À travers plusieurs labels comme Down Beat, Semantica Records ou Sound Signature, mais aussi sur son propre label Tetrode Music, Specter est un magicien de la deep house de Chicago. Son expérience sur le long terme lui a permis de toujours savoir doser et prêcher le bon son partout dans le monde, favorisant le partage entre toutes les générations. Rencontre avec ce dj et producteur ouvert d’esprit, curieux et infiniment passionné, aux aptitudes techniques sans limites. 

Tu as commencé à mixer dès l’âge de 15 ans. Dans ta Boiler Jàmon, on peut clairement observer que tu as acquis de très bonnes techniques au fil des années. Plutôt impressionnant ! Qu’est-ce que tu penses de la scène house d’aujourd’hui ?

Quand on l’envisage dans son ensemble, la scène d’aujourd’hui s’est rajeunie, mais la plupart du temps elle conserve la vibe d’autrefois. Beaucoup de gens se plaisent à la critiquer, et ça n’a vraiment aucun sens. C’est comme ça, et c’est leur choix de vouloir y participer. Les gens doivent apprendre à prendre un peu de recul et voir comment ils pourraient y contribuer ou y remédier, plutôt que de s’évertuer à la dénigrer.

Penses-tu que les DJs ont tendance à rester dans leur zone de confort lorsqu’ils mixent ?

En fait, je ne pense pas qu’on puisse vraiment parler de « zone de confort ». Je pense qu’en tant que DJ, t’as envie que ton son soit le plus optimal. Du coup, quand tu commences à incorporer plusieurs genres musicaux, ça peut devenir un challenge et un risque que beaucoup n’osent pas prendre. Si ton set est facile, il sera irréprochable. Et il n’y a pas de mal à ça. C’est un sujet de réflexion intéressant parce que certains pensent que tu ne peux plus être booké si tu n’es pas parfait. Personnellement, je ne m’attarde plus sur ce genre de choses. Je fais juste mon truc, et j’espère que les gens l’apprécient. C’est vraiment la seule chose qu’il faut se demander.

Quel serait ton meilleur setup ? Certaines personnes préfèrent mixer sur rotary, alors que restent plus classiques. Qu’est-ce que tu en penses d’avoir une table de mixage classique et un isolateur externe, comme Bozure ?

Je n’ai vraiment pas de préférence. Mon setup idéal, c’est au minimum deux très bonnes enceintes, et je peux vraiment mixer sur n’importe quoi, sur une table de mixage classique, avec des faders ou bien une rotary. La Rotary est sympa pour l’isolateur, mais ça peut mal sonner si ça n’est pas utilisé correctement. Il y a une différence sonore sensible entre toutes ces nouvelles tables de mixage qui émergent, mais il y a aussi beaucoup de facteurs qui jouent, le système, l’investissement, etc. C’est toujours une bonne idée d’apprendre à la fois sur rotary et sur fader, tu ne sais jamais sur quel type de setup tu vas pouvoir jouer.

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Quand as-tu commencé à écouter de la house ?

Eh bien, tous ceux qui habitaient Chicago dans les années 80 ne pouvaient pas vraiment aller quelque part sans en entendre jouer! J’étais trop jeune pour aller à ce genre de soirées, du coup la plupart de ce que j’écoutais venait de la radio ou de djs locaux qui se produisaient dans des teufs de quartiers. Mon oncle avait un petit setup, et je me souviens d’une fois où on s’était vraiment éclatés dans ce magasin, « Barney’s ». Tous ces djs réunis, qui mixaient les dernières sorties qui étaient joués à la radio par le Hot Mix 5. J’écoutais beaucoup de trucs à la radio, mais je ne connaissais jamais les titres ! Ça a été la révélation ce jour-là au shop.

Comment as-tu rencontré Damon Lamar ? Quelle est la ligne artistique de ton label Tetrode ?

J’ai rencontré Damon à la grande surface dans laquelle on travaillait, en 1992 il me semble. C’était mon premier job, et je me souviens que je marchais dans le rayon électronique où lui travaillait. Il n’arrêtait pas de passer ses mix en fond sonore, du coup on a commencé à parler de musique et d’autres choses. On s’est vraiment bien entendus depuis ce jour-là, il a été comme un mentor pour moi et notre amitié s’est étendue bien au-delà de la musique.

