Photo en une © Alex Kozobolis

Moins de deux ans après Emergence, Max Cooper revient avec un troisième album et une série de shows immersifs pour lesquels il coordonne musique et visuels. On a interrogé le producteur irlandais (qui est aussi docteur en génétique et bioinformatique) sur les secrets de son electronica inventive, puissante et cristalline, dont l’alchimie unique le place sur le devant de la scène expérimentale depuis déjà dix ans. Merci à La Gaîté Lyrique et Tailored Communication.

Pour produire ce nouvel album, tu as passé un mois en complète isolation. Pourquoi cette décision ? Était-ce une première ?

J’ai toujours besoin de m’isoler pour créer de la musique vu que c’est un processus intensif qui demande ma plus grande concentration et toute mon attention. J’ai toujours été frustré par les interruptions, la vie quotidienne qui se met en travers de mon chemin, alors j’ai voulu tenter l’expérience d’un mois sans téléphone, sans emails, sans contact humain ou social.

Y’a-t-il des moments où tu as regretté cette décision ? Quelle différence perçois-tu dans le résultat ?

J’ai regretté au début, en me demandant pourquoi j’avais décidé de m’infliger une telle solitude. Une fois habitué, j’ai commencé à vraiment apprécier l’expérience et au bout du compte, je ne voulais pas qu’elle s’achève. C’était une manière efficace de créer un album et il en résulte ma musique la plus personnelle à ce jour. Je n’ai pas tout composé pendant ce mois-là bien sûr, mais j’en ai créé la structure. Cette période de concentration et le fait d’avoir des outils limités ont donné au projet une identité musicalement cohérente, ce qui est une bonne chose pour un album.

L’album interroge les notions d’identité. Crois-tu en l’originalité dans le domaine de la création artistique ou penses-tu que les artistes se connectent à une sorte de conscience collective ?

Cela dépend entièrement de ta définition de l’originalité. Chaque oeuvre d’art ou morceau de musique est lié à d’autres oeuvres, autrement tu ne l’identifierais probablement pas même comme étant de l’art ou de la musique. Donc, si on utilise une définition stricte, dans ce cas rien n’est original.

Après bien sûr, pour qu’un changement se produise, quelque chose de nouveau doit s’élever, et dans ce sens l’originalité doit avoir lieu. Peut-être cela ne fait-il que puiser des informations déjà présentes dans la nature, combinées de nouvelles façons par nos cerveaux. En fin de compte, cela devient un débat bordélique, et tout ce qui importe c’est que t’en tires une expérience enrichissante, sans tenir compte du jugement de valeur émis par quelqu’un d’autre.

« J’ai toujours aimé l’immersion musicale, le travail spatial est donc une préoccupation majeure depuis des années. »

Certains morceaux de One Hundred Billion Sparks (comme Volition ou Platonic) vont dans une même direction qu’Emergence, ton précédent album. D’autres, comme Identity et Reflex sont très différents : à part l’isolement, as-tu approché cet album différemment ?

Oui, je voulais condenser le processus créatif, ôter toute collaboration, ôter tout apport ou avis d’un tiers, afin de pouvoir découvrir ce que je voulais réellement créer et qui je suis musicalement parlant, si c’est possible. Le résultat a donc de nombreuses similarités avec ce que j’ai fait avant, mais je me rapproche un peu plus de l’essence de l’émotion que je veux transmettre en musique.

Dans la présentation de ton album, une phrase résume bien ton son : « The more something is distilled, the more its beauty is crystallised. » Ta musique est facilement identifiable : comment commences-tu un morceau ? Y’a-t-il un instrument avec lequel tu aimes débuter ?

Si je suis en voyage ou que je veux bosser rapidement, je commence par élaborer un brouillon avec Operator dans Ableton, car je trouve que c’est une solution rapide et facile pour tester des idées de patch. Ensuite, je remplace généralement ça avec mes synthés matériels et ajoute des effets plus tard.

Je dirais que les principales caractéristiques qui permettent d’identifier mon son proviennent de mes accords et de mes drums. J’utilise les accords pour transmettre mon émotion dans le morceau, et pour les drums je m’efforce d’éviter les techniques habituelles, les sons et les samples de drum machines classiques. Ça rend la batterie un peu moins puissante, mais la fait sonner différemment.

Et puis il y a rentrer dans le détail. J’adore faire ça, j’y passe beaucoup de temps… Je pars dans des trips semi-génératifs et j’édite le résultat en gros.

