On vous le présentait l’été dernier au travers d’un podcast non-identifié, brutal et aliénant. Dure Vie a décidé de s’attarder sur un des résidents de l’écurie Newtrack, Thomas Delecroix. Depuis son arrivée dans le collectif en 2012, il n’a cessé d’enchainer les dates du Point Ephémère au Glazart en passant dernièrement par le Rex, où l’acidité de son set a fait des émules.

Il jouera le 5 décembre 2015 lors de la soirée Newtrack au Tunnel aux côtés de The Welderz, MoMs, Steve Marie, Enzo Mosconi, Mor Jee sans oublier l’invité d’honneur Monsieur Laurent Garnier.

Dure Vie • Tu te souviens de ta première approche à la musique électronique ?

 

Thomas Delecroix • C’était sur Radio FG, début 2000, un mix de David Duriez et c’était de la acid house bien hypnotique, les productions du label Brique Rouge, des artistes comme Tommy Four Seven. Je me souviens de la claque que j’avais prise en découvrant dans un de ses sets le morceau « Where’s your child » de Bam Bam, avec ce fameux sample de passage de voiture sur l’autoroute, la ligne de basse acide qui sinue dans les profondeurs de ton cortex et qui arrive sur un son de nouveau-né qui crie, pour s’entremêler avec une voix low pitchée démoniaque, comme si t’assistais à la naissance de l’enfant du diable en direct, flippant à souhait, un régal.

 

 

DV • Tu débutes la production en 2006, sur quel matos commences-tu ?

 

Thomas Delecroix • C’était sur le logiciel Cubase qui n’est pas du tout adapté à la musique électronique, la musique répétitive, c’est une galère, mais du coup ça te permet de te faire la main. Ensuite je suis passé à Logic pendant quelque années et depuis que j’ai découvert Ableton Live, c’est un régal pour le processus créatif, tout est fluide, tu bosses beaucoup plus vite et t’as des rendus vraiment qualitatifs par rapport à d’autres logiciels, en tout cas dans mon approche.

 

Aujourd’hui j’utilise le synthé numérique modulaire Zebra, une Electribe EMX, j’utilise aussi un petit Korg Monotron pour quelques effets de delay, tu peux entrer n’importe quel signal sonore et l’utiliser sur une voix, une nappe, une mélodie, une rythmique, avec un rendu bien granuleux, c’est du pur analogique. Sinon j’utilise beaucoup l’EMX que j’ai ici, c’était utilisé pour les free parties, beaucoup dans les technivals, les teufs dans les années 90-début 2000. C’est amplifié par des lampes donc tu as un son ultra chaud, c’est assez cool pour le live parce que ça donne une sonorité bien chaude et assez granuleuse et brutale comme de la hardtek.

 

DV • Si tu devais définir ta signature en quelques mots ?

 

Thomas Delecroix • Si j’avais une signature, je pense qu’elle serait plutôt barrée, raturée, un truc du style qui t’envoie en hôpital psychiatrique, tu passes de St-Anne au sommet de la Tour Eiffel avec un petit détour par une exoplanète en orbite de Jupiter en avec des températures climatiques avoisinant le chaos post-apocalyptique (rires). Non je plaisante je ne sais pas, j’essaye de faire de la bonne techno en tout cas à mon niveau.

 

 

DV • Qu’est ce qui t’inspire, qui éveille ta fibre créative ?

 

Thomas Delecroix • Poésie, musique, cinéma, les rencontres que tu peux faire dans la rue ou dans les bars. Il y a une phrase de Rimbaud : “Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences.” (La Lettre du voyant de 1871.), Hunter S Thompsons, Bukowski, Sade…

 

Au niveau musique, je kiffe le metal, Rammstein en particulier, c’est une grosse source d’inspiration. Aphex Twin, Oscar Mulero, Perc, des trucs un peu plus récents Endlec, Marty Hare, c’est des mecs que j’aime bien, vraiment très forts je trouve. J’aime les mecs qui vont loin dans un parti pris, jusqu’au bout. Pour le moment, je fais quelque chose qui n’est pas consensuel mais je sais qu’il y a moyen d’aller beaucoup plus loin, je me le permettrais peut-être quand j’aurais un peu plus d’expérience je pense.

 

 

DV • Tu as fait des études d’histoire de l’art et d’arts appliqués, en quoi ça a pu affecter ton approche artistique ?

 

Thomas Delecroix • L’ouverture aux médias artistiques de type pictural et plastique, la découverte de ce qui a été fait en expression artistique dans l’Histoire, je me suis orienté vers la peinture impressionniste. D’ailleurs dans mes toilettes, sur le mur au-dessus de la cuvette il y a un poster d’une peinture de Renoir, la Liseuse, bon c’est surtout les mecs qui la voient..! (rires) (On vous laisse deviner pourquoi…)

 

Ce qui me plait, en contraste avec une photographie, c’est au niveau de la perception de la réalité, là tu vois les intentions, s’il s’attarde sur les cheveux ou s’il met des couleurs sur le visage, ça a une signification différente, tu peux créer une ambiance super agressive ou super douce à un paysage quelconque. Et sinon Van Gogh pour la folie du mec, lui je ne m’en lasserais jamais. Ensuite j’ai fait des arts appliqués pour la pratique, mais je me suis rendu compte que j’étais plus fait pour la musique.