Ma vision de Tetrode a toujours été d’y insérer la musique qu’on aimait, peu importe combien ça pouvait coûter. Je n’ai jamais vraiment pensé à faire de l’argent avec ce label. Je pense que le fait qu’on n’ait pas besoin de ça pour vivre nous a permis de le faire, et surtout de continuer à le faire.

Tu as également produis deux EPs sur Sound Signature. J’imagine que c’était une belle opportunité de mettre ton travail en avant. Comment as-tu connu Theo Parrish ? Te sens-tu proche du processus artistique qu’il défend ?

J’ai rencontré Theo quand il venait jouer à Chicago. Juste quelques conversations ici et là, et ça s’est transformé en une belle amitié. J’admire son éthique de tout faire soi-même, pour moi c’est la seule voie possible. Faites votre propre truc et ne cherchez pas la tendance !

Penses-tu que la house music se renouvelle sans cesse ou trouves-tu au contraire qu’elle commence à tourner en rond ?

Ça continuera à tourner en rond si les gens ne poussent pas le son. Il y a tellement de genres musicaux qui ont donné naissance à la house, du coup en un sens, bien sûr que ça évolue. Pour moi, la house et la dance music ne pourront être aussi fortes que lorsqu’elles sont nées si les gens continuent de l’encourager et de la renforcer. Que ce soit les djs, ou les patrons des clubs. C’est le but ultime.

Pourrais-tu nous dire quels producteurs tu nous conseillerais de suivre dans les prochains mois/les prochaines années ?

Mon collectif bien sûr ! (rires). Jose Rico, Steve Tang, Chicago Skyway, Chicagodeep, Dcook, Isoke, Hakim Murphy. J’écoute aussi beaucoup Henry Wu, Chaos In the CBD, K15, Jay L, Andy Mac ou Typesun.

Qu’en est-il de la scène à Chicago ? J’y suis allé et j’ai échangé avec Jacob Meehan quand il travaillait à Gramophone. Il m’a dit que la scène commençait à émerger de nouveau, particulièrement au sein de la communauté gay avec les Queer Parties au Smartbar.

Il y a beaucoup de soirées underground qui émergent en ce moment, dans des spots très diversifiés. Tout dépend de ce que tu cherches. C’est parfois juste dommage de ne pouvoir écouter de la bonne musique et des bons djs que dans ces tous petits spots. S’il y avait un spot que je pourrais recommander pour vivre la vraie expérience « de Chicago », ce serait « The House Spot ». Une teuf qui marche depuis des années. Le genre de soirée dance music, bien underground, sans fioritures.

Pourrais-tu nous raconter une anecdote marrante durant l’un de tes sets ? Quelle est ta vision d’une grande soirée ?

Une fois, je jouais des vinyles et des cds à une soirée. C’était juste au moment où la nouvelle Pioneer CDJ 2000 est sortie. Je n’avais absolument aucune idée de comment passer un cd, et c’est tout ce que je souhaitais à ce moment-là. Tous ces boutons à essayer… Du coup, je finis par comprendre, je me dis « ok, tout va bien, le track s’est lancé », et puis au bout d’un moment, en plein milieu du track, ça relance brutalement au début. Le pire, c’est que le public pensait que je l’avais fait intentionnellement et a commencé à applaudir ! (rires). J’aurais du faire une loop, un cue point, ou quelque chose, je me disais « mec, qu’est-ce que t’as fais », mais ça a marché.

Ma vision d’une belle soirée, c’est juste une pièce remplie de jeunes et de gens plus âgés, qui se désinhibent et prennent du bon temps. C’est pour ça qu’on sort, non ?

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Des sorties prévues ? Quand reviens-tu en France ?

De nouvelles releases sont prévues sur Tetrode cette année, avec quelques repress. Un avec Jose Rico, et bien sûr un nouvel album sur Soundsignature. Le prochain événement à Paris c’est ce vendredi, avec le collectif Into The Deep à La Java.

Dernière question, notre devise chez Dure Vie : « La vie est dure, on vous l’adoucit. Qu’est-ce qui, personnellement, te rends la vie plus douce ?

Mes deux fils Andres Jr et Augustine. Ils permettent que ma vie vaille vraiment le coup d’être vécue, et surtout de garder les pieds sur terre.

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