Producteur émérite depuis plusieurs années, avec des sorties signées chez Hotflush, Permanent Vacation, Kompakt, Life & Death ou encore Afterlife, les productions de Locked Groove sont à l’image de ses mixes : surprenant et explosifs. Voguant entre les frontières de la house et de la techno, son travail l’amène aujourd’hui vers les contrées de la newbeat, de la jungle ou de la rave avec ses dernières sorties sur son label éponyme, Locked Groove Records. C’est à l’occasion de son passage au NAME Festival à Saint-Omer qu’il s’est livré sur son histoire, son job étudiant chez un disquaire, sur l’art du digging sans Internet, sa rencontre avec Scuba, son piano ou sa définition des musiques électroniques. 

En regardant ton parcours, on découvre que tu as littéralement grandi dans la musique : ton père était DJ, tu as étudié la musique plus jeune, tu joues du piano depuis tout petit, tout en évoluant dans les musiques électroniques des années 90 et 2000…

Oui j’ai toujours baigné dans la musique et les vinyles. J’ai d’abord commencé dans les collections de vinyles de mon père, puis en en diggant et recherchant par moi-même. Ça a surtout démarré lorsque j’ai commencé à travailler dans une boutique de vinyles.

La boutique s’appelle Wally’s Groove World, elle existe encore, à Anvers, là où j’ai grandi. J’y avais un job étudiant lors de mes années lycée, et le patron du shop était également DJ, sous le nom d’Aquastep. Il a été une grande source d’inspiration, en plus du shop en lui-même. C’était beaucoup de vinyles de secondes mains, mais sa cave contenait plus de 60 000 vinyles ! Un « super cool shop » !

Il faut également réaliser que cette époque date d’il y a presque 15 ans, donc c’est aussi l’époque de l’Internet des années 2000…

Exactement. Aujourd’hui c’est facile : tu tapes Carl Craig, tu vas sur Youtube et tu trouves quasiment tout instantanément. Mais à cette époque, Youtube n’existe pas. C’était plutôt l’époque Myspace, et encore… mais rien n’égalait le digging dans les bacs !

Lorsque je travaillais à cette époque-là, je m’occupais également du réapprovisionnement des stocks, donc je restais tard le soir dans le sous-sol du magasin, à essayer de chercher ce qui pouvait intéresser les clients qui allaient venir dès le lendemain. Et quand, il ne l’achetait pas, j’allais le ranger pour trouver autre chose. A ce moment-là, tu découvres beaucoup de styles, de genres. J’y ai beaucoup appris. Et encore aujourd’hui, dès que je me rends à Anvers (NDLR : Locked Groove est aujourd’hui résident à Berlin), j’y passe pour dénicher beaucoup de choses : de la musique concrète, de l’expérimental, tout ce qui est assez compliqué à dénicher, etc. Je m’estime très chanceux d’avoir pu y travailler pendant ces 2 ou 3 ans d’années lycée, ça a beaucoup contribué à forger ma curiosité et mes goûts pour la musique. Anvers a toujours été et restera un terreau fertile pour les musiques électroniques !

Et aujourd’hui, quel est ton rapport avec le vinyle ?

Ici à Berlin, on a quand même beaucoup de supers shops : Sound Metaphors, Hardwax bien évidemment, ou le Spacehall qui est juste à côté de chez moi. Aujourd’hui je passe l’essentiel de mon temps au studio, mais je prends quand même le temps d’aller acheter des vinyles au moins une fois par mois, mais jamais trop souvent non plus. Car une fois dans ces boutiques, j’y passe entre 4 et 5 heures, donc ça me prend vraiment beaucoup de temps !

Actuellement, en tant que belgo-allemand, quel est ta vision sur l’impact que la Belgique a pu avoir sur la scène et le clubbing mondial ?

Évidemment la Belgique a eu un impact et un rôle dans l’émergence des musiques électroniques en Europe, que ce soit dans les clubs ou dans les labels, je pense notamment à R&S, mais il y en a beaucoup d’autres. Il serait difficile de tous les nommer. J’ai bien entendu eu mon lot d’idoles plus jeune, je pense notamment à CJ Bolland, Frank de Wulf, les mecs de la newbeat de l’époque, et tous ces acteurs qui ont contribué à la reconnaissance de la scène belge.

