Depuis plus d’une décennie, Spencer Parker a développé un groove unique au travers de ses dj sets. Capable de combiner la house, la techno et la disco, il est l’un des rares djs qui n’est pas inquiété par la porosité des limites entre chaque style musical. 

Estimé grandement pour son habilité à communiquer cette énergie à son public, Spencer se distingue aussi dans son accompagnement de jeunes talents technoïdes avec son label Work Them Records

Ton premier vinyle, ‘Open Your Eyes’, est sorti en 2005 sur C2 Trax. Peux-tu nous dire comment tu as découvert la scène house underground ? 

À 16 ans, j’ai commencé à traîner dans un club de ma ville qui passait de la musique commerciale. Ils faisaient une session de 30 minutes où ils passaient la crème des vinyles house et dance music, et c’était toujours mon moment préféré de la soirée. Du coup j’ai commencé à acheter ces disques, à chercher plus profondément où est-ce que je pourrais en trouver et surtout en écouter davantage, et j’ai aussi commencé à aller dans les clubs de Londres les plus appréciés en matière de musique plus underground. C’est parti de là.

J’achetais des disques qui me rappelaient ces nuits folles dans les clubs de Londres, ça me permettait d’en avoir un souvenir ! Je n’ai jamais réellement voulu devenir dj, j’adorais juste ces disques et je voulais avoir ma propre copie pour pouvoir l’écouter à chaque fois que j’en avais envie. Mais très vite je me suis retrouvé avec un bon stock de vinyles, et puis quelqu’un m’a demandé de mixer à une de leur soirée… Et j’ai dis oui. Même si je ne savais absolument pas ce que j’étais en train de faire ! J’étais très stressé, et je ne savais pas réellement mixer… mais personne ne s’est arrêté de danser ce soir-là !

Tes dj sets sont connus pour être très dynamiques, et tu nous donnes toujours l’impression de les vivre pleinement. Comment est-ce que tu les prépares ? Et quelles sont les clés d’un bon set ?

 J’essaie juste de passer les bons disques, c’est ça la clé !

Il y a des tonnes de disques qui tournent, et en particulier certains qui sont « les » sons du moment. Je SAIS que ce genre de disque entraînera une réaction immédiate du public parce qu’il est connu, mais personnellement si je n’aime pas le son, je ne le passerai JAMAIS. Je le laisserai au prochain DJ. Moi, je suis là pour jouer la musique que j’aime, et je n’ai jamais passé un disque qui ne me plaît pas. Jamais. À partir du moment où tu as ce genre d’attitude, je pense que c’est un bon moyen de pouvoir commencer la préparation de ton set. Comment ça pourrait mal aller quand tu joues uniquement la musique que tu aimes ?

En général je prépare toujours beaucoup mes sets, parce que je passe majoritairement de la house, avec un peu de techno et de disco aussi. Le challenge pour moi, c’est de toujours réunir tous les disques qui regroupent ces trois genres musicaux pour qu’ils puissent (même s’ils sont tous très différents) agréablement sonner une fois réunis ensemble. La transition entre house et disco, puis entre disco et techno, c’est comme si ça devenait soudain une évidence. C’est pas facile, mais j’aime ce challenge, je trouve ça très intéressant ! Les djs que j’admire ont toujours été capable de mixer dans cette perspective-là, et j’ai essayé de faire la même chose.

Je passe beaucoup de temps à imaginer, chercher ou faire des « morceaux de transition » (« bridge-records »), c’est à dire les tracks qui pourraient facilement permettre la fusion d’un genre musical dans un autre. J’ai fait un track qui s’appelait « Faster Forward« , et je pouvais l’utiliser en transition avec un disque de techno bien hard. Les kicks sont lourds et ça sonne super bien sur un gros sound-system. Je peux soit le caler pour passer un moment agréable avant de partir dans de la techno qui tabasse, ou bien comme la mélodie est douce le mixer facilement avec un track house, ou encore comme c’est une vibe optimiste et plutôt posée, ça peut aussi bien fonctionner avec de la disco.

