Étoile montante de la scène selector, l’incroyable collectionneuse Mafalda n’a pas les deux mains dans ses poches. Tombée dans la soupe dès le plus jeune âge, après un long passage par le hip-hop, cette originaire de Porto déménage à Londres où elle rencontre Floating Points, avec qui elle va codiriger le label Melodies International. À l’aune de la 6ème sortie du label et de son passage au Worldwide festival de Gilles Peterson et au festival Dimensions, nous nous sommes entretenus avec elle. 

Tu t’occupes du Label Melodies International, peux-tu présenter un peu le projet, l’idée derrière celui-ci ? Qu’est-ce qui t’as convaincu de sortir un zine en même temps que chaque sortie ? 

Melodies est né à la suite des fêtes «  You’re a Melody  » qui se déroulait au Plastic People de 2013 à 2015. Sam (Floating Points) et Richie (Dj Love on the Run) l’ont fondé et je les ai rejoins assez tôt. L’idée était de ressortir des vieux morceaux oubliés qui n’avaient jamais eu le pressage et l’attention qu’ils auraient dû avoir, les mettre en lumière et les rendre accessibles à nouveau. Nous faisons un «  Melozine  » qui sort avec pratiquement toutes les releases car nous ressentons le besoin de contextualiser la musique que nous sortons, il y a aussi beaucoup d’histoires oubliées et nous aimons les écouter et les partager. C’est aussi un moyen de partager l’amour, nous y mettons des articles et des récits inspirants, pas seulement ceux des musiciens que nous produisons mais aussi de personnes qui partagent notre esprit à travers le monde.

Une anecdote un peu folle à propos d’un repress ? Quelque chose que vous avez dû faire pour obtenir une clearance par exemple ? 

Parfois on doit aller aux Etats-Unis par exemple, frapper à des portes pour trouver quelqu’un avec qui échanger des lettres. Le travail des licences peut être compliqué et injuste parfois, mais il peut aussi être très romantique.

Tu co-dirige Melodies avec Floating Points. Comment la rencontre s’est elle-faite ? Et le projet en lui-même ?

Oui, Sam (Floating Points) a créé les fêtes «  You’re a Melody  » et j’ai imaginé ce label pour sortir ce qui était joué aux fêtes. Richie (Dj Love on the Run) de New York et aussi un des fondateurs du label et j’étais une grande fan d’eux et de leur concept de la fête.

Ils s’apprêtait à sortir le single Rock Don’t Stop et je voulais les aider, donc je suis entrée en contact avec eux et Sam m’a demandé de faire le premier Melozine. C’est comme ça que ça a commencé pour moi. Ils sont tout les deux très occupés, du coup j’ai commencé à les aider sur tout le reste.

Quels sont les points positifs et négatifs dans la direction d’un label ? Pourquoi avoir choisi de faire un label uniquement composé de re-issues? Pouvez-vous imaginer sortir d’autres choses ?

Il y a tellement de points positifs  ! Je suis reconnaissante d’avoir ce travail, cela me permet de parler avec des musiciens fantastiques et de leur montrer que leur musique est toujours d’actualité aujourd’hui. Ça c’est particulièrement spécial. Je rencontre des gens  du monde entier qui partagent la même philosophie, des gens d’autres labels, des disquaires, des journalistes, des collectionneurs, des idoles et des fans. J’écoute de la musique toute la journée, je travaille avec un petit groupe de gens très talentueux, et j’ai de la chance de pouvoir réfléchir à ce que vont ressembler les disques. Je suis tout le processus de fabrication. Parfois j’ai des disques gratuits (rires).

C’est très satisfaisant mais c’est sûr que ce n’est pas toujours facile. Il y a des jours très stressant comme dans n’importe quelle profession où l’on a l’impression que tout le café du monde ne vous aidera pas à terminer vôtre tache. C’est frustrant, mais la plupart du temps ça n’est pas comme ça.

Pourquoi que des repress  ? Ça, il faudrait demander à Sam, mais personnellement je pense que tout le monde devrait pouvoir avoir ces disques s’ils le souhaitent. Ce sont des disques pour tout le monde, pas pour une élite ! Nous allons sortir notre première série d’édits en Juillet, mais pour l’instant nous ne faisons que des repress et ces edits unreleased. Nous sommes ouverts, tout peut arriver !

Tu es connue pour être une Dj «  selector  », qu’est-ce qui t’as poussé vers cette musique ? Tu as toujours écouté de la soul ou de la musique brésilienne – pour ne citer qu’elles ? 

J’ai toujours écouté de la musique brésilienne oui, la soul est arrivée plus tard dans ma vie. Mais j’ai toujours écouté de la musique avec une âme, il fallait qu’il y ait des sentiments dedans. Je ne sais pas pourquoi mais c’est comme ça, la soul touche peut-être quelque chose en moi ?

Comment as-tu commencé à travailler dans la musique ? Est-ce que c’était quelque chose de prévu ? 

J’ai toujours rêvé de ça, mais je ne l’avais jamais vraiment prévu. Le fait d’avoir déménagé à Londres a changé mon point de vue, avant ça je ne pensais pas que c’était possible. Après plusieurs mois ici j’ai commencé à travailler pour Melodies et après j’ai eu un job chez Cosmos Records à Londres. Je continue à faire les deux !

Tu joues au Dimensions cet été, un festival avec un gros line-up house et techno. Quelle est ta relation avec la musique électronique ? 

