Né en Grande-Bretagne au début des années Thatcher, le mouvement cold wave vit une seconde jeunesse. Depuis dix ans, la vague de froid insufflée par Joy Division se décline et puise son inspiration dans les problématiques sociétales, ou pas.  

En Grande-Bretagne, la fin des 70’s rime avec division. Sur fond de crise économique, le pays sort de « l’Hiver du mécontentement ». Emprunté à Shakespeare, l’expression fait écho aux immenses grèves qui ont gelé le pays durant l’hiver 78-79. Mais au retour des beaux jours, l’éclaircie se fait attendre. Le 4 mai 1979, Margaret Thatcher arrive au pouvoir. Dans la foulée, Joy Division dévoile ce qui pourrait être la bande originale des trois mandats et onze années de gouvernance ultra conservatrice de la Dame de Fer : l’album Unknown Pleasures.

Avec un taux de chômage galopant, l’Angleterre vit une forte période d’inflation. En revenant à des valeurs régaliennes, la toute première femme résidente de Downing Street désindustrialisera le pays et fera plier les puissants syndicats.

Composé de Peter Hook, Stephen Morris, Bernard Sumner et Ian Curtis, le groupe originaire de Manchester chante le no future de la jeunesse britannique. En pleine guerre froide naît une vague de la même température. Si certains s’accordent à dire que la période berlinoise de David Bowie constitue la gestation du mouvement cold wave, Joy Division pose définitivement la première pierre du mouvement.

« L’absence d’espoir liée à l’environnement politico-économique est un facteur de la naissance de ce nouveau genre commente Frédéric Thébault, auteur de l’ouvrage Génération Extrême, 1975-1982 du Punk à la Cold-Wave (éditions Camion Blanc). Les parents de l’époque ont élevé leurs enfants selon un schéma qui ne valait plus rien. Les jeunes n’avaient plus de repères et l’avenir était comme un trou noir ».

Première jeunesse apposée d’une lettre, la génération X grandit au moment du déclin social et des mutations économiques. Les usines, autrefois symbole de la puissance économique de la Grande-Bretagne, se transforment en ruines et imagent l’égarement ambiant. 

À l’épreuve du temps

Quatre décennies plus tard, le raz-de-marée déferle plus que jamais. Sombres, mélancoliques et organiques, les synthétiseurs du quatuor de Manchester ont muté. De Boy Harsher à Motorama en passant par Molchat Doma, la cold wave vit un second âge d’or, mondialisé cette fois, à l’image de son époque. 

Sous-genre du post-punk, la cold wave se caractérise par une atmosphère froide (par définition) et minimaliste. Tantôt rock tantôt électronique, la vague des années 2010 s’étale sur plusieurs genres et puise son élan partout.

Molchat Doma compte parmi les principaux acteurs du renouveau de la scène cold wave. Le trio biélorusse, dont l’album Etazhi (2018) est un incontournable du genre, nuance les raisons de la résurgence du mouvement et préfère parler de cycle : « La mode est une chose cyclique. La musique ne fait pas exception. » Le guitariste du groupe, Roman Komogortsev, préfère appuyer le caractère introspectif de leurs compositions : « Il me semble que la musique est aujourd’hui un élément d’expression personnelle et ne porte pas de message sur la société comme c’était le cas auparavant. »

Fort de six albums studio, Motorama porte le flambeau d’une cold wave saupoudrée de folk. Le groupe russe rapproche le contexte de l’ère thatchérienne au nôtre : « Le manque de justice, l’incertitude, les erreurs du progrès et les émotions décadentes constituent le terreau de cette musique. » Frédéric Thébault partage ce point de vue : « Le contexte est essentiel : le capitalisme ultra-libéral dans son ensemble, la pression sociale de ces tenants du capitalisme et des médias en général avec un cynisme épouvantable des élites !« 

Souligné par Motorama, la « solitude en ligne et IRL de l’ère Covid » et l’urgence climatique constituent des candidats crédibles au regain de mélancolie et aux peurs de la génération Z. 

Infusé musique électronique, la cold wave de Boy Harsher laisse entrevoir le futur du mouvement. Depuis toujours, le duo new-yorkais s’appuie sur des productions résolument techno. Sur Fate, LA ou le court-métrage The Runner, leur esthétique est intemporelle, organique, introspective et flirte avec le gore. Dénué de sourire, Boy Harsher semble être une magnifique allégorie du mouvement qu’ils portent, et de notre époque.

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