Photo en une © Otto 10 / Hervé Photograff

Ça n’est plus un secret pour personne : la scène électronique française connaît un réel essor depuis quelques années. En haut de l’échelle, lumineuse et concurrentielle : Paris, victime de son succès pour les collectifs à la recherche de nouveaux endroits où étendre leur liberté festive, et ce bien souvent contre les pouvoirs publics. Lors de la Paris Electronic Week la semaine dernière, l’échange a été animé entre la Mairie de Paris et plusieurs représentants de la scène électronique. Débrief.

Depuis 5 ans, la Paris Electronic Week investit la capitale française et propose notamment un grand salon professionnel, ouvert à tous, entre rencontres et workshops. À l’ordre du jour : « Paris deviendra grand : état des lieux et nouveaux enjeux pour la fête parisienne. »

Parmi les intervenants, le poids est déséquilibré en apparence, équilibré en théorie. Frédéric Hocquard, délégué en charge de la Vie Nocturne et de l’Économie de la Culture à la Mairie de Paris, tient à peine sur le bord du canapé. Pour cause : six collectifs et associations se tiennent à ses côtés, dont Jérôme Wurtz d’Otto 10, Antoine Calvino de Microclimat (et également journaliste émérite), Victor Gounon de Pardonnez-Nous, Yoann Till-Dimet de SOUKMACHINES (qui fait aussi partie de l’organisation de La Halle Papin), Valentin Toqué de La Station – Gare des Mines et Soufiane Hilali du collectif El Hey. Plusieurs d’entre eux font partie du Socle, Le Syndicat des Organisateurs Culturels Libres et Engagés, qui regroupe les organisateurs d’événements en-dehors du circuit habituel des clubs, et prône un renouveau de la fête libérée. Tour d’horizon.

Revenir à la fête originelle

« Il y a bientôt dix ans, une pétition dénonçant la mort de la nuit parisienne rassemblait 16 000 signatures, alors même que d’autres capitales européennes comme Berlin et Amsterdam, connues pour leur scène nocturne dynamique et décontractée faisaient danser chaque week-end des jeunes venus de l’Europe entière« , peut-on lire dans le Manifeste du Socle. Au début des années 90, de nombreuses raves animaient Paris tous les week-ends, organisées par des collectifs devenus mythiques comme Lunacy ou Invaders. Mais cela ne dure pas : la fête est subitement interrompue par les autorités à la suite d’une campagne de presse fondée sur la circulaire interministérielle qui enjoint aux préfectures « de tout mettre en œuvre pour arrêter les soirées techno qualifiées de « situations à risque« , explique Antoine, qui en a été témoin. La fête se meurt, déplacée dans les boîtes de nuit ou dans les free party, dans le sillage des Spiral Tribe.

Une longue période de disette s’en suit jusqu’en 2009, où seuls quelques organisateurs et promoteurs se battent en duel. La France est en retard sur ses voisins européens. À la même période, Berlin, Londres, Amsterdam et d’autres capitales connaissent leur âge d’or. Un cri d’alarme est lancé à Paris par plusieurs dizaines de milliers de personnes qui signent la pétition Quand la nuit meurt en silence, pour faire comprendre à la Mairie de Paris que sa Ville Lumière se ringardise, pâle copie d’un musée touristique sans souffle où la fête n’existe plus. Les vols low cost pour Berlin se multiplient, et donnent l’idée à de nombreux collectifs parisiens, dont la frustration connaît ses limites, de prendre exemple sur ces fêtes allemandes survoltées.

Enfin alerte de l’urgence, Paris resserre son étau. Concrete, en tête de file, arrive sur la scène en lançant un format diurne d’afters. D’autres clubs ouvrent sur les berges de Seine dont le Faust ou le Wanderlust, mais l’impulsion part surtout des collectifs. À l’image de Berlin, les célèbres collectifs Die Nacht et Berlinons Paris relancent ces fêtes en friches ou dans des endroits incongrus en-dehors des clubs, souvent peu chers, à force de  scénographie et d’animations qui en constituent le cœur intrinsèque. Suivront La Mamie’s, Cracki, Otto10 et Alter Paname, qui continuent aujourd’hui de proposer des événements plus libres, accessibles et solidaires, où tous les milieux sociaux et toutes les générations se retrouvent encore, 10 ans après. La fête renaît.