J’ai grandi en écoutant de la musique électronique, j’aime beaucoup  ce qui s’est fait et même ce qui se fait maintenant. J’achète des disques parfois, mais ce n’est pas quelque chose que je joue en ce moment parce que je m’amuse beaucoup avec la musique que je passe. Et même si je joue particulièrement de la musique qui n’est pas ‘club’ à proprement parler, je la joue dans des clubs. Ce que je fais trouve sa racine dans la club culture, je commence à m’habituer à jouer avec des lines-ups house et techno. Ça me fait encore un peu peur, mais je m’y habitue. Le lendemain je pourrais être en train de jouer dans un club de jazz, parce que la musique c’est l’amour, et l’amour n’a pas de temps ou de lieu assigné.

Tu es une «  jazz-head  », qu’en est-il du disco ?

Je joue beaucoup de disco, j’adore ça. Le disco c’est fantastique et libérateur, ça me rend très heureuse.

Penses-tu que la montée en force d’internet et le regain de la popularité pour la house et la techno sont en train de ramener les gens vers de la musique plus originaire comme le disco, la soul ou le jazz ? 

Je ne suis pas sûre que les liens peuvent être faits de cette manière. Je pense que ces styles de musique sont juste beaux et que les gens vont les écouter car c’est de la bonne musique, de façon indépendante, qu’ils aiment la musique électronique ou non.

Maintenant il y a de la musique électronique qui utilise du disco, de la soul et du jazz, et la vérité c’est que tout est lié. Je ne suis pas sûre de comment l’intérêt se relie cependant. Je pense que c’est juste beau et que les gens aiment la belle musique.

Comment t’intègres-tu à toute la scène en tant que DJ selector ? 

C’est plutôt naturel la plupart du temps, je joue de la musique que j’aime, comme n’importe quel autre Dj. Je suis plus nerveuse à ce propos que les promoteurs et les organisateurs, ils me font sentir incluse. Pareil pour les gens qui viennent aux fêtes. Donc ça a été un processus assez fluide et agréable.

Radio ou Club ? 

Ça dépend, j’aime les deux. Je peux explorer des choses très différentes quand je suis en train de faire de la radio mais j’aime aussi énormément faire la fête. J’ai dansé toute ma vie, j’adore les clubs, je ne pourrais pas choisir entre les deux. Les deux sont vraiment différents et amusants à faire dans des proportions différentes.

Quel est le meilleur souvenir de ton job ? Et le pire ? 

Être entourée et rencontrer autant de gens talentueux est vraiment un point fort, c’est très inspirant. Si j’ai un souvenir en particulier ? Je ne sais pas si j’ai des souvenirs de moments particuliers, j’adore quand les disques arrivent après les avoir imaginés pendant des mois. De les voir enfin sortis, et bien accueillis et la meilleure des récompenses. Je n’ai pas de mauvais souvenir, mon travail me tient occupée mais c’est très bien comme ça.

Sadar Bahar, Hunee, Antal, MCDE… Tu travailles dans un milieu (et une scène plus particulières celles des selectors) qui est très masculine, quelles sont tes opinions là-dessus ? Peut-être en as-tu marre que l’on te pose cette question, et que tu veux qu’on arrête de s’arrêter à ton sexe et qu’on se concentre sur le fait que tu sois une artiste aussi ? 

C’est sûr qu’il y a beaucoup d’hommes, mais je ne pense pas que ce soit un milieu masculin. Les DJ mentionnés sont de merveilleuses personnes qui traitent les femmes comme leur égale. Toutes les personnes que l’on devrait admirer sont comme ça, le sexisme est le fruit de l’ignorance. Ces gens, de quoi ont-ils peur ?  Quand certaines disent que les femmes ne devraient pas être DJ ou n’appartiennent pas à cette scène, cette phrase en dit beaucoup plus sur eux-même que sur les femmes. Ou encore quand un homme pense qu’il peut vous dire tout ce qui lui passe par la tête parce que tu es une femme dans un «  monde d’hommes  », qu’il essaye de descendre les femmes qui sont normalement des personnes fortes et résistantes (et mêmes si elles ne le sont pas toujours d’ailleurs!) juste parce qu’elles sont des femmes…. c’est assez pitoyable.

Je ne suis pas lassée qu’on me pose la question parce que malheureusement c’est encore un problème. Tout le monde doit dénoncer la misogynie quand il le voit pour que ça s’arrête un jour, de même avec le racisme, l’homophobie… Je veux dire, on est en 2017 et nous avons encore beaucoup de choses à faire… donc oui je pense que nous devons garder le débat en vie.

Qu’est-ce qui te rends ta vie plus douce ? 

La musique et beaucoup d’autres choses, mes amis, ma famille, le soleil et la mer, la nature, les couleurs, la gentillesse, la glace… tant de choses  !

Pour terminer, en clin d’oeil à ton label Melodies, peux-tu me donner trois morceaux qui ont la plus belle mélodie pour toi ? 

C’est sûrement la question la plus dure (rires) ! J’adore tout ce qui compose un beau morceau, la mélodie, les émotions véhiculées par les instruments, les paroles. Choisir trois morceaux est déjà très difficile, alors choisir trois  mélodies est encore plus difficile ! J’adore les mélodies spirituelles comme celle de « Naima » de John Coltrane ou « The Blessing Song » de Michael White, si sincère.

Ou encore les mélodie soulful comme celles d’Aged in Harmony. Certaines chordes sont juste magnifiques ! Il y a aussi des milliers de mélodies brésiliennes que j’adore. Il y a trop de belles mélodies, c’est très difficile de n’en choisir que trois.

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