Popularisée et européanisée, la house a selon certains aspects presque perdu le fil de ses racines. Heureusement, Tyree Cooper est là pour nous ramener à la source…

Tu es originaire de Chicago, ton background musical au départ, c’était la house ?

Oui, je fais de la house depuis que je suis petit. Si tu entends par background musical au sens où j’ai grandi avec, dans ce cas ce serait la soul et le rnb, mais pour moi c’était juste de la musique. Le disco aussi. C’est ce avec quoi j’ai grandi. Du coup, quand la house est arrivée, c’était juste naturel. J’aimais le hip hop mais en tant que DJ ça a toujours été la house.

Et quand est-ce que tu as commencé à mixer ?

En 1982.

Ta musique a un son hip hop très spécifique, et ça se remarque comparé à d’autres artistes. C’est aussi plus rapide ?

Ma musique n’est pas nécessairement plus rapide ou plus lente. Même aux temps de Dance Mania, mes disques n’étaient pas aussi rapides que DJ Funk, DJ Milton ou Waxmaster. Mon truc, c’était pas d’être aussi rapide, c’était surtout d’être plus groovy. Tu sais quand je faisais de la hip house au début des années 88/89, ça n’était pas aussi rapide. Ça sonnait rapide seulement parce que tu pouvais manipuler un track de façon à ce qu’il donne l’impression de sonner plus rapide ou plus lent.

Ton track « Turn Up The Bass », c’est de la hip house du coup ?

Oui, c’est de la hip house à 100%. Et ça n’est qu’à 124BPM. Comparé aux autres tracks qui sortaient à ce moment-là à 125BPM, ça n’était pas rapide. La musique a commencé à s’accélérer quelques années plus tard, mais de 1983 à 1989, le BPM variait de 110 à 125. Du coup, sur une durée de 10 ans, le rythme a pris environ 2 BPM par an suite à l’évolution de la musique. Et les DJs passaient ce morceau parce qu’à certains endroits tu pouvais la jouer lente, et dans d’autres plus rapide.

Où est-ce que ça pouvait être lent et où est-ce ça pouvait être joué rapide ?

Dans un club noir tu joues lent, dans un club blanc tu joues rapide. Par exemple si tu penses au hip hop et à la house, lequel est le plus lent et lequel est le plus rapide ? Lequel lequel est plus noir lequel est plus blanc ? C’est un fait ! L’incorporation de la musique blanche dans la house a entraîné son accélération.

C’est intéressant parce qu’en France par exemple, on n’a pas vraiment cette culture de la hip house. C’est pour ça que la nuance n’était pas si évidente pour moi.

Oui, et pourtant c’est tout l’intérêt. Cette culture a existé en France, mais tu étais trop jeune pour l’observer. La hip house était bien en France, crois-moi. Ça venait de Chicago et je suis sûr que ça s’est aussi installé en France.

Un artiste français auquel tu pourrais penser ?

Non, je ne suis jamais venu en France dans les années 80, du coup je n’ai pas pu l’observer moi-même. Mais Joe Smooth m’a dit que la hip house était assez présente à ce moment-là. Tous les pays avaient plus ou moins un artiste hip house, surtout vers 88/89. Mais à un certain moment, surtout en Europe et en Amérique, la différence s’est creusée entre la hip house et le hip hop. Parce que d’un côté la hip house passait au mainstream et de l’autre le hip hop tentait de maintenir le cap, entraînant des minorités de jeunes d’Europe à s’associer à cette culture à travers le graffiti et d’autres trucs de gangster. Mais tu avais aussi les enfants du hip hop qui aimaient danser, faire la fête et prendre des drogues, ceux qui sortaient en rave et qui s’investissaient vraiment dans la hip house au travers du hip hop. Pendant cette période, tu étais garanti d’avoir soit l’un soit l’autre, en fonction de là où tu habitais en France. Mais c’était il y a environ trente ans.

Quand es-tu devenu MC ?

Eh bien, c’est dû au fait que dans certaines soirées à Chicago tu ne jouais pas simplement de la musique, tu devais parler dans le microphone – et pas seulement pour crier « hey, vous devez bouger, la police arrive ! », il fallait aussi communiquer avec le public. Quand la hip house est arrivée, je savais comment parler dans un microphone mais pas comment rimer, jusqu’à ce que j’entende Big Daddy Kane. Mon univers a changé, j’étais là « oh shit ! ». Big Daddy Kane était surréel. C’est le meilleur MC de la planète.

Il t’a appris à rimer ?

