Amoureux des belles pochettes et vinyles roses je vous préviens ce n’est pas ici que vous trouverez votre bonheur.

Ce Various Artist composé de trois tracks ne saute en effet pas aux yeux. Le vinyle sobrement noir et sans même un macaron pour indiquer le nom des morceaux, n’est pas facilement repérable dans les backs. Pourtant cette sobriété visuelle cache un disque riche musicalement. Et, comme le dis l’adage, puisque l’on ne doit pas juger un livre par sa couverture, faisons de même avec ce vinyle.

Les trois pistes sont des classiques du roi de l’edit Ron Hardy. Si une personne peut être qualifiée de « roi de l’edit » c’est bien lui. Le DJ originaire de Chicago n’est pas aussi connu que ses autres comparses de l’époque tels que Frankie Knuckles ou Larry Levan car, contrairement à eux, il n’a pas autant cherché à commercialiser ses morceaux.

Pourtant Ron Hardy fut extrêmement prolifique et il a mixé, remixé et édité des centaines de tracks, dont hélas la plupart n’auront vécu que le temps d’une soirée au Music Box, un club de Chicago où il était résident le vendredi et le samedi.

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On retrouve sur certaines pistes de ce vinyle un rythme artificiellement accéléré, l’une des signatures du DJ. Selon son promoteur de l’époque Robert Williams qui le repéra et le fit jouer au Music Box (Interview de Robert Williams), Ron Hardy percevait la musique de manière plus ralentie que ce qu’elle n’était réellement (du à ses addictions médicamenteuses et autres). Ses sets étaient donc connus pour jouer des morceaux à un rythme au dessus de la norme. Bien qu’il eût conscience de ce décalage entre sa perception et celle de son public, il a su maintenir cette caractéristique tout au long de sa carrière car il appréciait l’énergie que cela communiquait à la foule.

Cela s’entend sur l’edit de la face B1 du vinyle She’s a Flamethrower de J.Geils Band, morceau qui n’est d’ailleurs jamais sorti autre part que sur ce vinyle. Ce track aux sonorités très vintage qui ressemble presque à du pop rock, fait bien son travail. Il communique en effet énormément d’énergie, et s’inscrit donc dans la logique musicale de l’artiste. On imagine bien que ce morceau manipulé par Ron Hardy pendant ses sets a dû en faire danser (ou « jacker » pour les puristes) plus d’un.

La dernière partie du morceau, tout aussi énergique est dotée d’un accent presque futuriste. Composée uniquement de synthés et de percussions aux sonorités modernes, elle illustre l’oreille résolument novatrice de ce pionnier du genre.

La deuxième track de la face B est un edit de Tearing Down the walls par Streetlife. L’atmosphère musicale de ce morceau est différente du précèdent. Il évoque plus les racines boogie et disco de la house. Le morceau est en ce sens plus « mainstream », avec notamment une vocale masculine assez typique des sons disco de l’époque. À la moitié du morceau, le vocal cède la place à un solo de saxophone. Ce changement redonne une certaine singularité musicale et permet ensuite de relancer le refrain de manière plus dynamique.

C’est cependant incontestablement la face A qui est le coup de génie de ce vinyle. Ce morceau Love and Happiness de First Choice, plus connu sous sa version récente sortie en 2010 sur Rush Hour, est profondément marquant, et justifie à lui seul l’existence de ce vinyle.

La vocale, pourtant simple, est envoutante. On perçoit une voix de vieil homme répondant à celle d’une jeune femme :

« love and happiness //something that want to make you do wrong,

something that want to make you do write //

make you stay on at night »

Dès l’introduction l’alchimie unique de ce morceau est à l’oeuvre. Les grésillements typiques de l’époque et la voix du vieil homme qui scande les premières phrases du refrain nous renvoient l’image d’un morceau assez lent et vintage. Au bout d’une dizaine de secondes, l’accord de synthé, qui est la réelle signature sonore de ce morceau, recrée une atmosphère plus dynamique. La voix de la jeune femme apparaît peu après et donne un peu plus de fraicheur à l’ensemble.

Très vite, la première phase plus jazzy cède sa place à une phase assurément deep-house avec une ligne de basse et une caisse claire, transformant ainsi le morceau en une mélodie sombre mais entrainante. Cette face à clairement du être une des machines de guerre de Ron hardy.

Ce vinyle éclectique (dont la date exacte de sortie reste à définir) n’est pas à mettre entre les mains de tous. Sa singularité le rend intéressant mais aussi difficile à appréhender quand on a l’habitude d’écouter uniquement des productions récentes.

Cependant l’ensemble est de qualité et la face A (Love & Happiness) est une vraie perle. On apprécie dans ce vinyle le mélange d’influences musicales. C’est ce qui marqua la house à ses débuts, et on les devine particulièrement bien dans chacun de ces edits. On peut donc concevoir ce vinyle non pas comme un simple objet d’écoute mais comme un voyage sonore à travers les différentes influences musicales qui marquèrent les artistes de l’époque, le tout guidé par un des maîtres du mouvement : Ron Hardy.

De toute façon si vous n’êtes pas convaincus par les tracks de ce vinyle, et que vous êtes sensibles à des morceaux plus modernes et minimalistes, vous pouvez toujours prendre le vinyle et l’écouter à l’envers et en arrière comme le faisait Ron Hardy lui même. Le résultat sonore est discutable, mais vous aurez au moins eu la possibilité de percevoir l’audace de l’artiste qui était capable de jouer ce genre de morceau pendant ses résidences au Music Box.

Article écrit par Sanche