L’Elysée Montmartre restait le haut lieu de mes soirées rock d’étudiante, avant que la découverte à Berlin d’artistes comme Minilogue et Max Cooper – épique époque Traum Schallplatten – ne me fasse préférer l’électronique. Redécouvrir la salle mythique récemment rénovée pour y entendre le producteur irlandais était donc symbolique. 

En première partie, Charlotte de Witte, dont le nom point depuis peu à l’affiche de gros festoches, fait une entrée en matière on ne peut plus directe. Sa sélection techno grandiloquente et mystique aux bruissements sybillins, parsemée d’harmonies élévatrices, fait illico monter la température, bien que l’on puisse regretter que ce créneau d’une demi-heure ne nous fasse plutôt découvrir un nouveau talent live.

« Regarde y’a Max Cooper ! Y’A MAX COOPERRR !!! », hurle une fille à son copain médusé tandis qu’une silhouette se faufile discrètement dans le dos de la DJ belge pour installer deux Mac.

Si la complexité des compositions de Max Cooper l’oblige à un set-up réduit, il n’est pas là pour se contenter de lancer son album mais pour offrir une œuvre d’art total, synchronisant lui-même musique et image, une démarche artistique encore rare.

À l’origine donc, la distribution de formes géométriques sur fond noir tandis que débute un va-et-vient entre IDM escarpée et ambient nébuleuse, le public tour à tour bercé et hypnotisé. « Symmetry » donne le ton et nous aspire dans un univers en perpétuel construction et déconstruction, son et image éclatant conjointement au gré de distortions et de flous, du crépitement des glitchs et de brisures.

La mécanique s’accélère. Chaque vidéo invoque des formes et couleurs différentes, juste assez figuratives pour rehausser les subtiles tonalités : une progression narrative parfaitement maîtrisée. Les images ne sont pas illustratives mais mises à égalité avec le son, en parfaite symbiose, selon un principe de vases communicants. Coulées d’une lave ouatée, sonorités organiques et méditatives : on pense à la section expérimentale du film « The Tree of Life » de Terrence Malick. Révéler l’émotion dans la science, et la science dans l’émotionnel…

Après cette belle prise d’élan, le beat de « Waves » conquiert un public qui danse désormais franchement, résolument prêt pour le Big Bang et l’explosion de couleurs qui s’en suit : un univers abstrait en hybridation permanente visant à capter l’essence même de la vie. Trois quarts d’heure écoulés à la vitesse de l’éclair. La foule se ressert sur « For » de Nils Frahm, morceau plus accessible et certainement pas le plus brillant des remix de Cooper. S’en suit une phase plus club durant laquelle les morceaux s’enchaînent, image et son continuant leurs rebonds de l’éthéré à l’organique : un univers ancré dans le passé de docteur en bioinformatique du producteur.

Le climax est encore à venir et c’est le bien nommé « Order from Chaos » qui me flanque la chair de poule : un hymne progressif saturé à la montée carillonnante et métallique qui n’est pas sans rappeler Nathan Fake. Le parfait résumé de la démarche esthétique de Cooper. L’émergence de la vie et sa perpétuelle évolution, la pulsion naturelle vers le haut.

S’en suit une partie visuelle plus figurative quant au cauchemar capitaliste : l’homme pris dans l’engrenage du temps, la croissance frénétique d’une conurbation. On frôle parfois un kitsch geek parfaitement assumé. A 1h20 de set, Cooper nous offre une petite virée techno syncopée aux accents jazz démentiels. L’image disparaît le temps de 3-4 morceaux. Ayant du mal à être dans le présent, certains se projettent déjà dans l’after. Ca parle fort, ça se demande se qu’on fait après. Quelques « Alleeeez là ! » se font même entendre.

Retour des visuels doux, coulées d’encre et strates pittoresques. Quelques colonnes de fumée de spliffs s’élèvent au-dessus de nos têtes et semblent presque, elles aussi, synchro avec la musique. La fin du set amorce un versant plus UK aux accents de breakbeat tellurique, suivi de « Trust », collaboration avec la chanteuse Kathrin de Boer. Cooper clôture sur de l’ambient – là où tout a commencé – 2h10 d’un spectacle complet, un art total qui énergise et nous laisse repartir avec l’impression fabuleuse d’avoir vécu plusieurs soirées en une.

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