Il ne m’a pas véritablement enseigné. Je l’ai entendu et j’avais envie d’apprendre comment faire. Mais je ne pense pas qu’il était vraiment dans la house. Son producteur, Marley Marl, était lui plus investi dans la house et la hip house.

Et quelle était alors la relation entre toutes ces scènes, genres et artistes différents à Chicago ?

Comme tu peux l’imaginer, ça n’a pas toujours été chaleureux. Il y avait un peu d’amertume. À mesure que la hip house progressait, on était comme les News Kids on the Block. Le hip hop était relativement nouveau puisque son âge d’or est arrivé dans les années 80. C’était au moment où les gros albums de hip hop sont sortis, comme les Jungle Brothers ou De La Soul. Et puis tu avais ces gars de Chicago qui faisaient de la hip house. « La hip house, c’est quoi ce bordel ? », pensaient-ils alors. « Tu prends le hip de hip hop et tu y ajoutes house ? » On était comme une tribue perdue. Avec la hip house, tu pouvais enfin proposer des sons avec des paroles qui voulaient vraiment dire quelque chose, contrairement à la house pure, où tu pouvais juste proposer des paroles kitsch et mielleuses.

C’est un sujet intéressant. Penses-tu que la hip house porte un message plus fort que la house ?

Bien sûr. Si tu danses et que tu entends un groove qui te parle, c’est agréable. Mais quand tu entends « Turn Up The Bass » et « Yo Yo Get Funky », tu t’en souviendras immédiatement après l’avoir entendu – et tu voudras l’emporter chez toi quand tu sors du club.

Et le message porté par la hip house est toujours d’actualité aujourd’hui ?

Oui, le message est toujours là mais il a été déformé. D’abord parce qu’il faut comprendre ce que la culture house implique vraiment. À partir de plusieurs aspects différents tu peux avoir plusieurs réponses, mais le point central reste la culture noire. C’est une expression totale de culture noire. Pour moi, la house fait partie de ces choses où tu te dois d’être mature. Tu pouvais avoir seize ans mais tu ne te comportais pas comme tel. Tu ne faisais pas ton âge. Tu devais être mature parce que si tu allais dans une soirée house, tu avais beaucoup de chances de voir des choses pas nettes, que tu n’étais vraiment pas censé voir à ton âge. KRS-One disait « Le hip c’est le savoir, le hop c’est la danse » et c’est ce qu’il entendait au sens de « hip hop » en tant que culture. Du coup, je dirais « Le hip c’est le savoir, la house c’est l’expression de soi-même », et la hip house c’est se connaître soi-même ou savoir « qui on est ». La Hip house est totalement l’expression de soi-même. Et ce message n’est pas vraiment présent aujourd’hui.

Est-ce que tu penses que la culture noire, qui est pourtant intrinsèque à la house, est exclusivement appréciée par les blancs d’Europe qui apprécient cette musique ?

Les européens ont déjà accueillis la culture noire aux temps du rhythm and blues (R&B) avec des artistes comme Louis Armstrong, et le jazz et le swing de manière générale. Après ça, c’était juste une question de temps pour que les Européens entrent vraiment dans le hip hop. Ils étaient toujours en lien avec la musique noire, avec des artistes comme Michael Jackson ou Prince, qui ont tous les deux performé en France à un moment ou à un autre. En fait, il y avait vraiment beaucoup d’artistes américains qui embrassaient cette culture noire et qui jouaient régulièrement en France et en Europe.

Et comment faut-il intégrer la techno à cette histoire ?

La techno est juste derrière, ou même peut-être en tête – ça dépend comment tu l’envisages. Il y eu trois vagues de culture noire qui se sont implantées en Europe : le hip hop, la house et la techno. Trois genres musicaux qui n’étaient pas nécessairement les plus populaires aux Etats-Unis, mais qui ont trouvé leur succès en Europe. Il y a presque eu une saturation de la culture noire. Du coup, au fil des ans, le hip hop a été beaucoup plus exploité. On pourrait dire que c’était presque du gavage en Europe, alors que pendant ce temps-là l’Amérique voulait créer toujours plus de lois pour incriminer les noirs. Plus le hip hop devenait violent, plus il influençait les jeunes blancs en Europe.

Qu’est-il arrivé à la house ensuite ?

Il fût un temps où la House était une partie dynamique de cette culture, et puis elle s’est affaiblie et diluée à cause de l‘usurpation de certaines personnes. J’entends par « usurper » notamment ces espèces de raves parties, qui ont rendu la house si légère et facile d’écoute afin de toucher un public plus large. Lors de ces soirées, ils plaçaient une sorte de cage avec une nana à moitié nue pour attirer les mecs.

