L’organisation de micro-festivals dans des lieux de patrimoine est une initiative qui n’a cessé de croître ces dernières années en France. Il n’est désormais plus rare que châteaux, manoirs ou forts accueillent le temps d’un weekend festivaliers et camions chargés de backline. Un « concept » que nos homologues flamands d’ONKRUID ont saisi à bras le corps il y a quatre ans maintenant, en créant de toutes pièces le HORST : festival pluridisciplinaire où musique, arts visuels et architecture s’imbriquent de manière cohérente et réfléchie au milieu des arbres et des marais. Nous nous sommes rendus pour la troisième année consécutive dans le château éponyme du XVème siècle qui accueillait, le weekend du 8 et 9 septembre, la quatrième édition du festival. 

Vendredi / Day 1

« Le ciel du camping est drapé d’une myriade de longues guirlandes, suspendues à de grands piliers de bois, qui éclairent l’endroit d’une lumière jaune apaisante, lui donnant des airs de village convivial dans lequel un foyer de feu entouré de transats crépite doucement. »

C’est sous le crachin belge que nous arrivons sur le parking du festival. Lourdement équipés, les prévisions météo pour le week-end n’étant pas des plus optimistes, c’est avec une excitation grandissante que nous longeons la route, désormais familière, bardée de champs, qui nous amène jusqu’au festival dans l’optique de récupérer nos précieux sésames.

Le camping du site, sold-out à une semaine du jour J, est étonnamment calme et dégagé. Plutôt que de chercher à remplir le moindre mètre carré de tentes Quechua, les organisateurs ont opté pour un espace à petite échelle naturellement divisé par des rangées d’arbres, avec une vue sympathique sur l’étang qui traverse le site. Le ciel du camping est drapé d’une myriade de longues guirlandes, suspendues à de grands piliers de bois, qui éclairent l’endroit d’une lumière jaune apaisante, lui donnant des airs de village convivial dans lequel un foyer de feu entouré de transats crépite doucement. L’heure étant déjà tardive, nous nous pressons de rejoindre l’entrée du site après quelques lancés de tentes hasardeux accompagnés d’un apéritif express. On y retrouve les potes arrivés plus tôt dans l’après-midi, déjà échauffés par le live du Motel et les hits Disco-Funk de Jayda G.

Le temps d’acheter tickets, boissons et de faire un bref tour du site, le set de San Soda est déjà bien entamé. Fidèle à lui-même, le DJ belge nous joue ses galettes disco, funk et house favorites dont l’euphorique « Move on up » de Destination, découvert ici-même 2 ans plus tôt. Les verres s’enchaînent et l’heure tourne, je décide de rejoindre la scène Podium Pile Pavilion pour la fin du set de K15 et l’entrée en piste de Tako.

Tako nous délivre un excellent set de 2h, naviguant entre les genres avec une facilité déconcertante et une énergie contagieuse, mixant à la volée une flopée de pépites issues de son insolente collection de disques. À chaque nouvelle transition, je ressors presque honteusement mon téléphone de ma poche dans l’espoir que Shazam parvienne à identifier cette voix qui ressemble à du Jackson sous hélium ou ce solo de trompette psychédélique… sans succès. Du coin de l’œil, j’observe Darren aka Red Greg qui s’installe. Tout en retenu, malgré la reconnaissance unanime de son talent par ses pairs, le vétéran de la scène anglaise semble un brin anxieux au premier abord. Tako termine son set dans les hauteurs, autour de 125 BPM, sur un morceau percussif et sombre. Je suis curieux de voir comment le DJ disco-soul va entrer en scène.

La transition d’un univers musical à l’autre se fait sur la voix d’une diva disco a cappella, avant qu’un groove imparable gronde des enceintes et s’empare de la piste. C’était presque trop facile. La technique et le feeling musical de Red Greg sont irréprochables. Impossible pour nous de décoller du dancefloor, l’atmosphère de la scène est grandiose, on tape des cercles et des limbos en botte, la banane aux lèvres. Je jubile littéralement lorsque Darren joue le morceau « Paribbean Disco », collaboration très attendue entre le groupe de jazz-funk Cotonete et Dimitri From Paris. Ce morceau est un tube en puissance, sans l’ombre d’un doute. Lorsque le dernier sillon arrive à sa fin, une clameur à faire rougir une tribune de supporters s’élève de la foule. On entame à l’unisson une session de « one more tune » pendant 3 bonnes minutes sans réussir à faire plier les orgas. On a tous pris une énorme claque musicale et on est encore là à tendre l’autre joue.

Samedi / Day 2

« Young Marco comme MCDE ne lésinent ni sur la sélection ni sur la prise de risques, si bien que la transition entre les deux passe complétement inaperçue »

J’émerge le samedi aux sons de Gaussian Curve et Yoshinori Hayashi. Les DJs du camping accompagnent en douceur le réveil des festivaliers, sonnant l’heure du brunch offert par le festival. Nous qui nous attendions à quelque chose d’assez sommaire sommes agréablement surpris de la qualité de la nourriture proposée. Humus maison et autres préparations tartinables côtoient omelettes, taboulés épicés, salade de betteraves et croissants. Je sirote un café sur du hiphop, je me sers de la purée de petits pois-menthe sur Leon Lowman et digère en sifflotant sur « lait de coco » de Maya. Les mecs aux platines nous régalent de leurs sélections et achèvent de me mettre d’excellente humeur en me réveillant d’une micro-sieste sur le groove infectieux du tube obscure de disco-boogie italien de Mario Acquaviva, « Notturno Italiano ».

