Né en 1965, Soichi Terada est un artiste japonais aux multiples talents qui commence la musique en pianotant sur les orgues électroniques de son père. Il grandit à Tokyo, s’essaie à la J-pop avec le groupe Tax Flee, et en 89, après avoir obtenu un diplôme d’informatique et d’orgue électronique, il fonde le label Far East Recordings. La même année il produit le titre « Sunshower » avec la chanteuse Nami Shimada. Larry Levan met la main dessus, y rajoute sa petite touche et le morceau devient un classique du Paradise Garage.

Au cours des années 90, Soichi Terada sort plusieurs EP’s et albums où se mêlent drum’n bass, downtempo, house, techno et expérimental. En parallèle il se met à produire de la musique de jeux vidéo, le plus connu d’entre eux étant Ape Escape sorti sur Nintendo pour qui il produira pas moins de sept bandes sons différentes pour chaque nouvelle version du jeu. Puis, au début des années 2000 il forme le groupe Omodaka avec la chanteuse Akiko Kanazawa, laissant désormais peu de place à sa production personnelle. Ensemble il produisent une musique électronique expérimentale emprunte de 8-bit et de pop nipponne.

C’est grâce à la compilation rétrospective sortie début 2015 sur Rush Hour que la carrière solo de Soichi Terada connaît un récent regain au sein de la communauté électronique, car même si déjà adoubé par bon nombre de DJ’s, il restait inconnu du consommateur de musique électronique lambda. On peut donc remercier Hunee, boss de Rush Hour et DJ aux milles perles oubliées, qui a eu la brillante idée de le remettre au goût du jour.

Et c’est ainsi qu’une vingtaine d’années après sa période prolifique en tant qu’artiste solo, l’année de ses 50 ans que Soichi Terada se retrouve en tournée européenne avec Rush Hour pour 4 dates : Amsterdam, Paris, Londres et Berlin. À l’occasion de sa venue à Concrete pour cette fameuse Rush Hour Label Night, nous avons pensé que ce serait vraiment (beaucoup) trop cool de l’interviewer.

Dure Vie : On a entendu dire que tu as découvert la house dans les clubs underground de Tokyo et que cela t’as donné envie de produire tes propres tracks ? Comment était la scène house à Tokyo dans les 90’s? Quels DJ’s/producteurs sont pour toi emblématiques de cette époque ?

Soichi : Au début des années 90 la house commençait à devenir populaire à Tokyo. J’avais l’habitude d’aller à des soirées house organisées par Connie, une fille de Singapour. Satoshi Tomiie et Yukihiro Fukutomi faisaient partie des producteurs de house les plus connus à l’époque, mais je suis sûr qu’il y a d’autres DJ’s emblématiques des 90’, c’est juste que je ne me souviens plus de leurs noms.

DV : Etais-tu plus inspiré par la vibe de Detroit, Chicago, New York ou encore Londres ?

Soichi : J’étais inspiré par toutes ces différentes vibes. Peu importe l’endroit d’où venaient les DJ’s, ce qui me fascinait le plus c’était la manière dont ils produisaient leur musique, à base de cuts et de samples.

DV : Y a t’il des producteurs japonais que tu aimerais nous faire découvrir ?

Soichi : Oui il y en a, par exemple mon ami et membre de Far East Recordings Shinichiro Yokota, ou bien Takecha et Hiroshi Matsui qui sont aussi de bons amis et de très bons producteurs de house.

DV : On sait que tu as produit beaucoup de musiques de jeux vidéo. Qu’est ce qui t’a plu dans cet univers ? Adopte-tu une approche de composition différente quand tu composes ce genre de musique ?

Soichi : J’aime les jeux vidéo depuis ma tendre enfance. En 1994, Sony a sorti la Playstation, du coup il y avait beaucoup de demandes en ce qui concerne la production de musique de jeux vidéo. Puis un jour un concepteur qui avait écouté mon ‘Sumo Jungle’ m’a contacté et m’a proposé de composer des morceaux. Je n’avais pas d’approche particulière par rapport à la composition, c’était le même processus que quand je produisais de la house, construisant à partir d’une rythmique, une basse et des harmonies. La seule différence est que ces morceaux devaient habiller un jeu vidéo et devaient convenir aux exigences du créateur du jeu.

DV : Tu as produit de la house, de la drum’n’bass, du hip-Hop, des musiques de jeux vidéo… Comment fais-tu pour jongler avec ces différents genres? As-tu un style de prédilection?

 Soichi : Non, je n’ai pas de préférences, je pense que ces différents styles sont issus des mes expériences en clubs où j’ai pu entendre tous ces sons incroyables joués au niveau sonore maximum. 

DV : Comment s’est passée ta collaboration avec Larry Levan au début des 90’s? Es-tu allé au Paradise Garage?

