À l’occasion de son passage sur le Woodfloor pour les 10 ans du label Electric Minds le 4 novembre dernier, nous avons eu la chance de nous entretenir avec le fameux artiste d’Heidelberg qui n’est d’autre que le mythique Move D.

Tu joues pour le label Electric Minds ce soir, tu peux nous parler un peu de votre collaboration ?

Bien sûr, je les connais depuis environ 8 ans. Dolan (le boss du label) joue aussi ce soir. À l’époque c’était surtout des petites teufs de 300 personnes à Shoreditch (Londres) dans un petit grenier où on pouvait atteindre les fenêtres ! C’était en fait un studio de photographe donc c’était entièrement blanc. Vraiment sympa et fou ! Pour monter, il fallait prendre un long escalier qui était déjà bourré de gens en train de fumer des clopes. Par la suite, Dolan a pris le projet The Hydra qu’il mène toujours, avec des fêtes bien plus grandes. Les teufs sont toujours de qualité, même si je m’identifie plus à celles du début. Je pense que c’est pareil pour Dolan. C’est un bon dj et un bon ami.

Ce qui est impressionnant, tant dans tes productions que dans tes sets, c’est ta diversité de genres. Tu as touché à beaucoup de choses différentes : l’ambient , la house, la techno, le jazz avec ton projet Conjoint. En fonction des gens, certains te définiront comme un artiste techno ou house. Quelle est l’origine de cette diversité ? Penses-tu que c’est ça qui fait ta force ? Préfères-tu un style en ce moment ?

Sur la diversité je pense que cela dépend de la façon dont on a été élevé. Si tes parents n’écoutent qu’un style, peut-être que tu n’écouteras qu’un style toi aussi. J’ai eu de la chance, mon beau-père avait une collection de disques assez incroyable. Il me faisait confiance dès l’âge de 4 ans pour jouer avec sa stéréo hors de prix (rires). Je pouvais passer des heures à écouter ses incroyables disques. Je ne savais pas lire à l’époque et encore moins parler anglais donc je les choisissais en fonction de la pochette et je me fichais complètement à quels genres ils appartenaient. C’est à partir de cette époque que j’ai réalisé que la musique était la chose la plus fascinante de ma vie.

Maintenant, il y a des phases où je digg particulièrement de la house, d’autres où je suis plus ambient ou jazz.

Je pense qu’au début de sa carrière, il est probablement mieux de se concentrer sur quelque chose pour que les gens puissent savoir comment te vendre. Ça a été un problème pour moi, à une époque je produisais de l’ambient mais jouais de la techno. Les gens me bookaient pour l’ambient par exemple, et étaient surpris quand je jouais de la techno.

Mais maintenant que je suis plus vieux, j’ai l’impression d’avoir plus de liberté. Les gens sont plus ouverts d’esprit. Aussi, les personnes qui me suivent sont peut-être un peu plus tolérantes envers moi. J’ose faire des choses que je n’aurais jamais fait dans les années 90. Par exemple, jouer les Beatles ou James Brown dans un dj set était inimaginable, mais maintenant je n’hésite pas. C’est le bonus après un certain âge, les gens sont plus ouverts. Je me souviens dans les années 90 et particulièrement à Berlin, les gens étaient si spécifiques ! Si tu jouais une track de breakbeat à un public plutôt techno, les gens se cassaient… Après tout, il y avait 20 autres soirées le même soir. Désormais c’est plus aussi systématique (rires).

(Une chanson de Paolo Conte passe) – J’adore vraiment ce mec , il parle des femmes avec respect, les autres mecs comme Gainsbourg sont un peu plus graveleux, même si je ne pense pas qu’ils aient cette vision des femmes. Mais Conte c’est la donna siempre la donna. Bon, c’était une digression (rires) mais ça rentre dans tout le propos sur la diversité.

As-tu des processus de production ?

Si je dois faire un disque sur lequel les gens vont danser, je n’écouterais pas le dernier D.Ko par exemple, même si j’adore. Je trouve que c’est trop proche de ce que je pourrais faire et comme ils l’ont déjà fait, ce serait presque comme  du vol ou de saboter  mes propres idées. Je pense que je peux néanmoins traduire certaines musiques électroniques au sens large du terme , ou de  n’importe quel style comme Paolo Conte par exemple, en musique de danse électronique. Je ne parle pas ici de sampling mais de retranscription d’une idée. Je trouve ça génial si tu peux puiser ton inspiration dans plein de choses différentes. Surtout le jazz, c’est un très bon maître. Les gens ont peur du jazz, mais si tu le traites bien, si tu le cites bien, alors il te le rend et tu t’ouvres peut-être un peu plus à lui.