Tu développes ton son en stéréo pour jouer sur différents niveaux, différentes dimensions. Tu as dit : « Je place la majeure partie de mes efforts dans les éléments psychoacoustiques ». Peux-tu nous en dire plus sur ton travail en matière de son 3D ?

Il s’agit surtout d’utiliser quelques petits trucs qui font croire à ton cerveau que les sons viennent de derrière, près de ton oreille droite, dans un endroit gigantesque et lointain ou quoique ce soit d’autre. Nous possédons des mécanismes naturels pour collecter de nombreuses informations spatiales à partir du son, on peut donc utiliser ces réflexes pour créer une expérience spatiale à partir de la musique.

Un des exemples les plus simples est de retarder de quelques millièmes de secondes le canal gauche par rapport au droit. La différence de timing entre le moment où le son atteint les oreilles gauche et droite fait que le son semble plus large. J’ai toujours aimé l’immersion musicale, le travail spatial est donc une préoccupation majeure depuis des années.

Ton album n’est pas orienté club, à l’exception peut-être des morceaux Identity et Reflex, qui introduisent un côté plus industriel. 

Je joue généralement une version plus club de l’album dans mon live, du moins quand ça correspond à l’événement. Je joue depuis tant d’années que j’espère que le public et les bookers savent que je ne vais pas me pointer à un event techno et jouer de l’ambient toute la nuit !

Parfois je suis invité à des événements dans des salles de concerts, et c’est dans ce type de lieux que je joue les morceaux plus expérimentaux. J’ai beaucoup de matière dans laquelle piocher et je ne prévois jamais mes tracklists à l’avance, afin de tenter d’offrir le meilleur match musical à la circonstance.

Quel espace d’expression live y’a t-il pour l’IDM aujourd’hui ?

Il me semble que le genre prend de l’envergure. Il y a toujours du monde intéressé à l’idée d’expérimenter la musique électronique simplement en sa qualité de musique, sans faire la fête, et vu que nous autres ravers prenons de l’âge, ce genre de public ne va faire qu’augmenter!

« J’aime l’art visuel autant que la musique. »

Tes performances live se focalisent sur l’immersion sensorielle : un spectacle d’art total où les visuels sont mis à égalité avec la musique. Parle-nous de One Hundred Billion Sparks. Comment le show utilise-t-il l’architecture du lieu ?

J’aime l’art visuel autant que la musique, et bien que je n’ai pas les talents nécessaires à la création d’art visuel numérique, je m’amuse énormément en créant des histoires et en travaillant avec des artistes afin de contrôler les visuels durant mes performances.

Cet aspect-là est devenu aussi important que la musique pour moi, et je fais beaucoup d’efforts pour créer une expérience visuelle unique à chaque show. On a souvent recours à des projecteurs supplémentaires pour éclairer des surfaces d’ordinaire inutilisées. J’aime transformer l’espace en une toile vierge et ne pas trop m’inquiéter d’éventuelles imprécisions. J’adore la manière dont les structures réelles se combinent aux images projetées, chacune donnant à l’autre un nouveau souffle.

Y’a t-il une histoire, comme avec Emergence live ?

One Hundred Billion Sparks retrace l’action de nos cerveaux en train de nous créer. Ça commence par les mécanismes moléculaires de base et les fondements du calcul, puis traite de processus d’apprentissage plus généraux et, enfin, des émotions de haut niveau, des idées et expériences complexes. C’est le thème de l’émergence appliqué à l’esprit, et il s’inscrit dans le projet Emergence au sens large. Je combine les deux pour les live.

Comment trouves-tu les vidéastes avec qui tu collabores ?

Je garde toujours un oeil sur les nouveaux artistes visuels via des plateformes comme Vimeo, qui est super pour sa communauté de gens très talentueux. Parfois on m’envoie aussi directement des travaux, ce qui est sympa. J’ai également une liste de collaborateurs réguliers.

Tu contrôles le son et les visuels, par exemple en glitchant ces derniers simultanément aux effets musicaux. Comment composes et décomposes-tu sur scène ? Sépares-tu tes instruments ?

J’envoie le midi dans Ableton avec des contrôleurs midi traditionnels afin de contrôler les aspects musicaux, et ensuite dans Ableton ces contrôles sont convertis en signaux OSC qui vont jusqu’au logiciel de VJ Resolume. Je peux ainsi contrôler la musique et les visuels simultanément.

