En proie à une crise sans précédent, le Liban doit composer avec deux heures de courant par jour. Alors qu’une partie de la jeunesse s’exile, certains s’organisent, à l’abri des regards, pour se réunir et fêter coûte que coûte.

Débutée en 2019, la révolution n’aura galvanisé la population qu’un temps. Le 4 août 2020, dans le port de Beyrouth, pas moins de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium ont provoqué la plus grosse explosion non-nucléaire de l’histoire. Destructrice sur un rayon de 10 km, la déflagration a entrainé le mort de 221 personnes, blessé 6 500 habitants et mis à la rue pas moins de 300 000 locaux. À genoux sur le plan politique et économique, le Liban s’est dès lors écroulé pour de bon. L’effondrement de la livre libanaise a réduit le pouvoir d’achat de la population à néant et le déclassement social oblige de plus en plus de libanais à se tourner vers les banques alimentaires.

Le prix de l’essence flambe (jusqu’à 8 euros le litre au 24 octobre) et le coût des denrées alimentaires ne cesse d’augmenter (jusqu’à 90% d’augmentation pour des produits de première nécessité). L’euphorie d’une révolution festive a laissé place à un sentiment de capitulation alors, la jeunesse fuit le pays. Berlin, Barcelone et Paris sont en tête de file des destinations de l’exode libanaise tandis que ceux qui n’ont pas réussi à obtenir de visa pour le vieux continent se tournent vers l’Egypte et la Turquie. Selon la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale (CESAO), 74 % de la population vit désormais dans la pauvreté contre 28% deux ans auparavant.

Beyrouth, 2020-2021 © Fanny Blikaz

Le monde de la nuit court-circuité

« Depuis l’explosion, c’est devenu Gotham City. On se croirait dans un film sur la fin du monde, c’est complètement dystopique ! » s’exclame Léa, réalisatrice française d’origine libanaise revenue en France après huit années d’expatriation à Beyrouth. 

Privé d’électricité depuis plusieurs semaines, la population doit désormais s’organiser avec deux heures de courant par jour. Les frigos de la ville se sont transformés en garde-manger et les hôpitaux ne peuvent plus opérer ni apporter d’assistance respiratoire en continu. À minuit, seules les voitures qui ont réussi à faire le plein éclairent de leurs phares les rues désertes de la capitale. Si certains font appels à des générateurs d’électricité à essence, l’or noir, devenu un produit de luxe, ne permet de s’alimenter que quelques heures supplémentaires. Alors que ce rationnement en électricité plonge la ville dans un chaos, il laisse le champ libre aux « mafias de générateurs » et rappelle le souvenir douloureux des conditions de vie durant la guerre civile (1975-1990). Indocile et inspirante, Léa poursuit : « Comment on fait la fête quand l’électricité est coupé après minuit ? Ils trouvent des générateurs privés et paient la location à plusieurs pour organiser des soirées clandestines. La fête est dans leur sang, s’il n’y a pas d’électricité ils seraient prêts à teuffer à la bougie ! » ironise-t-elle. 

Situés aux alentours du port, la plupart des clubs ont été détruits par l’explosion et les propriétaires de boîtes de nuit, souvent bailleurs ailleurs, ont délocalisé leurs activités au delà des frontières. Alors, qu’elle soit restée volontairement ou par obligation, la jeunesse s’agite sur les débris. 

Beyrouth, 2020-2021 © Fanny Blikaz

Ain Dara, paradis perché

« L’été 2021 a vu la scène rave fleurir » décrypte avec malice William Mahfoud. Ingénieur du son, DJ et producteur plus connu sous le nom de Rise 1969, ce trentenaire officie à Beyrouth depuis une dizaine d’année. Raver depuis sa plus tendre adolescence, il poursuit : « Les clubbers n’ont nulle part où aller, alors ils organisent des fêtes privées ou se rendent dans les montagnes », ainsi, William et ses amis ont érigé leur propre havre de fête à 1 300 mètres d’altitude.

Dans le petit village de Ain Dara, à 35 km au Sud-Ouest de Beyrouth, une imposante cabane en bois trône au sommet d’une colline : « Je me suis rapproché du propriétaire et lui ai expliqué que nous sommes un petit groupe d’amis qui aimerait organiser des évènement sans chercher à faire de bénéfice » confie-t-il. Nées pendant le premier confinement, ces soirées clandestines se sont multipliées en même temps que la pandémie s’installait.

Mécontent de la qualité des raves proposées, William a décidé de lancer ses propres fêtes mensuelles avec pour unique adage : tout le monde a le droit de fêter quel que soit sa situation financière et sociale. Agés de 20 à 40 ans, tous les ravers, des personnes de confiances connaissant William de près ou de loin, se rendent à Ain Dara en covoiturage. Sur place, boissons et nourriture sont à mis à disposition gratuitement et pour louer les générateurs, le système son ainsi que le fameux cabanon, chacun donne ce qu’il peut : « Nous avions besoin de ces fêtes, de ces moments hors du temps. Alors, si tu peux contribuer, ne serait-ce qu’un tout petit peu, tu dois le faire. Ça allège la pression sur ceux qui ne peuvent pas payer et ça permet à cette communauté basée sur le partage de survivre ».

Entre 2007 et 2008, la plupart d’entre eux ont connu l’âge d’or des raves au Liban avec les soirées Kaotik System. Comme un symbole, plus d’une décennie après, la même fièvre les rassemble dans les montagnes d’Ain Dara, à l’abri des regards. « Je n’ai pas pu financer la dernière soirée moi-même, alors, au lieu d’abandonner, mes amis se sont cotisés et m’ont donné l’argent pour continuer » conclut William. Bien que brûlé jusqu’au tronc, le cèdre libanais perdure grâce à la fougue de sa sève, perchée tout là-haut.

Beyrouth, 2020-2021 © Fanny Blikaz

À noter que William et ses amis annexeront une des trois salles du Ballroom Blitz le 10 décembre prochain. Cet iconique club de Beyrouth, pourtant situé à deux pas du port, est un des seuls à avoir rouvert après l’explosion et accueillera ce qui semble être le digne héritier des soirées d’Ain Dara.