L’excellent DJ britannique et collectionneur de disques Red Greg fait partie de ces selector qu’on trouve rarement sur la scène électronique. Retrospective et grand digging avant son passage au Djoon le 19 octobre, invité par le collectif défricheur Make It Deep.

Les DJ réputés pour leur collection de vinyles étendue se font rares. Dès le milieu des années 80, Darren Griffiths s’est passionné pour les crates poussiéreuses et les disques de soul, de funk, de house ou d’acid avant de se révéler pour le disco et le boogie dont il est devenu aujourd’hui l’un des plus grands collectionneurs. Rares sont pourtant ceux qui avaient eu vent de Dj Red Greg avant 2014, mais l’avènement de la fascination pour les « diggers » va pousser le londonien sur le devant de la scène. Et on comprend pourquoi.

[ENGLISH VERSION BELOW]

On sait que tu as beaucoup écouté de soul, funk, house et acid (et plus tard boogie et disco) pendant la deuxième moitié des années 80 : comment tu t’es retrouvé là-dedans et comment as-tu commencé à mixer ?

Je suppose que comme la plupart des jeunes, je m’intéressais à la musique et à la mode et j’essayais de trouver qui j’étais. J’écoutais tous les styles de musiques et j’étais skinhead à dix ans, ce qui a été ma première expérience d’appartenir à une scène en tant que telle.

Ce n’est pas avant mes 12-13 ans que j’ai trouvé ce que je cherchais, quand j’ai découvert les compilations « Street Sounds » de Morghan Kahn, à partir desquelles je me suis concentré sur la black music. Ma première introduction à la musique mixée s’est faite avec les compiles Electro (de «Streets Sounds », toujours) en 1983. C’est là que le rapprochement avec l’idée de mixer s’est fait, et par la suite, je me suis mis à écouter les mixtapes des soundsystems du coin. Je me suis ensuite rapidement mis à acheter des disques, dont certains que je joue encore aujourd’hui.

Est-ce que tu avais une idole ? Quelqu’un qui t’a inspiré et donné envie de continuer sur cette voie ?

Je n’ai jamais vraiment eu d’idole, mais les jeunes plus âgés que moi à l’école, qui faisaient du scratch, du sample et tous ces trucs, m’ont fait me dire : « Wow, il faut vraiment que j’apprenne à faire ça! »

Par la suite, autour de 1985, j’ai été très influencé par les soundsystems de Londres,  grâce auxquels j’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas de mixer juste du hip hop mais plein de disques différents ensemble. Ils m’ont aussi donné envie de chercher autre chose que les disques que tout le monde jouait à l’époque. 

Tu as grandi dans l’est de Londres. Comment était la scène musicale à l’époque ? Que penses-tu de la scène électronique actuelle, particulièrement de la scène soul, funk et disco qui a beaucoup évolué ces derniers temps ?

Ça avait ses avantages et ses inconvénients. J’étais au contact de pleins de genres musicaux géniaux grâce aux DJs du coin, mais quand j’y repense, ce n’était pas vraiment une forte scène de club, c’était surtout des house parties illégales au milieu des années 80 et des fêtes illégales dans des warehouses à la fin des années 80. Si je voulais aller en club, j’allais généralement au nord ou à l’ouest de Londres parce que les gens semblaient plus ouverts musicalement là-bas.

Honnêtement, je ne sais pas trop quoi penser de la scène électronique actuelle. La scène disco et soul est passée à un autre niveau à l’international, ce qui est génial. Il y a toujours des petites fêtes à Londres, mais maintenant les promoteurs et les gros clubs font des nuits entières de disco, ce qui est aussi génial parce qu’il y a plein de types de soul, de funk et de disco pour satisfaire chacun. Je pense que la scène est plus saine qu’elle ne l’a jamais été car les nouvelles générations sont très informées, sûrement grâce à l’accès massif à la musique digitale.

Tu as lancé les légendaires soirées Ebonite à Londres. Quel était le projet ?

Les soirées Ebonite étaient l’oeuvre de Louis Heel aka Geraint Edwards, et moi. Geraint est venu dans un club un soir où je jouais et s’est présenté à moi. Le contact est bien passé et peu de temps après, on a décidé d’organiser une fête ensemble parce qu’on n’arrivait pas à trouver de club cool à Londres où on puisse entendre la musique  qui nous plaisait et qui soit à la fois gay et hétéro.