Je passe beaucoup de temps à construire le système afin que chaque chose que je veux faire musicalement ait un contrepoint visuel qui lui réponde automatiquement. Concrètement, ça consiste en des centaines de devices Max for Live Param 2 Param où chaque effet dans Ableton correspond à un paramètre dans Resolume qui permet de déclencher des messages OSCs.

« Nous possédons des mécanismes naturels pour collecter de nombreuses informations spatiales à partir du son, on peut donc utiliser ces déclics pour créer une expérience spatiale à partir de la musique. »

Tout cela signifie juste que je peux avoir une synchronisation bien serrée entre l’audio et le visuel, ainsi que beaucoup de flexibilité pour jouer un show différent à chaque fois. C’est un mix d’audio pré-travaillé et de clips, avec plein d’effets sur les deux, des glitchs et fusions live principalement.

J’aimerais beaucoup tenter de reproduire intégralement le chemin visuel un jour, mais pour l’instant ce système me permet d’approcher la chose comme un réalisateur, en créant des histoires avec lesquelles jouer live, sans aucune limite de contenu ni d’approche générative. Ce qu’il y a d’intéressant avec les visuels génératifs, c’est qu’on peut vraiment bien les lier aux différents paramètres de la musique.

Ton live est pile entre le concert, le cinéma et le club. Dans un contexte global d’accélération et de déficit de l’attention généralisé, penses-tu que la musique touche mieux, plus profondément le public quand elle est associée à des images ?

Je crois qu’il s’agit plus d’une préférence personnelle que de quelque chose qui est mieux ou pire. Personnellement, j’adore la combinaison de la musique et de l’image, j’adore le cinéma et mes lives sont mon moyen d’explorer cet intérêt parce que je n’ai pas les moyens de réaliser un film de manière traditionnelle.

Tu es passionné d’architecture et élabores aussi le sound design d’installations comme Aether (une installation lumineuse présentée à Londres en collaboration avec Architecture Social Club). Tu as déclaré que «Chaque morceau de musique est une entité physique». Peux-tu développer ?

En effet. C’est une écran spécial tridimensionnel qui crée des milliers de pixels dans l’espace alentour. La musique est synchronisée à cette structure visuelle et spatiale afin que chaque morceau prenne une présence physique autour de toi. C’est quelque chose comme un gigantesque hologramme, mais au grain grossier.

« Je ne prévois jamais mes tracklists à l’avance, afin de tenter d’offrir le meilleur match musical à la circonstance. »

Mixes-tu encore ? Quelle est ta relation à l’art du DJing ?

J’aime toujours mixer, même si je le fais moins ces temps-ci. C’est mon background et mon éducation musicale, et mixer joue toujours un rôle important dans la manière dont je crée mes live sets. En fait, mes lives sont un peu des DJ sets améliorés vu que j’utilise beaucoup de clips audio et vidéo pour un contrôle live, de la batterie live, du glitching, etc plutôt qu’un musicien live traditionnel qui jouerait des synthés ou d’autres instruments. Parce que je n’ai pas un super niveau à jouer des instruments, j’approche les choses du point de vue d’un DJ.

Est-il possible pour un jeune producteur de ne pas être DJ ?

De nombreux artistes viennent du monde de la production et n’apprennent jamais à mixer, cela peut donc être fait de la sorte. La frontière entre le Djing et le live électronique est devenue floue. Les deux sont devenus un ensemble et ne sont plus strictement séparés comme c’était le cas du temps du vinyle.

J’ai remarqué que certains festivals font désormais la distinction entre « live«  et « live électronique«  afin de clarifier ce pour quoi les gens payent ! Pour ma part, live signifie que je vais créer une expérience visuelle et ne jouer que ma propre musique, et DJ signifie que je jouerai la musique des autres et quelques-uns de mes morceaux, sans aucun aspect visuel complémentaire.

« J’aime transformer l’espace en une toile vierge et ne pas trop m’inquiéter d’éventuelles imprécisions. »

Y aura-t-il un album de remixes ? Quelle est la suite sur ton label Mesh ?

Il y aura un lot de remixes, ce dont j’ai hâte car un travail formidable a été fait. Il y aura aussi des remixes du chef d’oeuvre qu’est le mini album de Brecon, et un autre projet d’album pour début 2019 qui est plutôt énorme, suivi de deux beaux albums expérimentaux. Désolé de ne pas pouvoir en dire plus, la suite au prochain épisode !

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