4 EP, 4 genres.

Du doux, du dur, du deep, du dreamy.

6h30 : « Costiera » de Pascal Viscardi, Traxx Underground

Écouter « Costiera«  de bon matin donnerait (presque) envie de se mettre à l’aérobic. D’emblée, les vocaux répétitifs, exclamations guillerettes, la structure redondante laissent présager un EP dans le plus pur respect des codes house.

S’en suit une plaisante chute de tension avec « Late Night Call« , rehaussée d’ondées de clavier et d’un signal persistant en background : un côté ouaté à la cool qui me rappelle certaines releases de Wolf+Lamb. Parfait pour le petit-déj.

Bien que la B1 ait un titre coréen énigmatique, le bongo introduit une touche latino. La basse est plus profonde, les drums dominent,  me rappelant à l’ivresse d’un closing de la Ferme du Bonheur, à ce moment où un inconnu en climax (tardif) de D me serra dans les bras avant d’expliquer « j’avais besoin d’un câlin et je suis venu avec des collègues». C’est frais, c’est entraînant, mais le charley ouvert en contre-temps m’emmerde quand même un peu à la longue.

« Korean BBQ » est la track la plus club de l’EP : break épuré de rigueur, hi hats qui s’emballent, petit sample entêtant dans lequel chacun entendra un mantra différent selon son humeur et sa langue maternelle (j’entends “vas-y à fond”, et vous ?).

8h30 : « Hollow Earth EP« , Rive Droite Records

Arrivée en cuisine, rien de mieux pour faire des œufs pochés et surtout, couvrir le Norah Jones qui passe dans la salle du restau que la techno industrielle de Rive Droite, le label de Thomas Delecroix.

L’alléchant « Acid Drop » de Madlex me plonge d’emblée dans les embruns moites des clubs et l’odeur fumée des machines mêlée de transpiration. C’est hypnotique. Vol plané, chute libre de rigueur. Le remix de Joaquin Ruiz donne encore plus de relief en introduisant le claquement de l’hélice, sorte de battement d’ailes mécaniques : le parfait petit détail qui fait un grand morceau techno et file le vertige, révélant la beauté d’un genre qui, paradoxalement, va à l’essentiel pour montrer que les possibilités sont infinies.

« Soporific Power » de Sinus O est bien entendu tout sauf léthargique. C’est la baffe de la montée des marches du Berghain, ce moment où la pression retombe au niveau des chevilles, où tout son être est réduit à une simple dynamique, et ça fait un bien fou. Le remix de VSK pose des sonorités toujours plus métalliques, distordues, saturées. Le genre de track qui se danse en passant son poids d’une cheville à l’autre et battant des poings un adversaire invisible, car intérieur.

C’est cash, c’est sincère. Les touristes américains venus bruncher tirent une drôle de tronche en passant devant la cuisine pour aller pisser. À noter que l’EP s’accompagne de jolis petits textes mettant en parallèle chaque morceau avec le récit d’expéditions de spéléo mouvementées et autres rencontres antédiluviennes aux quatre coins du monde, de l’Antarctique à l’Etna.

18h30 : « L’Ivresse des profondeurs » d’Amentia, Cépage Music

Ce n’est malheureusement pas dans un volcan que je m’engouffre pour goûter à « L’Ivresse des Profondeurs » mais dans les méandres de la ligne 4 à l’heure de pointe. Passées les drums qui kidnappent d’emblée l’attention, le lead ludique marque le retour du duo strasbourgeois aux mélodies orientalisantes, épiques et ondoyantes de ses débuts, quelque part entre Pink Floyd et Innervisions. En gros, c’est du Mathew Dekay sous amphets, proprement narratif et même cinématographique, comme en témoignent les cris de loup à mi-morceau. Rien d’étonnant à ce qu’Amentia cite Vangelis dans ses influences. Le bon choix pour surfer au gré des secousses de la rame de métro quand il n’y a plus de place pour s’accrocher à la barre.

Pourtant, c’est « Anemone » qui fait selon moi l’intérêt de l’EP. La couleur mélancolique est annoncée dès les premières secondes. À un tiers du morceau débute un entêtant chassé-croisé mélodique. Les notes aiguës, tranchantes, entament un dialogue, une complainte étrangement délectable qui prend par les sentiments. C’est un morceau qui se déplie, structuré comme un origami. Une efficacité dans la lignée de Genius of Time, des synthés tout en volumes à la Mathew Jonson. Amentia arrive à véritablement personnifier chaque phrase, comme si chaque instru était l’expression d’un petit personnage de leur univers déjanté. À l’écoute de ce langage sibyllin, je capte la main qui, dans ma poche, déconnecte mon casque de la prise jack de mon téléphone. Je me retourne et saisis le poignet qui déjà, passait l’objet vers une autre main, tendue au milieu des manteaux.

19h : « Lapis Lazuli » de Katuchat, Moose Records

Petit tour aux Buttes-Chaumont pour décompresser avec « Lapis Lazuli » de Katuchat. Tout est classe : le titre, le cover art, les field recordings, les influences de future bass syncopée lorgnant du côté de Burial. Pourtant, la guitare simpliste du titre éponyme m’agace légèrement. Doux et froid comme un film en super 8.

« Lobelia » introduit un petit côté western sous-marin. Le sound design est parfaitement soigné, la voix suave, le synthé éloquent.

J’arrive au point culminant du parc au son de l’orgue ouaté d' »Halfeti« . Les promeneurs s’arrêtent machinalement pour prendre en photo le coucher de soleil rosé par-dessus les tours à la fois futuristes et démodées du 19è arrondissement. Symbiose. Pendant quelques instants, j’ignore si les chants d’oiseaux proviennent du parc ou de mon casque.

Bien que chaque mesure d' »Adyama » soit différente et l’EP techniquement irréprochable, il  manque d’un peu de folie à mon goût.

Les sonorités aquatiques de « Red Beryl » me rappellent que l’heure de l’apéro a sonné depuis longtemps. Je croise Al, jadis rencontré au Rosa Bonheur où nous avions sympathisé autour d’une teille de Merlot qu’il avait rentré en cachette. Al a arrêté de boire. Dépitée, je l’accompagne pour une tisane, déjà hantée par un improbable bootleg entre les exclamations effervescentes de « Costiera » et la mélodieuse mélancolie d' »Anemone« .

Anne Laure Jaeglé est l’auteure de Demande à la nuit, journal musical sur Berlin paru en 2016 aux éditions La ville brûle. Elle est également à l’origine du City Tour Guide de Berlin

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