On n’avait pas la moindre idée de la manière dont les fêtes marcheraient, mais Geraint a créé des costumes incroyables pour chaque date et chaque DJ, sous le nom de Louis Heel. On a fait beaucoup de projections vidéos, et souvent on offrait des pochettes de bonbons, des CDs de mix et des plateaux de shots quand on avait le droit.

On a fait plusieurs fête dans des endroits différents autour de Dalston et Old Street pendant quelques années, on a aussi joué pour plusieurs fêtes à Paris avant que Geraint ne déménage pour de bon et que les soirées Ebonite finissent par disparaître.

Tu es aussi musicien ?

Non, notre prof de musique à l’école rembourrait ses sous-vêtements, du coup les élèves se moquaient constamment de lui et je n’ai jamais rien appris sur la musique ! Ça ne m’intéressait pas vraiment avant de commencer à m’approcher des samplers et de la musique électronique, mais ça n’a rien donné de plus que quelques cours de piano. Heureusement, il est toujours temps.

Tu as sorti ton « Love Break » sur Kojak Giant Sounds en juin pour la première fois, un edit disco très qualitatif. Est-ce le meilleur voyage musical pour comprendre l’étendue de tes goûts musicaux ?

Je ne pense généralement pas au fait que mes sorties doivent être éclectiques ou doivent être faites pour bien sonner dans un set. J’aime juste ce qui attire mon attention, peu importe si ça vient de Russie, d’Afrique du Sud ou d’un coin reculé du monde. Le KGS 45 est sûrement mon standard musical, c’est inspirant, soulful et avec une voix féminine.

Le track avec la vocale nigériane sur la face B, c’est du pur disco, avec une guitare inspirée de Chic et une voix qui me fait penser à Eddy Grant. C’est ce qui m’a énormément plus sur cet edit.

Tu préfères mixer à la radio ou en club? Y’a t-il un endroit où tu rêverais de mixer?

Il y a beaucoup de liberté à mixer à la radio, parce que ça tu ne cherches pas nécessairement à faire danser les gens et tu n’es pas obligé de te concentrer sur le mix. Mais la sélection est tout aussi importante, et il faut que ça coule. Je préfère quand même jouer en club parce que j’ai l’impression de davantage suivre un but précis : celui de faire kiffer et danser les gens.

Cet été, j’ai joué au Jameos Festival et je crois qu’il n’y a pas d’endroit plus improbable que celui-ci : c’est dans un tunnel creusé par la lave, créé par César Manrique à Lancerotte (ndlr : une île d’Espagne dans l’océan Atlantique). Un endroit à couper le souffle. Sinon, mon endroit rêvé serait plutôt simple : une cave sombre avec un plafond bas, un soundsystem époustouflant et où il serait possible de passer des vinyles sans problèmes.

© Jameos festival

Quel est ton disquaire préféré ?

J’aimerais avoir plus de temps pour pouvoir en visiter de nouveaux. Ces temps-ci, je suis souvent en vadrouille sans avoir le temps de pouvoir fouiller les disquaires étrangers. En tout cas, je n’en ai pas de préféré en particulier mais j’adore ceux qui ont du temps à consacrer à leurs clients, comme Heartbeat à Paris ou le Red Light à Amsterdam, qui ont tous deux réussi à me présenter des vieux disques que je ne connaissais pas.

© Le disquaire Heartbeat à Paris

Le DJOON est un club mythique à Paris pour sa scène soul et dance. Tu y as déjà été? Es-tu impatient d’être sur scène le 19 octobre?

J’y ai déjà joué trois fois, mais ce qui m’excite le plus d’y retourner c’est que c’est la première fois que je vais pouvoir faire un long set. J’ai très hâte d’apprivoiser le terrain et de proposer un large spectre de sons avec lesquels j’ai grandi, mais aussi des nouveautés qui m’inspirent aujourd’hui.

Tu es largement reconnu pour ta vaste collection de vinyles. Tu pourrais nous faire un top 5 de tes influences?

Disco Dub Band – For The Love of Money 

Je ne peux toujours pas croire que ça ait été sorti en 1976. Ça sonne pareil que certains disques house qui arrivaient en Angleterre vers 1986. Ça m’a pris du temps de réaliser que ce track est considéré comme de la deep disco. 

Jocelyn Perreau ‎– Soul Pero 

Un disque que j’ai trouvé à Londres dans un bac de « Rare Groove », à l’époque où tout le monde était obsédé par James Brown. Ça a été la prise de conscience qui m’a fait réaliser que la funk n’était pas seulement une affaire américaine, mais que le son de James Brown pouvait être aussi au Kenya. 

