nuit à l’arrêt. Le sens de la fête n’a pas pour autant disparu, les fêtes interdites et clandestines se multiplient. Pourtant aussi, les musiques actuelles et notamment électroniques n’ont en rien perdu de leur intérêt tant artistiques que festifs. Elles n’attendent que les modèles de diffusion traditionnels se réinventent pour de nouveau se faire entendre de jour comme la nuit.

La réflexion autour des lieux de diffusion ne date pas de mars 2020. Depuis quelques temps, ses acteurs repensent les métiers de la production et de la diffusion pour les faire évoluer, de les imaginer plus sobrement, plus local, plus durable et plus résilient.

De nouveaux enjeux pour la nuit 

Le secteur de l’événementiel est plus que jamais concerné par les enjeux de durabilité et de la préservation des ressources. Le choix d’un changement de prisme est indispensable pour un secteur à l’impact environnemental important. Conscients de la nécessité de concilier l’organisation de rendez-vous festifs et la prise en compte des questions cruciales liées à la transition écologique, économique et sociale, une réflexion au long cours doit naître afin d’ambitionner de continuer à stimuler l’univers de la nuit et donc de mettre en œuvre différents leviers d’action au service de l’impératif culturel et environnemental.

Véritables laboratoires d’initiatives artistiques éco-responsables, déployé au sein de nouveaux espaces pour la nuit, ce sont des lieux qui ambitionneront de valoriser et de développer des interactions entre la création, la diffusion, la formation, le patrimoine, le foisonnement associatif, amateur et la science de l’environnement ! 

Il faut créer des LIEUX DE VIE DE LA NUIT qui s’inscrivent dans une démarche d’éducation populaire, non plus comme des lieux de consommation de services, mais avec cette vocation de permettre aux individus d’acquérir et de développer des connaissances, un sens critique, des savoirs et des savoirs faire, qui contribuent au développement de leur personnalité. Des lieux vivants pour des citoyens actifs et responsable d’une démocratie vivante. Si la recherche de la performance économique peut être un moteur, c’est avec un intérêt plus marqué pour son impact social, environnemental donc politique.

« Il faut créer des LIEUX DE VIE DE LA NUIT qui s’inscrivent dans une démarche d’éducation populaire. »

Au-delà des questions de tri sélectif, des mobilités douces, de l’économie énergétique et circulaire mise en place dans de nombreux lieux, il est temps de pousser plus avant et plus systématiquement les usages des lieux de fête et de dessiner un nouveau modèle à même de se questionner et d’interroger la planète en permanence. Au même titre que la préservation du patrimoine naturel, véritable identité et richesse, notre patrimoine électronique français doit être préservé et défendu. Il faut avoir cette préoccupation qu’est celle de la sauvegarde du passé au service de la transmission aux générations futures et de l’urgence de laisser vivre ce courant artistique majeur avec beaucoup de liberté. 

Pour cela l’Etat, les collectivités doivent donner les moyens à de jeunes entrepreneurs engagés de la nuit de pouvoir proposer des projets de réhabilitation d’espaces, en les accompagnant avec confiance à déployer leurs équipements de culture raisonnée. Ce sont des lieux qui s’adressent à tous, plus inclusifs, plus féministes, plus sociaux, qui s’ouvriront avec ce souhait chevillé au corps de porter attention à la diversité des conceptions et des pratiques.

Lieu de dynamique artistique, culturelle et intellectuelle, vecteur de lien social et de nouvelles énergies, à même de trouver leur place sur l’ensemble de territoire français, en ville comme dans l’espace rural, afin de faire naître des dynamiques et de nourrir des spécificités locales au sein de nouveau écosystème au service d’une réflexion globale. 

Le développement durable doit se pratiquer et se vivre d’abord au niveau local, de la même manière avant de penser au rayonnement national ou international de son lieu, il faut dans un premier temps le penser en phase avec le territoire. 

Se réapproprier une histoire et des valeurs

L’ergonomie de ces futurs lieux (anciennes gares de campagne, friches industrielles, espaces patrimoniaux…) s’imagine autour des espaces de diffusion de type CLUBBING, un INCUBATEUR ou plateforme d’innovation dédiée aux technologies vertes (multi filières) en lien avec l’univers des musiques électroniques et de la fête, un espace de RÉSIDENCE avec logement pour artistes et chercheurs, une ECO PÉPINIÈRE CRÉATIVE (musique, design, arts visuels et art vivant), un RESTAURANT SOLIDAIRE, un espace de FORMATION (culture, transition écologique, économie sociale et solidaire, prévention des conduites à risque en milieu festif), un STUDIO D’ENREGISTREMENT SON ; CAPTATION VIDÉO (mixage, mastering, montage vidéo…)…

Afin de construire cette nouvelle dynamique de lieux, il faut revenir aux fondamentaux de la techno, de cette musique à l’origine du clubbing, c’est se souvenir que ce courant ambitionnait de mettre en avant des valeurs sociales et politiques fortes. Dès l’origine de la techno de Detroit à la House de Chicago, cette musique était celle des oubliés de la société, des homosexuelles et des communautés noires. Par la suite, en Europe dans les années 90, la techno est très rapidement devenu l’expression d’un esprit contestataire et libertaire qui s’exprime encore aujourd’hui. 

La culture, et nous parlons bien de cela ici, a le pouvoir extraordinaire d’accompagner et donner forme à la résistance et la rébellion, la protestation et à l’espoir, et est consubstantielle à toute démocratie. 

« Faisons de cette pause, une chance pour recréer des lieux de fête et de culture, réfléchis comme une plateforme dans le monde réel. »

La jeunesse se tourne de nouveau de plus en plus vers des fêtes plus alternatives. Le succès des collectifs, des warehouse ou encore des free parties sont le fruit d’une volonté de fêtes plus libres, plus débridées, plus engagées avec l’idée d’appartenir à la nuit et d’en bâtir les tribus. En libérant la musique, on libère la parole, la rencontre, la pensée, on fait société !

Il faut sortir de cette standardisation des lieux de nuit, de fête, de cette course concurrentielle que des clubs d’hier, qui ne permettent plus l’émergence artistique, culturelles et intellectuelle. Les boîtes noires et hermétiques que sont les clubs, on écoute jusqu’à saturation les mêmes artistes sont des modèles du passé.

Ces lieux façonnés par une multitude d’activités doivent épouser nos rythmes de Vie 24H/24. Ils seront accessibles à tous, tous les jours de l’année et réversibles selon les jours et les temporalités.

Cette idée impose que des dizaines d’acteurs occupent les lieux et créent des processus à même de favoriser la participation des habitants, le débat public et la prise de décisions collective, c’est sous le signe du « faire ensemble », qu’il faut désormais s’investir à faire naître des équipements hybride du type LIEU DE VIE DE LA NUIT de référence nationale et internationale dont la contribution fera de la France un pays d’excellence concernant l’innovation dans le milieu de la nuit et de la fête.

Faisons de cette pause, une chance pour recréer des lieux de fête et culture, réfléchis comme une plateforme dans le monde réel, cultivons l’intérêt général.