Mais pour être honnête, je ne me considère pas comme appartenant à la scène berlinoise. Je n’ai pas grandi ici, donc je ne peux pas vraiment me revendiquer comme un acteur de la ville. Et ce serait même compliqué pour n’importe qui de dire s’il y a eu un impact ici, tant les styles de musiques jouées ici sont différents et originaires de nombreuses évolutions.

Tu évoques le terme de « styles » de musique : lorsque l’on retrace le chemin que tu as parcouru, il est compliqué de mettre un mot sur le tien, dans tes mixes comme dans tes productions. Tu as tout d’abord démarré sur le label très respecté de Scuba, Hotflush. Comment est-ce que tout ça est arrivé ?

A l’époque, en 2012, beaucoup de choses se passaient sur cette plateforme de messagerie instantanée qui s’appelaient AIM (AOL Instant Messenger). Pour l’histoire : j’ai simplement trouvé son contact sur la plateforme, puis on a commencé à échanger des sons. Il les a signés, tout simplement. J’avoue que ce n’est pas super épique ou intéressant comme réponses, mais la réalité est bien là ! (rires)

Après ça tu as enchaîné plusieurs sorties sur Hotflush, puis Turbo, Life & Death, Permanent Vacation, Afterlife, Kompakt ou sur ton propre label… As-tu un souvenir de tes débuts en production ?

En fait ça n’a jamais été pensé ou calculé, ça a toujours été très naturel. Je ne prévoyais jamais rien : tu es forcement influencé par les styles ou les époques au fur et à mesure des années, et c’est normal. A un moment donné je voyais quels morceaux pouvaient fitter avec tel label. J’ai toujours eu la chance de produire ce que je voulais et que cela finisse signer sur de supers labels.

Aujourd’hui, je me sens aussi bien producteur que DJ : j’adore rester pendant des heures en studio, tout comme j’adore voyager et partager mon univers dans les clubs ou festivals. Quand j’ai démarré, c’était simplement en tant que DJ. Je n’avais pas de plan de carrières, mais seulement l’envie de prendre du plaisir dans ce que je faisais, et c’est devenu assez naturel pour moi de démarrer la production. Puis à la longue, j’aurai trouvé cela très ennuyeux d’être seulement DJ !

Tu as récemment fait l’acquisition d’un piano : en quoi ta formation musicale classique te nourrit-elle au quotidien ?

Le piano aide beaucoup car il permet de comprendre comment les accords fonctionnent, car j’ai toujours intégré beaucoup de mélodies à mes productions. Elles sont généralement le démarrage de chaque morceau que je produis. C’est un excellent générateur d’idées, je crée mes mélodies que je rejoue ensuite dans mon studio.

A un moment donné, je souhaitais ramener mon studio directement à la maison pour tout avoir près de moi. Ce que je ferais probablement dans les prochains mois. Mais je réfléchis beaucoup à l’idée d’intégrer le piano sur un EP, peut-être sous mon vrai nom.Locked-Groove-Photo

On sait que tu travailles actuellement à terminer ton premier album. Après ça, as-tu de nouvelles envies en termes de production, ou des envies d’évolution en tant qu’artiste ?

J’évoquais cela très récemment dans un tweet : composer une soundtrack pour un film ou un court-métrage est définitivement une volonté pour la suite. L’album sera très focus club, avec beaucoup de mélodies ou de progressions d’accord, mais avec une  certaine construction derrière. Ce sera comme le prolongement de toutes ces années de productions.

Mais en tant qu’artiste, pouvoir produire une soundtrack permet aussi de générer de nouvelles idées pour mes propres morceaux, et c’est quelque chose sur lequel j’aimerai beaucoup travailler, ou en sound design par exemple. Mais je suis déjà très occupé actuellement avec l’album, je n’y pense pas pour le moment !

Pour ceux qui te suivent sur Instagram, on a justement vu que tu partageais beaucoup les coulisses de ton studio. En relisant le guest post de Cosmin TRG sur XLR8, sur l’impact des réseaux sociaux dans la vie de djs ou de producteurs, quel est ton opinion à ce sujet ?