Circle City Band – Magic

Un grand disque entendu sur un sound system local à l’époque où je quittais l’école.  C’est ce genre de son boogie qui m’a vraiment rendu accro à ce type de musique. 

Bobby Wilson – Deeper and Deeper

À la fin des années 80, Camden Town est devenu l’endroit où j’allais régulièrement acheter des disques chaque week-end. Je me souviens quand je descendais les marches jusqu’à la cave de ce tout petit disquaire, j’ai entendu ce son et je l’ai acheté immédiatement. Un superbe disque soul intemporel. 

Adonis – Lost In The Sound 

C’est un des disques house que j’ai vraiment aimé en 1989. À ce moment-là, on entendait les mêmes disques passer en boucle sur les radios pirates, mais celui-ci n’a jamais eu l’attention qu’il méritait. Du coup, quand je mixais parfois sur Centreforce, je m’assurais de jouer celui-ci. 

Farley « Jackmaster » Funk – No Vocals Necessary 

Celui-là m’a tout de suite attiré quand il est sorti en 1988. C’est typiquement le son de Chicago – entre disco et acid.  

Le dernier vinyle que tu as acheté?

J’ai eu un énorme coup de coeur pour un album extrêmement rare pendant des années, mais je n’ai jamais pu l’avoir. Heureusement, je devrais pouvoir enfin l’obtenir dans quelques semaines quand je vais retourner aux États-Unis, et jusque là je salive !

Le dernier que j’ai acheté c’était un disque de reggae/soul à 5 dollars, de Prilly Hamilton. Il s’appelle « Beautiful World« .

Notre devise c’est « La vie est dure, on vous l’adoucit« . De ton côté qu’est-ce qui te rend la vie plus douce?

La musique, l’amour, la vie, voyager et ma famille.

Red Greg : Facebook / Mixcloud / RA

Vendredi 19 octobre (DJOON, Paris)Make It Deep presents • Red Greg (All Night Long)

[ENGLISH VERSION]

As a beginning, we know that you were listening to a lot of soul, funk, house and acid (later boogie and disco) in mid/late 80’s : how did you get involved in it and how did you start mixing?

I suppose like most youngsters, I was excited about music, fashion and trying to find my own identity. I listened to all kinds of music and was a skinhead when I was 10 years old. Which was my first experience of being part of a scene as such.

It wasn’t until I was 12-13 years old that I found what I was looking for, when I got introduced to Morgan Khan’s ‘Street Sounds’ compilations, that focused on black music.

The Electro comps were probably my first introduction to hearing music mixed in 1983. This is where the connection to mixing began and shortly after I’d hear mix tapes from local sound systems. Which prompted me to start buying records, some of which I still play today.

Had you an idol? Someone that inspired you a lot and gave you the desire to carry on in this way?

I never really had an idol but there were older kids at school who were cutting up records, scratching and all that stuff, that made me think, Wow! I need to learn how to do this.

Then around 85 I was really inspired by the soundsystems in London, that made me realise it wasn’t just about mixing hip hop style but actually blending different types of records together. They also gave me the desire to look for records that everyone else wasn’t playing at the time.

You grew up in East London. What was the scene like at this period? And now, what do you think of the actual electronic scene, and especially soul/funk/disco now they have been on the rise lately?

Growing up in the part of East London where I grew up had it’s advantages and disadvantages. I was exposed to lots of great music from local DJs but thinking back there wasn’t a strong club scene, mostly illegal house parties in the mid 80s and illegal warehouse parties in the later 80s.

If I wanted to go clubbing back then I would generally go to North or West London because people seemed more musically open minded and in general.

I’m not sure about the current electronic scene to be honest. The disco, soul scene seems to have esculated to another level worldwide, which is great. There’s always been small parties happening in London but now promoters and big clubs are putting on disco nights. Which is also great because there’s so many pockets of soul, funk and disco to cater for everyone. Personally I think the scene is healthier than ever because the younger generations are really clued up nowadays, probably due to the mass of music being accessible online.

You launched the legendary club-night Ebonite in London – what was the project?

Ebonite happened through Louis Heel aka Geraint Edwards and myself. Geraint came to a club that I was playing at and introduced himself, shortly after we hit it off and decided to throw a party because we couldn’t find a relaxed mixed gay/straight night in London that played the music we wanted to hear.