Y a-t-il des labels/djs/producteurs français que tu suis actuellement ?

J’ai déjà mentionné D.ko, j’y ajouterais Skylax et… merde je suis nul avec les noms…

Il y a 6 mois, je jouais à Rennes et on m’a donné là-bas une super compilation. Elle est vraiment incroyable… mais je me souviens plus du nom (rires), (ndlr il s’agit du VSS008 – Made festival edition). Bref, c’est super de jouer des trucs un peu sous le radar, et je trouve que la scène française a longtemps été négligée, mais c’est en train de changer. Quand j’ai découvert « Quartier Sex » de Mad Rey par exemple, j’ai tout de suite su que cette track était énorme.  Chaque fois que je la jouais, les gens étaient vraiment fous ! Même si elle a eu du succès, je trouve qu’elle reste underground. De façon plus générale, c’est génial de se dire qu’on partage de la musique qui serait peut-être passée inaperçue.

C’est arrivé plusieurs fois que lorsque je joue une track qui était relativement peu achetée, le label vende par la suite toutes les copies. C’est arrivé pour l’EP Drafting Under The Stars de Takuya Matsumoto. Il y a une track avec de l’accordéon à la française que je n’aimais pas au début, mais que j’ai adoré par la suite quand j’ai réalisé que ce n’était pas juste un sample mais toute une mélodie développée. Je l’ai eu d’une façon rigolote, je dansais dans un club de Tokyo quand quelqu’un qui ne parlait pas un mot d’anglais m’a interpellé Move-D San et m’a donné le disque sans pouvoir m’en dire plus. C’est aussi comme ça que j’ai des supers disques entre les mains.

Es-tu un nostalgique ?

J’aime la musique accessible, commerciale même mais elle n’est pas obligée de sortir des tops, il y a plein de superbes musiques ailleurs. Par exemple, le morceau «Wake up  and make love to me » d’Ian Dury c’était de la dance music avant la dance music. Tu la joues, ça fonctionne.

Même s’il y a beaucoup de nostalgie des nineties,  je pense qu’il y a plus de liberté aujourd’hui. Oui, c’était de chouettes années et les gens étaient chauds, il y avait de longues fêtes interminables et c’était incroyable… mais musicalement ça n’a jamais été aussi bien qu’aujourd’hui. Quand j’ai commencé à produire au début des années 90, si tu allais dans un disquaire techno il n’y avait que de la US, de la hard techno de Francfort ou du gabber hollandais. Il y  avait peu de genres et tous les disques rentraient dedans. Aujourd’hui, on peut perdre tellement d’argent dans un disquaire, la sélection est grande et pas que  concernant la  dance music.

Tu écoutes quoi quand tu es chez toi ?

Je n’écoute pas de dance music en général. Je préfère écouter du jazz ou du Paolo Conte. Oui j’adore le jazz et les éléphants.

Un souvenir « hard life » ?

C’est bien de jouer pour un promoteur ou un club quand ce n’est pas seulement à propos de l’argent mais aussi de la passion. J’ai joué à Paris une fois, le promoteur était OK mais il est parti direct après la fin de mon set. J’étais aux toilettes depuis 30 secondes en backstage quand on est venu toquer, j’ai dit que c’était occupé, la personne a retoqué et est finalement rentrée. Je me suis super énervé (rires). Il s’avère que c’était le manager de la boîte. Je suis parti. Pas Cool. Mais c’est la réalité des choses, ce ne sont pas toujours des gens sympas avec qui il faut bosser et on se demande parfois, pourquoi ? Mais quand il y a des gens sympas ça change toute la donne. Comme les mecs de Concrete. Ce sont de vieux ravers comme moi, ils sont juste là pour faire tout arriver et ça c’est chouette.

Certains disent que la musique électronique tourne un peu en rond. Qu’en penses-tu ?

Je pense qu’il y a deux côtés à tout. Oui, il y a des disques datant de 1988 qui sont géniaux et qui sonnent plus frais que jamais quand on les joue. Parfois même mieux que n’importe quelle tentative de reproduction de ce son « chicago house » par exemple. On se demande alors si cela à du sens de continuer dans la même direction ? Dans le même genre ? Je ne pense pas, c’est ce qui doit expliquer ma diversité. Si je devais me réduire à un seul genre de musique je finirais probablement par le détester. L’important c’est la variété, pareil avec la production : j’essaye de ne vraiment pas imiter. Ce n’est pas grave d’imiter, ça peut rendre super bien. Mais je ne pense pas que ça devrait être une religion, sinon cela veut dire qu’on mime quelque chose qui s’est déjà fait avant, et tu n’arriveras probablement pas à faire mieux. Et même si tu réussis à faire quelque chose d’aussi qualitatif, tu te retrouves quand même à faire un projet que quelqu’un a fait il y a 25 ans sans faire de progrès. C’est un problème.