 

 

DV • En 2012, tu fondes ton label Rive Droite Records, qui émerge comme l’empreinte indus’ du milieu parisien. Après un premier opus de ton cru, tu nous fais découvrir deux univers avec Madlex et Sinus-O. Pour le 4e EP, tu as lancé une opération de crowdfunding afin de pouvoir le sortir en vinyle. Tu peux nous en dire un peu plus ?

 

Thomas Delecroix • C’est moi qui ai composé les tracks de cet opus, j’aimerais faire une écurie où on est trois ou quatre et faire une espèce de cycle. L’objectif du crowdfunding a été atteint, on devrait recevoir le test pressing fin 2015 pour une sortie en février-mars 2016. C’est un ami, Jean (www.jslktr.com), qui fait l’artwork, et toute l’identité visuelle du label, le logo, les bannières FB, j’ai que le macaron pour le moment mais j’ai hâte d’avoir la pochette en main.

 

 

DV • Tu as été sollicité par la créatrice Ken Okada pour réaliser un live lors de son défilé pour la Fashion Week 2014, un exercice de style encore inédit pour toi. Comment on se prépare à ce genre de performance? Comment ça s’est passé? Tu serais prêt à retenter l’expérience?

 

Thomas Delecroix • Oui je serais prêt à retenter l’expérience! Pour la préparation, j’ai demandé à voir la collection et le lieu du défilé et j’ai parlé avec la créatrice. C’était une collection sur le thème de la pluie, j’ai réhabilité des enregistrements de pluie pour en faire une rythmique dans mon live, avec des mélodies assez agréables dans un délire deep house, rien à voir avec ce que je joue d’habitude. J’ai une activité de sound design d’ailleurs à coté, (www.tdsd.audio) donc je vois la musique électronique en fonction de moments, dans le cadre d’un endroit.

 

 

DV • Le mois dernier vous avez lancé une offensive caustique sur le Rex avec la clique Newtrack, un événement qui a fait du bruit pour un mercredi soir, notamment grâce à ton live terrassant. C’était ton premier Rex, qu’est-ce que ça fait de se retrouver derrière les platines d’une boite que tu as rôdé en tant que public ?

Preuve à l’appui :  

© La Capitainerie

 

Thomas Delecroix • Le club était blindé, j’ai eu le trac avant de commencer mon live, une pression dingue et en même temps une excitation. L’expérience mémorable quoi, depuis la décennie que j’y vais, le fait d’arriver devant le Rex pas encore ouvert avec mon bag, c’est quand même cool! J’ai accédé à un étage mais j’espère aller plus loin!

 

 

DV • Parlons un peu du milieu parisien. Depuis quelques années, on assiste à la résurrection de la scène techno à Paris. Quelques clubs comme Concrete se distinguent par le syncrétisme de leur programmation, les soirées s’enchainent avec un public toujours exalté, on voit émerger des artistes locaux plus ou moins talentueux. Quel est ton sentiment face à cette renaissance ? Y a-t-il des artistes dont les travaux ou performances t’ont interpelé récemment ?

 

Thomas Delecroix • J’apprécie énormément ce renouveau, il y a la techno old school qui revient et là ça me parle au plus profond de mon ADN, jusque dans la moelle osseuse de mes lombaires L3 et L4! C’est sûrement parce que j’ai grandi avec la musique de mon grand frère qui est un fanatique de toutes les ramifications du metal. Je retrouve cette intensité dans la techno, je peux accéder aux sensations, à l’exhalation que j’avais quand j’avais 10 ans. Je pense que c’est tous ce qu’on cherche. Donc je suis super content d’avoir 28 ans à l’époque de la techno, j’ai l’impression d’être au bon moment au bon endroit.

 

 

DV • Beaucoup de parisiens s’accordent à baptiser Paris le « nouveau Berlin », qu’est-ce que tu aurais à leur dire ?

  

Thomas Delecroix • Je ne suis pas vraiment de cet avis-là. Il faut qu’on se nourrisse de ce qu’il s’est passé ici depuis 25 ans, on a une identité, ça sert à rien de pomper ce qu’ils ont fait à Berlin. Berlin c’est un fragment du mouvement. Il se passe des choses de dingue à Rotterdam, à Madrid, sans parler de l’Angleterre. On a chacun notre Histoire, on n’a pas les mêmes lieux, quoique sur ce coup effectivement on commence en “s’emberliniser”.

 

 

DV • Qu’est-ce qu’on peut attendre de toi et de Newtrack dans les prochains mois ?  

 

Thomas Delecroix • Une fois que j’aurais le produit fini en mais j’aimerais bien organiser une label night Rive Droite pour la première sortie vinyle, et pour ce qui est de Newtrack, on vous réserve beaucoup de grosses surprises en 2016 !

 

Avis aux amateurs, vous le retrouverez samedi 5 décembre et pour les étourdis qui n’auraient pas encore pris leur place pour la soirée Newtrack avec Laurent Garnier, Dure Vie vous offre des places !

Voici leur teaser :

Thomas Delecroix  Facebook / Soundcloud

 

Propos recueillis par Noémie