Je ne suis pas sûr d’avoir « la » clé d’un bon set, une personne peut aimer mon mix quand une autre peut le détester ! On m’a jeté des verres à la tête quand j’avais passé de la disco en Italie ! Mais une chose est sûre, que tu détestes ma musique ou que tu l’aimes profondément : je la joue avec mon cœur. Et c’est pour ça que parfois je laisse un peu aller mon corps… Mes tracks préférés, je les joue fort !! C’est mon rêve !

Et s’il vous est déjà arrivé de venir me voir, et de trouver que je dansais mal ou bizarrement, vous devriez me voir à la maison ! C’est encore pire ! (rires)

En parlant de dj set et d’interaction avec le public, comment est-ce que tu perçois l’avènement de la technologie (et plus précisément des réseaux sociaux) dans la relation entre le dj/le producteur et son public ? Tu le vois comme une bonne ou une mauvaise chose ?

Comme pour beaucoup de choses, je pense un peu les deux. J’observe certains djs qui sont aujourd’hui connus davantage pour leur personnalité virtuelle que pour leurs réels talents de dj. Je n’entends jamais quelqu’un me parler de ses sets, mais uniquement de ses posts, ses vidéos ou ses interviews… Si quelque chose vient à se passer sur le net, ils dégainent leurs téléphones et s’empressent de commenter en essayant en permanence d’être partout à la fois. Et puis j’en vois d’autres qui postent exclusivement des clichés de leur tête, parce qu’ils sont super bogoss ou qu’ils ont été mannequins. Ces deux moyens de se promouvoir sont différentes et intéressantes, et évidemment chacun fait ce qu’il veut. Ça fonctionne sûrement très bien pour certains, mais personnellement ça n’est pas mon choix.

Depuis quinze ans maintenant, j’ai eu l’occasion d’aller partout en tant que dj. Quand j’ai commencé à voyager, c’était d’abord un grand pari de mixer à Londres… parce qu’il y avait beaucoup de compétition. C’était presque inimaginable pour moi qu’on me demande de venir mixer dans un autre pays ! À ce moment-là, même certains des meilleurs DJ d’Angleterre ne jouaient encore que dans leurs frontières. C’était bien longtemps avant le premier réseau social, et bien avant que je fasse mon premier son. Je me souviens la première fois qu’on m’a demandé une photo pour un flyer. Je crois que j’avais juste dis : « Pourquoi t’as besoin d’une photo ? Qu’est-ce que ça peut faire qu’on sache à quoi je ressemble ? » C’est vrai que les temps ont un peu changé oui… (rires)

J’ai été très chanceux qu’on puisse m’inviter à jouer dans le monde entier. C’est grâce aux gens qui avaient entendu une de mes cassettes, ou qui étaient venus me voir mixer dans une de mes résidences à Londres ou ailleurs. Aujourd’hui, je suis là pour une seule chose : mon mix. Et c’est quelque chose dont je suis très fier.

Avec les réseaux sociaux, je pense que c’est devenu très courant d’avoir l’illusion d’être un dj sans avoir passé du temps à travailler. Mais si on est sûr que ça en vaudra le coup, c’est aussi plus simple d’entrer en contact avec les gens et de fédérer son public. Finalement, c’est pour ça que c’est à la fois une bonne et une mauvaise chose…

Aujourd’hui, les djs ont tendance à être catégorisés dans « un » genre musical restrictif. Ça n’est évidemment pas ton cas, comme tu nous l’expliquais. Les gens ont tendance à écouter de plus en plus de house et de techno, mais certains évènements font le choix de se centrer sur une facette de la musique électronique en particulier. Est-ce plus compliqué aujourd’hui de rester éclectique ?

Clairement oui. Pour un dj, le truc le plus compliqué c’est de réussir à mixer plusieurs genres musicaux ensemble, et de faire en sorte que ça marche. C’est d’ailleurs pour ça que peu le font.

J’ai assuré la transition de certains sets de DJ Pete au Berghain ou d’autres évènements avec James Ruskin où je n’avais passé que de la techno, alors qu’à d’autres évènements c’était seulement house ou disco. Je peux facilement passer un set entier à jouer uniquement un style musical, et parfois ça m’arrive oui, mais j’aime bien tous les connecter et je pense que c’est ce qui fait que je suis un peu différent de tous les autres.

Il y a quelques années, tu as lancé ton propre label, Work Them Records. Comment en définirais-tu la ligne artistique ?

