Ville mondialement réputée pour le foisonnement de sa culture électronique – nous ne vous parlons pas de Berlin mais bel et bien d’Amsterdam. Alors que la techno est constamment sous les projecteurs, comment privilégier un festival (ou un club) à un autre ? Avec une bonne trentaine d’événements chaque week-end entre les clubs avec licence 24h/24 tel que le Shelter ou De School et les festivals comme Awakenings, Loveland ou ADE, la scène hollandaise a de quoi en faire baver plus d’un.

Pourtant, malgré des line-up quelques peu similaires, certains se distinguent plus que d’autres pour le cadre, l’organisation ou simplement l’ambiance générale. C’est lorsque l’on remarque que les artistes jouent quelque chose qu’ils n’auraient pas eu l’occasion de jouer ailleurs ou qu’ils nous font danser comme ils ne l’ont jamais fait, que la magie opère et que l’on se dit « OUI, j’y retournerai l’année prochaine ».

Dire oui et accepter d’être finalement pris au piège dans ce merveilleux rendez-vous annuel, c’est ce qu’ont fait quelques milliers de festivaliers en mettant une nouvelle fois les pieds dans le « Amsterdam Bos » pour la 5ème édition du Dekmantel. 

Opening en grande pompe

Le line-up d’un festival est sans doute la pièce maîtresse de tous programmateurs et pourtant, avant même de dévoiler leurs cartes, le Dekmantel affichait presque sold-out. Quelques jours plus tard, la chasse à la revente de places est officiellement ouverte pour tenter de faire partie de ce public éclectique mais connaisseur – car comme un Amsterdamois nous l’a si bien dit : « Les habitants d’Amsterdam ne vont pas forcément au Dekmantel, c’est surtout un festival international où les connaisseurs avides d’affûter leurs oreilles se retrouvent ».

Mais si les amateurs de musique électronique sont prêts à bouger jusqu’au Dekmantel, celui-ci fera surtout bouger toute la ville d’Amsterdam pendant 5 jours. La majorité des festivaliers opte pour une version plus courte (3 jours de fête) et arrive le vendredi. Mais en réalité, le Dekmantel agite déjà la ville avec un premier concert au Muziekgebouw le mercredi soir. Le jeudi, on peut vraiment parler d’opening puisque les organisateurs investissent cinq lieux différents : le Muziekgebouw, le Tolhuistuin, le Shelter, le Bimhuis et l’Eye. De notre côté, nous opterons pour la version courte avec un léger regret d’avoir raté le show de lumière de Robert Henke, dont nous entendrons énormément parler par la suite avec des retours plus que positifs.

À l’image du Dekmantel, ce premier jour se voulait éclectique, mêlant concert de musique expérimentale à la techno, tout en permettant au public de rencontrer certains artistes sous un angle différent. De 13h à 16h, de grands DJs venaient échanger avec entre autres Nina Kraviz et Hunee qui abordaient l’art du Djing, ou encore Robert Hood qui évoquait longuement son parcours et évidemment sa relation dévouée à Dieu et à sa foi.

Vendredi / Day 1

Se rendre à un festival hollandais et vivre l’expérience à la hollandaise était un peu notre pari cette année. Mais sans le temps capricieux d’Amsterdam. Le jour se lève sur la capitale, avec certes de la brume et du vent, mais rien ne nous arrête. Nous nous empressons d’aller louer des vélos. Une bonne demie-heure de pédalage intensif plus tard, l’Amsterdam Bos nous entoure, le son résonne et un énorme parking à vélos nous tend les bras. Comme tout bon événement hollandais, fluidité et organisation sont de rigueur, à peine 10 minutes d’attente et nous voilà pénétrant l’enceinte du festival pour l’édition 2017. Contrairement à ce qu’annonçait la météo au petit matin, le soleil est au zénith et les festivaliers se dénudent à moitié prêts à profiter des rayons de soleil hollandais.

Il est 14h30, et l’on se dirige rapidement vers la scène selector pour Nina Kraviz tandis que Dr Rubinstein, la protégé de Marcel Dettman, termine son set techno sur la scène UFO. Sur le chemin, les rencontres opèrent et nous discutons avec quelques festivaliers : français, anglais ou encore allemands : les ils proviennent de partout pour assister au Dekmantel.