C’est définitivement un super outil. Maintenant il faut aussi prendre une décision sur la réalité des choses et sur la question : « à quel point je veux que les gens fassent partie de ma vie privée » ? C’est probablement cette question qu’il est primordiale de se poser.

Je pense que ça intéresse beaucoup de monde, de savoir quel est la réalité derrière et de briser ce quatrième mur ou la fosse qui nous sépare des gens quand nous jouons face à eux. C’est assez facile et naturel de poster des photos des coulisses ou des photos de voyages, mais il faut également prendre de la distance sur ça. Ne pas chercher à poster toute sa vie car cela aura forcément un impact sur notre vie personnelle.

On a aussi parfois l’impression d’une obligation, d’un mal nécessaire, pour montrer que l’on existe : « si je ne sors rien pendant plusieurs mois, est-ce que les gens vont continuer de me suivre ou vont ils m’oublier, ect. »

Je comprends le point de vue, et on le remarque effectivement chez beaucoup de personnes. En ce qui me concerne, je préfère l’utiliser pour partager, pour remercier ma communauté, et non pas pour ce besoin de se sentir exister.

Aujourd’hui, beaucoup de monde mélange tout : tant sur la vie personnelle que sur la vie professionnelle, ici musicale, cela peut vite devenir étrange… J’utilise par exemple Instagram pour partager ma vie en studio, mais je suis très peu présent sur tous les autres, car je n’en ressens pas le besoin. Puis je n’ai pas vraiment de temps à y accorder.

Tu es une personne qui vient très régulièrement dans le Nord, et tu as écumé presque toutes les lieux de la ville, de l’Aéronef à La Relève en passant par le MIN à Lomme lors de ta précédente participation au NAME Festival. Tu y retournes cette année pour jouer à la Chapelle des Jésuites de Saint-Omer : as-tu un mot sur la scène du nord et sur le NAME ?

Je garde un très bon souvenir de ma venue au MIN à Lomme : un marché couvert où je voyais les producteurs arriver dès le lendemain avec leurs fruis et leurs légumes, c’était très décalé entre l’ambiance de la fête avec le public, et le travail de tous les jours pour ces gens.

Je suis très curieux de venir pour cette date du NAME car le lieu semble vraiment génial, et c’est en journée, quand j’ai plutôt l’habitude de jouer la nuit. Un exercice différent, mais j’ai toujours adoré venir jouer à Lille, le public y est toujours réceptif et très ouvert.

Pour l’occasion, on t’a demandé de choisir tes morceaux newbeat, rave, jungle ou trance qui t’ont le plus inspiré dans 3 pays emblématiques de ces musiques, à savoir le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Belgique.

Royaume-Uni

Rhythm Section – Burning Up

C’est un morceau iconique des raves anglaises. Ses vocaux et ses stabs sont fous. Je me souviens de la fois où j’avais entendu ce morceau, c’était à l’époque où Skream l’éditait ou le remixait, à l’époque où il produisait encore de la dubstep. Je me souviens m’être dit « fuck, je connais ce sample », et je l’ai finalement trouvé ! Je ne l’ai pas joué depuis très longtemps, mais je l’adore toujours autant

Awesome 3 – Don’t Go

J’ai un souvenir de l’époque où je travaillais au Wally’s, on avait de vielles compilations dont une qui contenait ce morceau, et j’étais là « whao, c’est incroyable ». J’adore la façon dont le morceau est arrangé, avec un super flow, et je continue à le jouer encore aujourd’hui. On peut le jouer plus lentement ou plus rapidement selon la vibe, mais ça marche presque partout !

The Ragga Twins – Spliffhead

Ce morceau est sorti sur Shut Up And Dance, et la plupart de tous les morceaux sortis dessus sont essentiellement dédiés à des samples d’autres morceaux. Pour celui-ci, il y a de nombreux samples, dont Galaxy de BFC, un side project de Carl Craig. Le label est vraiment super, c’est difficile de choisir un morceau tellement il regorge de pépites : incontournable pour les diggers amateurs de sampling !