L’Europe a une manière vraiment différente de l’Amérique d’aborder la sexualité ; chez nous tout est est si cloisonné. Sur ce sujet, l’Europe est bien plus ouverte. Du coup on vous présentait la house comme quelque chose qui en soit n’avait pas l’air mauvais, mais qui était en fait faux car totalement artificiel et maquillé. Ils pouvaient te faire écouter n’importe quel DJ qui passait n’importe quel son qu’on avait pu produire sans t’expliquer quoique ce soit à propos de la culture noire. Tu n’avais pas la possibilité d’avoir les vrais artistes en face de toi, et la seule façon de se mouiller à cette culture c’était de faire confiance aux magazines – la plupart basés à New York – pour te faire une idée de ce qu’était la musique house. C’est pour ça qu’à partir des années 90 celle de Chicago est tombée dans l’oubli, et que beaucoup d’entre vous n’en ont peut-être jamais entendu parlé.

Au moment où les jeunes comme vous ont commencé à écouter de la house, je pense que son sens avait déjà été considérablement transformé. Ils avaient déjà modifié son âme, la culture noire, en la séparant du hip hop. Ensuite la techno a puisé davantage dans la technologie avec l’arrivée des synthés et des claviers, et l’a définitivement modifiée en créant quelque chose de nouveau. « Techno, c’est quoi ce bordel ? On viens juste de commencer à écouter de la house. C’est quoi cette musique qui va plus vite que la house, qui n’a pas de vocales mais qui continue d’avoir un putain de groove ? Une autre part de la culture noire ? Attends – combien de cultures noires y’a-t-il finalement ? »

Au bout du compte, il y a trois composantes majeures. Si tu veux prendre plusieurs morceaux ou unités de la culture initiale et en faire ton truc personnel, tu peux. Du coup, un collectif peut prendre ci, tel autre peut prendre ça, un DJ peut en extraire autre chose, et à la fin l’identité culturelle réelle de cette musique à été siphonnée de manière si intense qu’elle disparaît totalement, car cette musique donne sans être enrichie au retour d’un apport extérieur positif.

Et qu’en est-il de l’acid house ?

Encore une fois, c’est une autre partie de la culture noire qui été subtilisée et mal interprétée. C’était en partie l’objet de la révolution en Angleterre qui, je le pense, s’est ensuite répandu au reste de l’Europe. Toute cette acid house et ces raves parties étaient dingues, parce qu’à côté il y avait des discothèques ou des soirées classiques où les DJs étaient cloisonnés à ne pouvoir jouer qu’un certain type de House.

Tu étais assez actif dans l’acid house ?

Oui, parce que l’acid house a en quelque sorte surpassé tout le reste. Il y a eu plus d’acid house sur la planète que ce qui était prévu initialement. Peut-être qu’à ce moment-là Timothy Leary était l’homme le plus influent au monde – comme un gourou de l’acid. Le monde était complètement séduit, et je pense que ça a permis de faire tomber beaucoup de barrières. La France a alors puisé dedans comme dans un putain de livre religieux. Ils avaient même leur propre version. L’acid a réellement permis de faire tomber les murs.

L’acid a débuté à Chicago et s’est exportée jusqu’en Europe via l’Angleterre, tu confirmes ?

Oui, mais en Allemagne aussi. Encore une fois je n’ai pas eu la chance d’aller en France à cette époque mais je pense pouvoir donner une estimation éclairée que ça y était aussi. Aux Pays-Bas aussi bien sûr, et de manière générale ça a aussi ouvert les portes de l’Europe de l’Ouest. Ce genre a permis à tout le reste d’arriver : la hip house, la jungle, etc… Quand j’en faisais partie, c’était vraiment cool.

Tu nous a donc parlé de toutes ces évolutions musicales et culturelles. À quelle scène assiste-t-on aujourd’hui selon toi ? 

Je pense que ça s’améliore, mais c’est un terrain de jeu où il doit y avoir plus d’équité. Le monde entier vit dans la culture noire. Tout, en passant par les cheveux, les ongles, la manière dont tu conduis ta voiture, comment tu t’habilles, comment tu te coiffes, comment tu parles à une fille, comment tu fais le mec avec tes potes, juste comment tu écoutes de la house, fait partie de la culture noire, surtout pour des gens comme vous qui êtes dans la vingtaine. Peu importe si c’est du hip hop, de la house ou de la techno.