Mais dans sa course à la liberté, un obstacle revient : celle des autorités et des pouvoirs publics. Dans des lieux en dur plus ou moins clandestins, les événements de Champ Libre et de Péripate font figure d’exception et apportent une vraie respiration à la scène parisienne en travaillant légalement avec la Mairie. D’autres, en ont franchement ras-le-bol. Car aujourd’hui, la fête est fragile et instable : « Je devais organiser une croisière festive la semaine prochaine, et elle a été annulée. J’ai appris par Paris Canal qui affrète les bateaux que la préfecture mettait la pression sur les compagnies pour qu’il n’y ait plus de fêtes sur les bateaux. Maintenant, il faudra mettre le sound system à l’intérieur et ne pas dépasser 75db. 75db, c’est le son ambiant dans un bistro !« , clame Antoine. « On n’est pas sorti d’affaire. »

© Péripate

S’intégrer dans l’espace urbain saturé

À Paris, entre la surenchère de lieux et de salles qui ne cessent de voir le jour, la hausse des collectifs et organisateurs d’événements qui les prennent d’assaut chaque week-end et la fréquentation du public qui n’a jamais été aussi forte, la fête électronique fait partie d’une dynamique sociale, culturelle et jeune. Pour Frédéric Hocquard, la difficulté actuelle se trouve alors dans la raréfaction de l’espace urbain mis à disposition. Difficile « d’arriver à lui trouver de l’espace » à l’heure où la capitale fait partie d’une des densités les plus importantes d’Europe. Un combat.

Si cette énigme fait pourtant partie de l’historie des raves et des free party depuis les années 80, contraints de devoir s’implanter illégalement pour pouvoir « exister », comment lui offrir physiquement le poids qu’elle représente aujourd’hui en devenant de plus en plus fédératrice ? « On n’y arrive pas toujours parce qu’elles ont des formes d’écoute et de création sensiblement différentes par rapport à d’autres musiques. Mais on essaie de faire en sorte qu’elles soient dans l’espace public« , poursuit-il. En fait, comprenez que votre boom boom ne ravit pas la majorité, et que la seule exception à la règle est sans nulle doute l’impressionnante Techno Parade où fourmillent des milliers de personnes dans les rues à chaque rentrée, et qui fêtait cette année ses 20 ans. Anne Hidalgo, la Maire de Paris en personne, avait rendu une petite visite pour saluer cette avancée. Mais quelle avancée… « On le fait à partir du moment où ils peuvent être dans la réglementation pour rendre les choses possibles et plus faciles. », poursuit Frédéric Hocquard. Le chemin est encore long à faire.

Forcer l’entente avec les pouvoirs publics

Au carrefour de Paris, Saint-Denis et Aubervilliers, La Station — Gare des Mines est un laboratoire convivial et festif consacré aux scènes artistiques émergentes, fondé sur les vestiges d’une gare à charbon désaffectée. Le projet naît grâce à un appel d’offres de la SNCF Immobilier, et rassemble chaque week-end une nouvelle frange d’un public plus alternatif qui fuit les lieux « normés » des clubs. « On n’a pas forcément conçu le lieu comme une boîte de nuit ou un club, parce que ça n’est pas notre culture première.« , explique Valentin. D’abord un lieu dédié aux musiques rock ou plus expérimentales, La Station accueille beaucoup de concerts et de soirées jusqu’à 2h, puis se diversifie avec des après-midis « électroniques ». Récemment, La Station obtenait enfin la licence de nuit et ouvrait définitivement sa programmation aux musiques électroniques – mais entend bien se démarquer des clubs en conservant cette culture du concert et de la fête libre.

© La Station – Gare des Mines

La Halle Papin, elle aussi, démystifie cette idée du club. « C’est une guinguette« , défend Yoann. Le lieu travaille étroitement avec la Mairie de Pantin et Est Ensemble, et malgré quelques événements de musiques électroniques qui s’intègrent dans son riche programme musical, le collectif Soukmachines, à la tête du projet, avait envie de créer un projet plus global qu’un lieu en dur pour faire la fête. Parce que finalement, vouloir créer un lieu similaire à un club qui pourrait proposer des prix plus accessibles et sans toutes les contraintes qui parfois nous piquent reste un phénomène qui angoisse. « Parler que de la teuf, ça fait peur.« , argue Yoann. Comprenez : ça fait peur aux pouvoirs publics.

Alors on pourrait croire que la conclusion sera belle. Et pourtant : sur son site internet, La Station – Gare des Mines affiche amèrement un compte à rebours avant-coureur d’une fermeture prochaine. La Halle Papin, elle, est condamnée à fermer après 3 ans de loyaux services pour déménager dans un lieu encore incertain. À ces deux appels à l’aide, Frédéric Hocquard se veut plus optimiste et l’on se prête à sourire : « Par rapport à ces usages, que vous les preniez d’assaut ou pas, vous modifiez aussi la participation des pouvoirs publics. » À l’heure d’une démocratisation sans limites des musiques électroniques (et pas que), le dialogue est donc on ne peut plus nécessaire pour que les lieux ne ferment pas un à un. Emprunt de sincérité, l’élu à la Mairie prend un exemple : au fur et à mesure des années, les berges de Seine sont devenus un espace urbain festif et libre où de nombreux clubs et espaces ont vu le jour et ont été intégré à la réhabilitation de l’espace urbain. En tête de file : « La Concrete« . Raté : c’est « Concrete », et effectivement cet endroit prisé de tous est bel et bien un club.