 Es-Pee-Dee & DJ Distroi – Alphawave

Sur ce morceau, je ne connais quasiment rien. C’est un white label que j’ai trouvé sur Discogs, c’est également leur seule sortie. Je n’ai jamais pu le jouer car la copie que j’ai est injouable, mais tout le disque est super !

Pays-Bas

EQ-Lazer – The Heartbreak

C’était probablement un hit à l’époque où c’est sorti, en 1991, beaucoup de DJs le jouait à l’époque. Le vocal est incroyable, et c’est ce qui rend le morceau si spécial. J’envisage d’éditer le morceau, en gardant le début et en le loopant, en rajoutant une bassline par-dessus. Mais ce sera pour après l’album !

Alice D In Wonderland – Time Problem

Pour moi ça sonne comme si on était dans un carnaval. C’est aussi un hit underground massif des années 90. Je n’ai aucune idée de ce que ça donnerait si je le jouais en club aujourd’hui, parce que c’est quand même très étrange comme morceau.  Ils avaient produit ce morceau pour une rave organisée pour une rave qui s’appelait Carnival. Ca a été repressé il y a quelques années, parce qu’avant, ce morceau se vendait facilement à 250€ sur Discogs ! J’ai eu la chance de le trouver dans un shop pour à peine quelques euros !

Eric Nouhan & Dimitri – Bassline

J’adore ce morceau car en le jouant encore aujourd’hui, il sonne toujours aussi moderne. Les percussions minimalistes, la bassline qui est assez trancy, mais pas trop : tout est super dans ce morceau, et j’adore le jouer en club.

Format – Solid Session

C’est peut-être l’un des morceaux les plus connus de cette playlist. Orlando Voorn est le producteur à l’origine de ce morceau, et il a connu bon nombre de remixes avec le temps, mais l’original reste le meilleur selon moi. Ça sonne très futuriste, alors que ça date de 91. Je pense que la drogue devait être vachement bonne à l’époque… (rires)

Belgique

CJ Bolland – Camargue

Je pense que si on me demandait mon morceau préféré de musique électronique de tous les temps, et bien voilà ma réponse. C’est tellement bien produit, complètement hors de son époque, tellement c’est futuriste, encore aujourd’hui. 26 ans avant, se dire que c’était possible, c’est stupéfiant. Tu peux le jouer devant tous les publics, ça marche à chaque fois.

Aquastep – Oempa Loempa

Ça a été produit par la personne avec laquelle je travaillais au Wally’s. Il y a quelque chose de très jungle dans ce morceau, mais très sombre également. C’est un track que je joue dans beaucoup de mes sets. Tu peux le jouer avec de la deep house comme de la techno, ça marche avec tout.

Source – The Real Thing

Ce morceau a été réalisé par un anglais, mais étant donné que c’est sorti sur R&S, on peut considérer que le morceau est belge (rires)

Je connaissais Source, mais j’ai découvert, en cherchant ce morceau, son album « This is On » et l’album est absolument incroyable. C’est injouable en DJ set car presque tous les morceaux tournent à 150 BPM, mais c’est encore hyper futuriste, ça tourne entre la trance, la rave et l’hardcore.

 

Aksak Maboul – Saure Gurke

Ce morceau est intéressant car ce n’est à proprement parler, pas un morceau de rave. C’est tiré d’un album de jazz expérimental, très étrange. Mais cet album date de 1977, et ce morceau a quelque chose de très surprenant : sa progression d’accord est probablement l’une des plus reconnaissables parmi tous les morceaux de rave qui ont été produits jusqu’à aujourd’hui. Une centaine de morceaux de raves ont été fait avec les mêmes accords, mais cette personne l’a faite il y a plus de 40 ans, avant même qu’on parle de musiques électroniques !

On termine par une dernière question : quelle est ta définition des musiques électroniques ?

Selon moi, la musique électronique est une musique qui n’a aucune frontière. C’est tellement vaste, influencé par beaucoup de choses, qui prend ses formes dans beaucoup d’autres. Donc voilà ma définition : une musique sans frontières !

 

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Dimanche 21 octobre : NAME festival : St-Omer 2018

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