Et avec cette évolution, vers quoi on va ?

Je vais prendre l’exemple du film Matrix, où ils sont toujours obligés de revenir à la source. C’est la même chose pour la house aujourd’hui. La scène musicale actuelle tend irrémédiablement à un retour aux sources. Les gens cherchent des hymnes, ils reviennent aux bases, et c’est tout le but de notre interview. Et quand je dis ça je ne parle pas des médias en Europe, je parle des gens comme moi qui ont œuvré dès le premier jour. J’ai fais de la house depuis le début. Je ne l’ai pas crée, loin de là, mais c’était dans mon ADN.

Et tu penses que l’ADN de la house est liée à Chicago ?

Quand tu joues tes disques de house, peu importe qui est à l’origine, tu entendras toujours Chicago. Même quand tu le mixes avec un autre disque, crois-moi c’est toujours Chicago. Et ces disques, c’est pas du 155BPM ou du 161BPM, c’est du 122. Et ça groove à mort. Ouais, t’es à Chicago.

Pourquoi en es-tu parti ?

C’est une très longue histoire, et vous devrez attendre de le lire dans mon livre. Mais pour résumer, à la base c’était pour être plus proche de la scène musicale. L’Amérique n’était pas prête à accepter cette culture, et elle ne l’est toujours pas d’ailleurs. Ils jouent dans leur propre cour, et le fait qu’ils ne prennent pas à cœur les problèmes raciaux fait que ça n’a pas eu le même engouement qu’en Europe. Parfois ils assimilent la house à un truc d’homosexuel, comme si c’était inenvisageable que les hétérosexuels puissent en écouter. Avant, quand tu allais en boîte, tu pouvais te faire dépouiller en sortant. Ron Hardy était le roi, mais quand tu sortais de son club c’est souvent ce qui arrivait. Et même aux soirées où je jouais avec Mike Dunn ou Gene Hunt, dans les bois, on avait vraiment pas d’argent. C’est ça la House. Et c’est cette énergie qui définit Chicago.

Pour changer un peu de sujet, tu as récemment joué à Marseille. Comment as-tu trouvé l’endroit et le public ?

J’ai effectivement joué au Baby Club à Marseille. C’était vraiment sympa, j’ai passé un bon moment. La salle et l’atmosphère étaient en symbiose avec la configuration de l’espace. Le public était vraiment bien aussi, ils ont compris ma musique. J’ai toujours eu l’impression que les gens avaient une vision pré-faite de ce que j’allais jouer ou de ce que je devais jouer, que je sois supposé jouer quelque chose de très commercial ou au contraire underground pour les vrais érudits de house. Mais je suis comme une sorte de psychiatre qui peut sentir l’énergie d’une salle. Si je sens qu’elle va dans un certain sens, je vais tout faire pour l’alimenter. Par contre si le public ne me procure aucune énergie, là tu peux être sûr que ta nuit sera longue, je ne passerai que des trucs qui te feront danser et transpirer toute la nuit. Il faut être acteur de mes sets. À Marseille j’ai joué sur un spectre de styles très large, de la disco et d’autres trucs, et le public était vraiment dedans. J’ai joué la carte de la rapidité, et parfois j’oubliais que j’étais en France, parce que la France connaît la house. Vous avez cette compréhension de la culture noire et urbaine, et je pense que ça aide.

Une dernière question que j’ai toujours voulu te poser : notre magazine s’appelle « Dure Vie », et sa devise c’est « La vie est dure, on vous l’adoucit ». Qu’est-ce qui, personnellement, te rends la vie plus douce ?

Ma famille. Ma femme et mes filles, mes parents et mes amis. Toujours produire ma propre version de la house, définitivement, c’est aussi agréable. La house c’est une drogue, c’est de l’amour, c’est tout. Et c’est aussi appréciable d’être la première track de la compile « Acid 88 » de DJ Pierre.

Merci, c’était vraiment cool !

Ouais mec ça fait du bien d’en parler, parce que tu étais là pour comprendre à quoi ça ressemblait. Et c’est une bonne chose de parler de la culture noire, parce que même si tout le monde n’était pas noir, les disques gravitaient entre les mains de tout le monde, et en ce sens ils l’étaient tous. Même dans certaines soirées, tu te devais d’être noir, autrement t’étais immédiatement dépouillé et tu ne pouvais pas acheter ton crack. T’aurais pu juste être un homme mort. Et une fois qu’ils t’auraient dépouillé et battu, ils remonteraient, insensibles, à leur soirée house où ils joueraient de la « house ».

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