We had no idea how the parties would work out but Geraint would create amazing outfits for each gig and DJ under the guise of Louis Heel. We’d show various video projections and usually do jamboree bags, mix CDs and also give out a few trays of shots when we were allowed.

We basically did a few parties at various venues around Dalston and Old Street over a couple of years, we also played a few parties together in Paris before Geraint moved there permanantly and the Ebonite parties eventually fizzled out.

Are you a musician also?

No, our music teacher at school used to pad out his underwear, so the kids constantly made fun of him, so I never learned anything about music.

I wasn’t really interested in playing until I started messing around with samplers and electronic music but that only led to a few piano classes. Hopefully there’s still time.

You released for the first time your super « Love Break » on Kojak Giant Sounds in June, a high quality, disco-themed reworks. Is it the perfect journey to understand your eclectic musical tastes?

I generally don’t think about records being eclectic or try to fit odd sounding records into sets to look cool. I like whatever gets my attention and I don’t really care if it’s from Russia, South Africa or some remote part of the world. The KGS  is probably my standard taste in music, uplifting, soulful and a female vocal.

The Nigerian track on the b side is straight up disco, with chic-ish guitar and a lead vocal that reminds me of Eddy Grant, which was part of the appeal to edit that track.

Do you prefer mixing at the radio or in club? Why? Is there an unusual place where you dream to play / what would be your dream venue?

You have lots of freedom playing on the radio because you’re not necessarily trying to make people dance and you really don’t have to mix, however you still have to layout a nice selection and present something that flows.

I much prefer playing in a club because I feel like I’m serving more of a purpose by presenting music in my own personal way, for people to dance to and enjoy.

I played at Jameos Festival this summer and I’m not sure there is a more unusual venue, it’s set in a lava tube in a cave, that was created by César Manrique in Lanzarote, it’s an absolutely breathtaking place.

My dream venue would be very simple, a dark basement with a low ceiling and a mind blowing sound system, where you can play vinyl with no issues.

What is your favorite international record shop?

I wish I had more time to visit record shops, these days I’m in and out with no time to check the local record shops abroad. I don’t have a particular favourite shop but I really like shops that have time for their customers. Heartbeat in Paris and Red Light Records in Amsterdam spring to mind for this, both have been great for introducing me to new (old) records.

The DJOON club is a quite mythical place in Paris – especially for soul and dance music. Have you ever been there? Are you impatient to be on stage?

I’ve actually played at DJOON three times but I must say this is the most excited I’ve been about playing there, simply  because I don’t often get the chance to play long sets. So I’m looking forward to easing into the night and painting a picture of the sounds I grew up with and also new discoveries that excite me today.

You’re widely known for your vast collection of obscure vinyls. Could you pick your top 5 – disco, funk, boogie, soul, acid and house tracks? (one of each) What is the last vinyl crush you bought?

Sorry! That’s too difficult. Here’s some influential favourites from my late teenage years.

Disco Dub Band – For The Love of Money 

(I seriously could not get my head around the fact that this was released in 1976, it sounded pretty similar to some of the brand new house imports that were arriving in the UK around 1986. It took me a while to realise that this was or what is now considered deep disco)

Jocelyn Perreau ‎– Soul Pero

(A record I picked up during the London Rare Groove days, when everyone was obsessed with James Brown related records. This was a wake up call and made me realise that funk wasn’t just a US thing but they were also doing the James Brown sound in Kenya.

Circle City Band – Magic

(A big record with some of the local sound system around the time I left school and one of the boogie sounding songs that really got me hooked on that sound)

Bobby Wilson – Deeper and Deeper

(Camden Town was my regular place to buy records every weekend in the later 80s. I remember walking down the stairs into the basement of a tiny record shop and hearing this and bought it instantly, a beautiful soul record that is timeless.

Adonis – Lost In The Sound 

(This was one of the house records that I really liked in 1989, you’d switch on the pirate stations and hear the same records over and over but this never seemed to get anywhere near as much attention, so when I occasionally played on Centreforce, I’d be sure to slip this in.

Farley « Jackmaster » Funk – No Vocals Necessary 

(This one instantly appealed when released in 1988, as it reflected the Chicago sound from disco to acid)

I’ve had a huge crush on an extremely rare album for many years but it’s always been out of reach. Luckily I should have it in a few weeks when I go back to the US but until I have it in my hands, my lips are sealed.

So the last record I bought was a $5 reggae/soul 45 by Prilly Hamilton ‎– Beautiful World

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