Nous profitons de l’après-midi pour faire le tour du site et des différentes installations artistiques disséminées de part et d’autre. On observe brièvement le travail de Batia Suter et les fumées éphémères de Chaim Van Luit avant d’aller vadrouiller dans les rangées d’arbres colorés aux perspectives multiples de Gabriel Lester.

La scène construite par Assemble, NewCastle, est particulièrement impressionnante avec ses deux étages d’échafaudages bleutés qui donne à la piste de danse des airs de ring de boxe à la Ong Bak. Bjeor y joue des tubes house, comme l’intemporel « Venus (Sunshine People) » de Cheek remixé par DJ Gregory, qui nous accompagne dans notre déambulation autour de l’étang. On passe discrètement jeter un œil à la conférence avant de reprendre la route de la piste de dance où DTM Funk fait groover l’ambiance.

La soirée de la veille a placé la barre très haute, mais le plateau artistique du samedi est tout aussi prometteur. Gilles Peterson est dans un bon soir. Sa sélection est à l’image de ses influences, il jongle entre rare groove, rythmes à l’anglaise et clôture sur un morceau à faire pleurer les bad boys, le très soulful « Never to much » de Luther Vandross. C’est cependant sur la scène NewCastle où Young Marco et MCDE se suivent que la magie opère ce soir.

Ces deux nomades des aéroports jouent tous les weekends, ce qui me faisait potentiellement craindre des « sets autoroute » de leur part comme cela arrive parfois lorsque la routine érode la passion. Bien mal m’en a pris. Dans ce colisée de métal, on se laisse rapidement prendre dans l’expérience musicale, à grands renforts de jeux de lumières et de fumées particulièrement bien ficelées. Young Marco comme MCDE ne lésinent ni sur la sélection ni sur la prise de risques, si bien que la transition entre les deux me passe complétement inaperçue. Moment de félicité collective quand le hollandais rentre le titre « Holy Dance » d’Agua Re. Les nappes magnifiques de ce bijou de deep-house italienne font frissonner la foule. Un peu plus tard, c’est au tour de MCDE de faire trembler nos cages thoraciques lorsqu’il balance le titre « Corazon » de The LTG Exchange. Le DJ sait choisir son moment, les stroboscopes à plein régime et la fumée nous isolent tous des uns des autres, ne reste que la musique.

L’épilogue de ces 4h de musiques mémorables se termine en apothéose sur « Mizik Nou » et Alicia Myers. Le dancefloor prend des airs de ‘N’oubliez pas les paroles’, tout le monde braille « MIZIK – NOU » à tue-tête et sors son plus beau déhanché. Ces morceaux sont la cerise sur le gâteau, une injection de bonne humeur qui clôture à la perfection le festival.

Dimanche / Day 3

Le dimanche, on émerge du site les traits tirés par le manque de sommeil et les excès en tout genre. Avec cet air béat et ce sourire en coin caractéristique de ces nuits qui épuisent le corps mais libèrent l’esprit. On se chambre mutuellement sur le nombre incalculable de bêtises débitées ce weekend, le répertoire de private joke rempli pour les jours à venir… quinze minutes que l’on répète à nos amis flamands « d’appeler les hendecks ».

On y retournera ?

« Le genre de festival où vous avez la certitude de revenir avant même d’avoir plié votre tente »

En résumé, peu de choses négatives à redire pour cette année, si ce n’est peut-être les horaires de clôture du site, un brin trop tôt (respectivement 3h le vendredi et 2h le samedi), et l’absence de DJs sur le camping en after pour accueillir des festivaliers encore trop dans les nuages pour trouver le chemin du sommeil. Enfin, et même si elle fut bien plus clémente que prévue, on pourra regretter une météo plus proche de l’automne que de l’été indien !

Si la réussite du festival réside en partie dans sa capacité à mobiliser un public local et européen, avec notamment des jeunes de tous horizons – et cela dans un cadre unique où la crème des DJs côtoie d’extravagantes installations artistiques -, il ne fait cependant aucun doute que les organisateurs et le public, encore majoritairement belges, façonnent cette atmosphère spéciale, emplie de gentillesse et de simplicité, qui règne durant le weekend.

HORST n’est pas l’un de ces festivals que l’on relèguerait d’un geste du pouce vers la gauche au rang de souvenirs heureux après une nuit câline. Non. Au fil des ans, on s’y entiche de plus en plus. On a un « crush » pour le site et ses alentours, on admire sa fluidité et son organisation sans faille, on apprécie de se sentir la bienvenue dans cette grande famille flamande, on rigole de ses toilettes qui diffusent « Orinoco flow » d’Enya en boucle, on est inspiré par le travail réalisé et la remarquable et constante qualité musicale de ses artistes, on lui pardonne ses petites erreurs et ses files d’attente pour les frites…

C’est un de ces eldorados où l’expérience de la musique et de la fête finit toujours par vous surprendre, le genre de festival où vous avez la certitude de revenir avant même d’avoir plié votre tente.

Crédits photos : Illias Teirlinck / Jeroen Verrecht / Pommelien Koolen / Maxikamera / Bart Dewaele / WYSIWYG