Soichi : Je ne suis jamais allé au Paradise Garage, mais fin 89 je suis allé à une soirée appelée Choice tenue par des personnes qui y travaillaient avant sa fermeture en 87. Là bas j’ai rencontré Hisa Ishioka*, Victor Rosado et Larry Levan. Je leur avais ramené des disques y compris ‘Sun Shower’ qu’ils ont beaucoup aimé et commencé à jouer dans leurs sets.

*ndlr: La connexion New York / Tokyo a été initié dès la fin des 80s par Hisa Ishioka via ses labels King Street Sound à New York (en hommage au Paradise Garage qui se situait au 84 King Street) et BPM records au Japon, ainsi que par Larry Levan qui fit sa dernière tournée au Japon en 1992.

DV : Comment as tu rencontré Shinichiro Yokota, avec qui tu as produit tes premiers disques sur ton label Far East Recordings? Avez vous prévu de collaborer à nouveau, ou de ressortir des tracks unreleased de l’époque?

Soichi : Quand j’étais plus jeune je me produisais sur de petits évènements hip-hop dans le style des jam sessions, je jouais des morceaux fait à base de sampling et ce bien avant la création de Far East Recordings. C’est là que j’ai rencontré pleins d’amis dont Yokota avec qui nous avons bel et bien des projets de prévus, l’idée étant de retravailler sur des morceaux d’époque qui ne sont jamais sortis.

DV : Tes productions ne sonnent pas comme la House américaine 90’s de la même époque, pourtant produite avec des machines japonaises (Roland TR909, TB 300, Juno 60, Korg M1…). Quels synthés/quelles machines utilisais-tu pour confectionner ton son?

Soichi : J’adorais utiliser des samplers tels que l’AKAI S1000, 1100 et S3200XL, ainsi que des samples de drums machines japonaises, pas seulement la 909 ou la 808. Le fait de produire avec des samplers affecte probablement la manière dont ma musique sonne, bien que j’aimerai beaucoup sonner comme les américains. J’aimais aussi utiliser le Roland D70 ou le Korg M1 ainsi que des synthé samplers.

DV : Es tu au courant qu’il y a en France une petite communauté de diggers de house Japonaise (Jeremy Underground, Brawther, Fulbert, Gunnter…) qui collectionnent religieusement tes disques? (Brawther et Alixkun sortent d’ailleurs une super compilation de House Japonaise)

Soichi : Oui je suis au courant, j’ai rencontré et parlé avec Brawther et Alix à plusieurs reprises sur Paris et Tokyo. Ils connaissent tout, même ce que j’ai déjà oublié. D’ailleurs, c’est eux qui vont m’aider à répertorier la liste complète du catalogue Far East Recordings. 

DV : Quelle a été ta réaction quand Hunee, le boss de Rush Hour t’a contacté pour faire une compilation rétrospective ?

 Soichi : Ça m’a rendu à la fois heureux et perplexe. Et pour cause, je n’avais pas produit de house depuis une vingtaine d’années ! Mais aujourd’hui je lui en suis très reconnaissant. De plus, ils en ont fait bien plus que je n’en attendais avec cette magnifique pochette vinyle où chaque titre est accompagné de sa petite légende explicative.

DV : On peut dire qu’il y’a un réel engouement autour de cette compile. Comprends-tu que ta musique trouve une résonance aujourd’hui?  

Soichi : Oui je la comprends et je la ressens maintenant que je suis en tournée européenne. Quand je me produis en live le public se réchauffe et s’excite, ça me remplit de joie et bonheur !

DV : Depuis environ 2 ans, la scène house explose à Paris. Qu’est est-il au Japon ?

Soichi : Je n’ai pas ce ressenti par rapport à la scène japonaise, mais peut être que c’est mon ignorance qui cause cette impression. En tout cas, j’ai eu beaucoup d’opportunités de jouer à Tokyo depuis ma sortie sur Rush Hour, et c’est un réel plaisir. 

DV : Est ce qu’il y’a des artistes français qui t’ont influencé ?

Soichi : Oui il y’en a, j’aime beaucoup écouter Debussy joué au synthé par Isao Tomita. J’écoute aussi certains artistes actuels de dance music et Eric Satie. D’ailleurs, Sun Shower est basé sur une progression de notes similaire à celles que l’on peut entendre dans ‘Gymnopédies no.1 ‘.

DV : Peut-on s’attendre à de nouvelle sortie solo de ta part ?

Soichi : Oui vous pouvez ! Voici une sortie d’Hyamikao, ma nouvelle collaboration avec la chanteuse japonaise Chisato Moritaka, à venir sur Qrates. Et j’ai d’autres projets solo prévus prochainement.

Propos recueillis par Johann Demazel aka Dusty Fingers & Julie Janody