D’un autre côté, c’est le marché qui fait que certains producteurs suivent un certain chemin, s’ils réalisent que la deep house old school marche bien ils vont aller dans ce sens, pour faire une date etc… Je ne peux pas les blâmer. Mais si on pense à la musique, je pense qu’il faut penser à la nouveauté et à la re-appropriation. Je pense qu’on peut observer les deux phénomènes. Si tu vas dans un disquaire, tu peux trouver des choses tellement particulières qui ne rentrent dans aucune case. Un bon artiste ou un album finit toujours par émerger. Il y a tellement de bonne musique aujourd’hui. Faire de la musique s’est beaucoup démocratisé depuis les années 80/90. Même si c’était déjà plus atteignable, il fallait investir dans une TR-909 ou ce genre de truc. Désormais, en théorie tout le monde peut faire de la bonne musique avec le PC de maman (même si j’adore le hardware). Je pense qu’aujourd’hui il y a plus de producteurs que d’auditeurs (rires).

Toute la scène électronique n’évolue pas de façon synchronisée. Paris depuis 4/5 ans par exemple, retrouve sa grandeur de l’époque French touch. Tout fonctionne en cycle. En ce moment ce n’est pas super à Berlin, mais cela va changer. C’est différent dans chaque endroit, le public aux US est bien plus ouvert maintenant par exemple.

Enfin, c’est incroyable à quel point la musique abaisse les frontières, c’est véritablement une bénédiction que de travailler là-dedans.

Quelle est l’importance de la musique dans un monde en crise ?

Avec toutes les mauvaises nouvelles qu’on nous annonce tous les jours, c’est très important de pouvoir se référer à un certain idéal dans la musique. Les gens sont bien plus gentils ces jours-ci, je pense que c’est les raves qui ont changé ça. Quand j’ai commencé à mixer dans un club local (à Heidelberg), le vigile regardait vos vêtements pour savoir si vous alliez dépenser de l’argent au bar. Ce n’est plus comme ça. Beaucoup de gens pensent que la musique électronique c’est uniquement la fête permanente, mais ils oublient que nous sommes de bonnes personnes, nous avons un bon codex. C’est généralement aux fêtes technos que les gens sont gentils et prennent soin des autres. Étant plus vieux, je ressens une véritable fierté de faire partie de cette mouvance, nous devons être fiers et éduquer le reste du monde (rires).

Trouves-tu que la sélection et la construction musicale d’un set serait plus important que l’aspect technique du mix ?

Oui, et je pense que l’attitude du dj est aussi importante. Dans les années 90 c’était ringard d’avoir son vrai nom en tant que dj. La mode était aux whites labels et aux pseudonymes obscurs (rires).

Je vois des mecs qui posent avec leurs jets privés… Tu fais quoi mec ? Quel exemple es-tu en train de donner ? C’est naze. C’est la même chose avec ta façon d’interagir avec les gens dans une teuf. Tu peux être sympa aussi (rires). Mais la chose la plus importante pour un musicien c’est d’être concentré sur la musique à tout moment. En tant que dj par contre, j’ai envie de construire quelque chose, mais j’échouerais aussi dans ma mission si le public n’aimait pas vraiment ce que je faisais. C ‘est une question de compromis. Le challenge c’est de leur faire passer un bon moment tout en glissant quelques tracks par-ci par-là qu’ils n’aimeraient pas forcément au début, mais qui ferait leur chemin petit à petit.

J’ai personnellement beaucoup de respect pour les résidents locaux. C’est dur de maintenir une variété et de se renouveler en permanence quand on joue toujours au même endroit. Mais quand j’avais joué pour Sonotown à La Machine, leur résident avait vraiment fait un des meilleurs warm-up que j’ai jamais vu.

Petit, tu voulais être astronaute : peux-tu nous donner 3 tracks que tu écouterais en flottant dans ton vaisseau spatial ?

 

En bonus Move D nous à  gentiment  envoyé sa playlist de l’espace, un peu plus étoffé (on vous en à fait une playlist) ! Eh oui c’est long un voyage dans l’espace… »

MOVE D: FACEBOOK /RA

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