Alors Fabien Kratz, qui modère la conférence, s’insurge gentiment en clôturant le débat : « Est-on obligé d’apposer le tampon de la légitimation des pouvoirs publics pour que la fête ait lieu? » Officiel ou non-officiel, telle est la question.

La fête est belle quand elle est libre !

Le point commun qui a fait le succès de tous ces collectifs dont Otto10, Alter Paname et El Hey font partie, c’est d’organiser des fêtes atypiques et à taille humaine dans des endroits qui ne sont souvent pas prévu à cet effet pour que la magie opère. Et ce qui vous rapproche d’eux, au fond, c’est qu’ils sont comme vous : « Il est important de rappeler qu’on est avant tout des citoyens, pas des professionnels. Notre volonté, c’est qu’on ne le devienne jamais.« , assène Jérome d’Otto10. Contrairement aux professionnels de la nuit, ces éternels passionnés organisent leurs événements sur leur temps libre, par plaisir inaltéré, par soif d’envie, par passe-temps. C’est souvent une bonne bande de potes avide de créer des utopies le temps d’une nuit, dans une société qui se durcie. On le ressent, le besoin est vital et métaphorique de bâtir « une foire, un cirque qui se créé de toutes parts avec un bout de scotch ou un bout de fil« , continue Jérome.

© El Hey au Jardin de Reuilly / Léo Malbosc

« Quelle que soit ta couleur, ton orientation sexuelle, que tu viennes avec des paillettes sur la gueule ou que tu sois une girafe, ça change rien. » Jérome explique qu’à côté du public plus fêtard qui les suivent, d’autres franges de la population découvrent cette musique souvent décriée. À un de leurs événements, alors qu’il tient la caisse, un groupe de sexagénaires repart avec du maquillage plein le visage en le remerciant, euphoriques : « Putain la claque !« . L’audience explose de rire. Soufiane, membre du collectif El Hey, confirme : cette soif de mélange et d’acceptation créé des communautés uniques où « finalement, t’arrive pas à différencier le public de l’organisation de l’événement. » 

À la longue, ce combat épuise. La fête a toujours été un tabou et le demeure alors que les pratiques se modernisent. Et quand on s’aventure sur la définition de « fête »,  le sens qui nous paraîtrait le plus commun est relégué bien bas : une « partie de plaisir » défendue par ces collectifs qui ont trouvé leur public. Bien souvent, leurs événements affichent sold out en quelques jours car le message est semble-t-il passé.

L’avenir, c’est un Paris partagé où chacun fait des concessions

Pour Jérôme, l’effort doit être fait par la Mairie mais aussi par eux. Au-delà d’un dialogue nécessaire avec les pouvoirs publics, c’est aussi ce tabou qui doit changer. « C’est aussi à nous d’aller vers les populations. Le dialogue avec eux doit s’enclencher dès le démarrage. Il faut montrer patte blanche et apporter notre confiance. » Car en quête d’utopie et de plaisir maximal, les collectifs ont souvent soif de danger et vont justement là où ils ne doivent pas aller. Les frontières sont molles. Sofiane confirme : « On surfe sur l’interdiction parce qu’on essaie de trouver les lieux les plus surprenants pour organiser des fêtes« , pourtant toujours en lien avec les mairies. Ils rêvent tous deux d’un Grand Paris (hypercentre comme banlieues) citoyen, loin du projet technocratique hors-sol, où tous seront réunis ou tout du moins à l’écoute. « Là, on est dans l’avenir« , ambitionne Jérome.

© Pardonnez-Nous

Et pour se faire entendre, cela passe par la sensibilisation : des risques, des drogues, des abus, de l’homophobie, et de toutes ces campagnes de sensibilisation nécessaires pour que l’échange devienne pérenne. Chose déjà faite par ces collectifs en manque de reconnaissance mais qui doit se questionner à plus grande échelle. Frédéric Hocquard se veut positif et rassurant, en confirmant qu’une institutionnalisation plus solide est en cours de réflexion pour réunir les mairies du Grand Paris et réfléchir à la vie nocturne dans son ensemble. C’est une revendication à porter. Antoine de Microclimat, lui, est inquiet : « Je voudrais qu’on prenne conscience que ce n’est pas si florissant que ça. Il faut être vigilant. »

Pour la suite, rendez-vous sur la page Facebook du Socle.