Liberté et bonne ambiance semblent appropriées pour caractériser les festivaliers. Plus tard, lorsque l’on interrogera quelques participants sur leur expérience, certains nous confieront même « La tenue des hollandaises, anglaises, russes…je n’ai jamais vu de pareilles tenues pour aller en festival. Talons hauts, combinaison en résille, haut en moumoute, ultra maquillées… » Véritable jungle, la scène Selector se distingue par son côté végétal et idyllique. Entre les arbres qui délimitent la scène ou celui qui trône en plein milieu du dancefloor, Nina Kraviz, elle, se tient entre les platines et une grande bibliothèque en bois qui accueille sa sélection de vinyles. Alors qu’elle ouvre la scène depuis 14h, Nina nous offre un set quelque peu différent de ses classiques techno et acid, s’aventurant cette fois-ci sur un univers house et disco. Malgré le côté entrainant de certaines tracks comme  « Tonight Dub » de Rimini Rimmers ou encore « Wigged Out » de Drewsky, ce premier set d’ouverture était pour nous le plus catastrophique de ce long week-end. Transition difficile et platine défectueuse, la volonté d’un artiste de proposer autre chose reste tout à fait admirable et bien évidemment on ne juge pas un artiste sur cette seule prestation.

© Bart Heemskerk

Attirés par les Funktion One de la Main Stage, c’est la house de Omar S qui nous fera patienter de la meilleure façon avant le b2b entre Job Jobse et Midland. Complices, les deux artistes enchaînent les tracks allant de sonorités house breakés avec « syzztem700 Bonus beats » de ZZT à la disco avec le super édit de « Lost in music » par Gay Marvine. Nous passons faire un tour à la Greenhouse pour voir le live de Jeff Mills & Tony Allen : jazzy à souhait, la salle est bondée mais le son est mauvais (ou peut-être pas encore?) réglé. Difficile de rester en place, nous préférerons retourner sur la Main Stage et retrouver notre zone de confort pour danser. C’est le duo Bicep qui prend la suite, présentant son nouveau live et ses deux dernières tracks « Glue » et « Aura ».

Difficile de choisir comment terminer ce premier jour, entre Robert Hood et Rødhåd, c’est finalement la noirceur de la scène UFO qui nous attirera. Après l’avoir vu plusieurs fois en France, en Estonie et en Allemagne, nous pourrions parler d’un culte voué au Berlinois ou peut-être même d’un amour inconditionnel ? Malgré ses airs inoffensifs lorsqu’il arbore son béret et sa fameuse chemise à carreaux, Rødhåd n’en est pas moins un DJ hors pair, distillant une techno puissante et mélancolique qui mettra son public en transe et annoncera la sombre et belle couleur d’un after en règle. Tandis que certains se dirigent vers la navette, nous faisions partie de ces ravers fous à vélos. Le chemin est sombre et étroit sur le retour, avec plusieurs centaines de festivaliers à partir en même temps. Entre les cyclistes alcoolisés qui tombent sur le chemin et ceux qui pédalent à 60km/h en usant systématiquement de leur « clingcling » pour rentrer rapidement, le vélo était sans aucun doute « THE funniest moment ever » du Dekmantel.

© Bart Heemskerk

Samedi / Day 2

Alors, on enchaîne ou pas ? 5h de sommeil ni plus ni moins, une bière, et c’est reparti. Il est 16h lorsque nous arrivons dans le Amsterdam Bos, et la journée commencera pour nous avec le duo Red Axes sur leur track « Earth Core ». La météo joue toujours en notre faveur et il est temps maintenant de faire un tour au food truck. Après tout, que serait un festival sans nourriture ? Thaï, Italien, japonais… le choix est large et accompagné de la 6ème stage du Dekmantel : la Red Light Radio. Avec son air de « petite moulin rouge dans la prairie », cette scène a ce côté convivial et chaleureux qui contraste avec les autres scènes bien plus grandes.

Y performent de nombreux artistes : Inga Mauer, Legowelt ou encore San Propper, celle-ci fût aussi un des endroits où l’on croisait certains DJs qui venaient chiller après leur set. Un festivalier nous dira plus tard avoir croisé Nina Kraviz : « Personne ne la reconnaissait, on a papoté et m’a avoué trouver les parisiens vicieux…ce à quoi j’ai rétorqué : perhaps, but we surely dance the most ».  Et c’est un peu comme cela que l’on comprend le genre de festival qu’est le Dekmantel. Un lieu où, finalement, les artistes se sentent un peu comme à la maison.

© Yannick van de Wijngaert

Après avoir opté pour une bonne pizza, nous nous dirigeons vers la scène Selektors pour Interstellar Funk – mais celui-ci ne saura pas retenir notre attention. Avides de techno, nous retournerons sur la scène UFO. C’est Donato Dozzy et Peter Van Hoesen qui y entretiennent la chaleur intérieure avec un DJ set hybride entre techno et musique psychédélique. L’ambiance générale correspondait finalement à cette vibe psychée que l’on retrouve dans leur musique et qu’ils ont si bien décrit dans une interview pour Trax Magazine« Selon moi, la meilleure chose que puisse faire cette vibe psychédélique, c’est de te connecter à quelque chose d’authentique, te libérer de tous ces filtres qui nous restreignent. » La liberté, oui, c’est un peu cette sensation qui semblait envahir le corps de tous ces danseurs en transe attendant le prochain drop.