Des tracks qui permettent aux DJs de BOSSER sur leur table de mixage, et aux danseurs de PONCER le dancefloor !  

Hormis Work Them, tu as aussi sorti des tracks sur Rekids. Tu peux nous en dire plus sur cette collaboration ? Il me semble que tu es plutôt proche de Radio Slave et de sa vision artistique.

Oui, je suis très chanceux de compter Matt Edwards dans mes bons amis, et je suis heureux qu’il m’ait encouragé depuis le début. Matt est un de mes djs préférés et il a une culture musicale incroyable, il connaît TOUT ! Du coup, c’était une évidence que ça marche directement avec son label. J’adore l’idée que ce label peut sortir à la fois de la grosse techno, un remix super doux de Larry Heard ou les previews de Ziwi qui sont sorties récemment. On est des bons potes, et dans quelques semaines Robert Johnson nous a invité à venir mixer tous les deux pour un all night long à la « Work Them Records Presents… Party ». Je suis super impatient et surtout fier de pouvoir mixer avec lui ; c’était l’occasion de le remercier après qu’il m’ait lui-même proposé par le passé de l’accompagner aux soirées Rekids.

Tu es venu à la Concrete assez souvent depuis leurs débuts. Peux-tu nous rappeler la première fois que tu y avais mixé ?

De ce que je me souviens, la première fois c’était assez délirant. Je mixais en haut après Virgina et il y avait un problèmes de decks, les aiguilles ne marchaient pas et c’était un peu la panique. Mais j’ai finalement réussi à trouver la bonne vibe et j’ai passé un super bon moment. Depuis, ça reste un de mes endroits favoris pour mixer. Le staff qui est derrière tout ça sont des vrais passionnés de musique et je pense que ça se ressent vraiment dans l’ambiance de leurs soirées. J’ai passé tellement du bon temps là-bas, à mixer avec des gars comme Joe Claussell, Laurent Garnier, Behzad & Amarou… À chaque fois que mon agent me dit que je vais y jouer je suis toujours super content, et je fais une danse à la Briciano !

La Concrete a évolué au fil des années au même titre que la scène underground française. Et certains artistes français ont signé sur Work Them ! En tant qu’étranger, comment perçois-tu cette évolution ?

Eh bien, pour être tout à fait honnête, je pense que la Concrete y est pour beaucoup, du moins à Paris. Beaucoup de gens se plaignaient de la scène d’alors et trouvaient ça ennuyeux, alors qu’aucun ne prenait le pari d’oser y mettre un pied et de démarrer  quelque chose d’intéressant, de novateur, presque révolutionnaire. C’est facile de se plaindre, mais moins lorsqu’il s’agit de changer le cours des choses.

C’est pour cela que j’ai un grand respect pour le crew de la Concrete. Ils ont crée quelque chose à partir de rien, et Paris a maintenant un club dont tout le monde me parle à travers le monde ! Ils ont également encouragé beaucoup de talents locaux avec qui j’ai déjà travaillé sur mon label, des gens comme Behzad & Amarou, Antigone ou Anetha.

Ces dernières années, j’ai eu de plus en plus l’occasion de venir en France, et c’est quelque chose qui me rend vraiment heureux. J’ai de la famille à Paris (dédicace à Benji MowMo et Big Kev), du coup j’ai créé une véritable connexion avec cette ville et avec la France en général. J’ai eu la chance de pouvoir la visiter en profondeur, et d’aller dans pleins d’autres villes qui partagent cette culture de la dance music. Parmi elles Lyon, Lille, Nantes, Bordeaux, Rennes, Rouen, Marseille… J’adore la scène française et je suis fier et heureux de pouvoir en faire partie.

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Peux-tu nous dire quels sont tes projets pour 2017 ?

Toujours la même chose, je l’espère… Plus (+) d’avions, plus de disques, plus de clubs, plus de plaisir, plus de danse, toujours plus, plus, PLUS !

Nous avons une signature chez Dure Vie, « La vie est dure, on vous l’adoucit ». Qu’est-ce qui, personnellement, te rends la vie plus douce ?

Tous ces putain de macarons et d’éclairs que je vais bientôt manger en arrivant à Paris samedi après-midi !! (rires)

Évent 21 janvierConcrete: Spencer Parker, Avalon Emerson b2b Courtesy, Renart

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