Situé au 56 rue Pajol, le disquaire de la Chapelle propose désormais une sélection de sapes vintage scrupuleusement sélectionnées à travers l’Europe, au gré de mystérieuses rencontres et d’aventureux hasards. Comme pour les disques : pas de règles, pas de succès prévisibles, seulement des coups de cœur.

Si Te Iubesc signifie « Je t’aime » en roumain, l’erreur serait de n’associer le recordshop qu’à la minimale. En 3 ans d’existence, le disquaire s’est distingué par sa sélection décalée, visant plus qu’à simplement trouver la perle rare qui améliorera ton set, à élargir nos perspectives musicales. À l’image des DJ sets de son propriétaire Dawidu, surprenants collages dada épiques et lumineux qui ont fait de lui le résident des soirées parisiennes Most Wanted et Ghost Club, un régulier du Woodfloor Concrete mais aussi du Club der Visionäre (Allemagne), Closer (Ukraine) ou Mtkvarze (Géorgie).

Allure longiligne et fluo entre pirate, joker et chanteur post-punk, Dawidu m’accueille avec un café. À l’écoute, Te Iubesc Radio, née de son goût, par-delà house et techno, pour une ambient vivante faite d’odyssées de synthés et de percus organiques qui te déracinent sans que t’y prennes garde. L’arrivée des sapes brise encore davantage l’ambiance parfois solennelle du digging, et finit de transformer le magasin en un carrefour de rencontres et d’échanges ouvert à bien plus qu’aux mélomanes et collectionneurs.

« Mon premier critère de sélection est la capacité d’un morceau à capter d’emblée l’attention quand tu débarques sur le dancefloor, à te happer. » (Dawidu)

Débarque Cornelia, sweater rose, voix cristalline et immense regard bleu glacier d’héroïne de Tim Burton. Elle s’empresse de déballer ses dernières trouvailles, expliquant à Dawidu le choix de chaque fringue, avant de les associer aux pièces présentes en rayon afin de former ses « personnages ». Il faut que les sapes l’appellent, qu’elles lui racontent une histoire. Comme lorsque Dawidu passe deux jours à écouter 1200 titres et quadriller warehouses, recordshops et collections privées, avant de partir récolter les disques à Anvers, Berlin, Brigthon, New York ou encore Tbilisi.

« L’important est de ne pas perdre son intuition. » (Cornelia)

Passionné de musique, théâtre et mode depuis l’enfance, David découvre la fête à Londres en 2009 et décide rapidement d’en devenir acteur. Il monte un label, organise une série de teufs – occasions de faire jouer en Angleterre de jeunes producteurs roumains encore inconnus. En 2011, une virée au Sunwaves le décide à emménager en Roumanie, un pays qui accorde d’autant plus d’importance à la musique et à la danse que le pouvoir d’achat y est bas. On vient de loin, on teufe longtemps et de manière décomplexée : David devient Dawidu.

Après deux ans de bacchanales à Bucharest, une fracture l’immobilise pour six mois. Ce retour forcé à Paris accélère la concrétisation d’un rêve de gosse : ouvrir son espace. Aidé par sa mère Agnès, qu’il n’est pas rare de croiser au shop relatant ses souvenirs de l’âge d’or du Queen, du Folies Pigalle et du Batofar. « Les chiens ne font pas des chats », plaisante Dawidu. 

Ils choisissent et retapent le spot le plus destroy : un ancien magasin de poussettes encore encombré de dizaines de landaus. Quelques jours avant le lancement de l’aventure, Dawidu rencontre Cornelia. Après des études en design et couture et un Bachelor en fashion science, la Suédoise tombe amoureuse de Paris, où elle bosse à différents niveaux de la mode – habilleuse, assistante styliste et rédactrice jusqu’à la prod, à laquelle elle se consacre désormais.

« Les gosses déshabillaient leurs Barbies pour leur créer des histoires. Moi, je les habillais, leur confectionnais des vêtements », se souvient celle qui rêvait de concept stores bien avant leur apparition.

Avec Te Iubesc, elle reconstitue grandeur nature la penderie rêvée d’une maison de poupée et reconnecte à son imaginarium d’enfant, à cette volonté pure de mode, avant qu’elle ne découvre les dessous de son industrie.

« Pourquoi créer quand il existe déjà trop ?

Il faut améliorer ce qui est là, y ajouter de l’âme. » (Cornelia)

Les prix sont amicaux, l’achat instinctif plutôt que compulsif. Il s’agit de trouver sa pièce à soi, unique. Les fringues invitent à oser, à définir et affirmer ses goûts. Jamais ne se pose la question limitante de ce qui est fashion et ce qui ne l’est pas. Imposer son style plutôt que suivre celui qu’on nous impose…

« Plus qu’une fringue, les gens adoptent un lifestyle. Il s’agit d’utiliser formes et couleurs comme un langage. Le vêtement doit refléter son humeur. Inversement, il influe sur l’ambiance », explique Cornelia.

Premier ambassadeur du style Te Iubesc : Dawidu, qui n’aime rien tant que de jouer de la frontière entre cool et grossier, et provoquer ainsi émotions et interactions. On reconnait dans les meilleures teufs de la ville ses looks à mi-chemin entre les comédies du Splendid, l’underground parisien des années 80 filmé par Beneix ou Carax, et le symbolisme provocateur de Jodorowski.

Couleurs vives ou scintillantes, animal prints, logos old school, combinaisons de ski et improbables uniformes de travail… Lamé, fausses fourrures et autres matières disco susceptibles de vous télétransporter à la Factory de Warhol ou au Loft de David Mancuso, autant que de s’associer à des tenues plus classiques pour pimenter une simple journée de travail.

Te Iubesc se revendique de la « sapologie« , terme emprunté à la culture congolaise désignant l’association du style costard-cravate des colons aux motifs et rimes de couleurs propres aux tissus traditionnels locaux.

« Personnels, colorés, audacieux.

Ce sont avant tout des vêtements dans lesquels se projeter. » (Cornelia)

Cornelia entreprend de passer ses pompes blanches à la bombe bleu pistache tandis que Dawidu me recommande un film de Wim Wenders dans la parfaite lignée de l’atmosphère du magasin : rétro-futuriste.

À venir : des expos, une librairie, des jus frais, la présentation de la collection lors de défilés alternatifs, des shops itinérants présentant sapes et vinyles lors de soirées et festivals, et toujours plus de sessions in-store streamées en direct, à l’instar du récent set de Andrew James Gustav en partenariat avec Concrete.

« Nous voulons faire du shop un organisme vivant », concluent Dawidu et Cornelia.

N’en ratez pas les prochaines métamorphoses.

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Photographies : Viktor Shekularatz

Te Iubesc Records & Sapology

56 rue Pajol 75018 Paris • Ligne 12 Marx Dormoy