Entre deux pas de danse effrénée, nous en profitons pour faire une pause à l’extérieur, et tel un cadeau du ciel, nous voilà à côté de deux bananiers cachés derrière la scène. Il est 21H, retour à l’intérieur de la UFO avec des bananes pleins les poches. Donato Dozzy et Peter Van Hoesen laissent place à DJ Nobu qui fera, à notre avis, l’un des meilleurs sets du Dekmantel. Terminant sur « Surrender » de Inigo Kennedy, sa techno aérienne semble avoir mis tout le monde d’accord – et plus tard, on nous racontera même que la foule a applaudit et clamé la performance de nombreuses fois.

© Bart Heemskerk

Dimanche / Happy ending

Le moment fatidique où l’on se dit tous « Mais non c’est déjà fini? » est arrivé : nous sommes dimanche, et c’est le troisième (pour nous) et dernier jour du Dekmantel. Il est 16h tandis que MCDE termine son set sur la Selectors, et nous découvrons alors la DJ et productrice britannique Shanti Celeste sur la Main Stage. L’artiste mélange les univers passant de « Porsche Trax » de DJ Vague à « Poison Dart » de 2AM/FM. C’est Palms Trax qui prend la relève avec de grands classiques comme « Givin My Love » de Mark Funk et Danny Cruz.

Alors que la house semble résonner dans tout le festival, notre curiosité nous ramène à la scène UFO. Très attendu de notre côté, Dax J fait un peu son retour sur scène après son petit break suite au scandale en Tunisie. Sombre et puissant, le DJ est fidèle à lui-même et nous livre comme toujours un set intense et sportif. Pas de répit pour ce dernier jour, et l’on se dirige vers la GreenHouse pour le set de Helena Hauff. La salle est pleine et nous comprenons vite pourquoi en voyant le set incroyable de la DJ Allemande qui nous enchaînera pépite sur pépite comme « HPF#012″ du producteur britannique Head Front Panel.

© Yannick van de Wijngaert

Tandis que la buée envahit les parois de la Greenhouse, nous déciderons de finir ce festival sur la scène Boiler Room. Après tout, qui résisterait à l’envie de faire un petit coucou à la caméra ? DJ Bone débute son set à 20H et nous emmènera dans son univers house et groovy avec des tracks comme « Universal Crisis » de Lionel Weets ou encore le célèbre « Never Grow Old » de Floorplan. Techno tout droit venu de Détroit, DJ Bone montrera aussi son agilité et sa maitrise du crossfader. Tandis que le soleil se couche sur la scène Boiler, entre végétation et cette sorte de ruine aménagée qui surplombe le booth, une sorte de brume magnifique nous entoure mais changement d’ambiance : Blawan prend la suite. Adios le registre funky et house, nous retournons à des tracks bien plus dark comme « Impulsive Behavior » de Under Black Helmet. Le temps passe en un clin d’oeil, et c’est Helena Hauff qui clotûrera ce dernier jour sur la Boiler.

La musique s’arrête, et le speaker terminera le festival sur de belles paroles : « Merci à tous ! Que ce soit ceux qui ont regardé, ceux qui ont joué : merci à l’équipe du Dekmantel. J’espère que vous avez, vous aussi, ressenti ce sentiment d’unité et de respect que nous avons partagés ce week-end. Alors gardez ces mêmes valeurs quand vous sortez dans la rue, et je vous promets que, si vous le faites, le monde sera sans aucun doute meilleur dans un an. Merci, et, à l’année prochaine Dekmantel ! ». L’Amsterdam Bos se vide petit à petit tandis que l’on essaie de faire durer l’expérience. Une bière de plus, une rencontre supplémentaire, un dernier câlin, mais finalement tous les bons moments ont une fin et c’est sans doute cela qui les rend si beau.

© Bart Heemskerk

Alors, Dekmantel ? OUI ou NON ? C’est un grand oui, à faire une fois, deux fois, trois fois, voire pour la vie ? Certes le prix du billet fait mal  – si l’on est pas assez vif pour l’acheter en early-bird (à 120€), très vite la situation peut être inconfortable et il faudra payer la maudite somme de 180€ sur Ticketswap (ou pire encore?). Mais les faits sont là : le festival est parfaitement organisé et la programmation est irréprochable. Entre têtes d’affiches et nouveaux talents, les artistes semblent sortir de leur zone de confort en cherchant à offrir à leur public quelque chose de nouveau ou parfois tout simplement se surpasser et confirmer qu’ils sont maîtres dans leur art.