Photo à la une © Régis Mestre

Du jeudi 12 au samedi 14 mars, l’expérience LE JOUR MET DES NUITS À SE LEVER va investir La Java, le Sacré et un lieu encore tenu secret pour ses trois premières représentations. L’idée : mêler une pièce de théâtre tout en faisant la teuf, pour interroger son rapport à la fête, la peur du lendemain et surtout, la difficulté de ne pas vouloir rentrer dormir. Sa tête pensante, Camille Lockhart, nous explique ce projet passionnant. 

Quel est le concept du projet Le jour met des nuits à se lever

Pour essayer de définir le plus justement et simplement possible, le projet se présente comme une expérience performative nocturne, avec du théâtre in situ, des DJsets et de la danse immersive. L’idée est d’interroger le spectateur sur son rapport à la fête, pendant qu’il la vit. 

C’est vraiment un questionnement autour de ce qu’on vient y chercher, ce qu’on vient y fuir, sur toutes ces peurs, ces doutes, qui nous étouffent le jour et qui éclatent la nuit – parfois pour nous y perdre…

Comment a été pensé puis monté le projet ? Avec qui travailles-tu ? 

Il y a eu plusieurs étapes. Le point de départ, c’est une pièce que j’ai écrite, qui raconte une nuit, dans les chiottes d’un club. 

La musique s’est naturellement imposée, puisque dans les chiottes d’un club, elle est toujours omniprésente – plus ou moins étouffée selon les ouvertures de porte. Et comme je suis DJ, j’ai eu envie de travailler avec des DJ set en live – en faisant tourner une équipe de DJs en alternance, après avoir travaillé avec la créatrice sonore sur une « partition », ou un canevas, à l’intérieur duquel les artistes seraient libres d’évoluer, en fonction de leur humeur, et de celle des acteurs, et du public… finalement c’est du spectacle vivant, pourquoi figer cette partie là ? La musique est donc devenue un vrai personnage en soi.

Et puis en créant une maquette l’année dernière, on a pu jouer au théâtre de Belleville et à La Java, et c’est à La Java que j’ai eu l’envie de faire du « hors-les-murs » (c’est à dire ailleurs que dans une salle de théâtre). Ça prenait tellement plus de sens, tellement plus corps, c’était tellement naturel et logique. Tu es en club, tu fais rentrer le public dans le club en condition de soirée – tu as envie de pousser la proposition jusqu’au bout et de proposer une soirée à part entière.

Aussi parce que pour moi, la fête est un grand spectacle qu’on crée tous ensemble : et là, littéralement. Et puis, parce que je n’avais pas envie de proposer un spectacle qui parle de la teuf en frustrant le public. C’est un peu comme des spectacles qui parlent de bouffe avec des comédiens qui cuisinent et finalement le public ne mange jamais, c’est quand même un peu énervant.

« C’est une pièce que j’ai écrite, qui raconte une nuit dans les chiottes d’un club. »

Je me suis d’abord entourée d’une équipe de comédiens solides. C’est tellement important d’avoir une bonne distribution.Et puis, un jour, j’ai proposé à un dramaturge et metteur en scène, pour qui j’avais eu un immense coup de cœur, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, de faire la mise en scène, qu’il a acceptée – ce jour là j’ai failli tomber de ma chaise. 

Et c’est d’ailleurs assez marrant, parce qu’Hédi a écrit et mis en scène un spectacle qui s’appelle Metropolis, qui parle de la fameuse (ou pas) boîte de Rungis, avec gros travail sur le son, et une forme qui essayait déjà de faire arriver la teuf au théâtre (inversement de notre projet qui déplace le théâtre dans la teuf). Un travail et un univers qu’il connaissait donc déjà, et qu’il a eu envie de pousser plus loin, je crois. 

Ensuite, pour les autres membres de l’équipe, j’ai au maximum cherché des partenaires qui évoluaient à la fois dans le spectacle vivant et le milieu de la nuit/la musique : la création sonore (la partition, donc) s’est faite avec Ariane Blaise aka Oreille Interne, une des mes acolytes de VeSTeS. C’est un choix cohérent parce qu’Ariane est comédienne de formation, elle travaille depuis un bail dans la régie son au théâtre, la création sonore pour des spectacles, et puis c’est une DJ de feu. Elle alterne avec Pierre Bousquet aka Praymond (Platon records), qui connaît lui aussi le théâtre et le milieu du spectacle puisqu’il est aussi chargé de diffusion (et il mixe depuis qu’il a 15 ans, autant te dire qu’il est pas venu pour faire un collier de nouilles). Et la scénographe, Camille Duchemin, qui travaille à la fois pour du théâtre, de la danse et des concerts.

Le théâtre et la fête peuvent donc être intimement liés ? 

Complètement. D’abord comme je le disais plus haut, pour moi la fête c’est un grand spectacle que l’on crée tous ensemble : le lieu, le bar, les orgas, les artistes, le public… c’est une harmonie, une synergie, qui crée un objet spectaculaire, sensitif et sensoriel.

© Regis Mestre

Et surtout, ce qui me touche le plus, c’est qu’il y a quelque chose de très fort qui lie le théâtre et la fête : une liberté totale, à la fois sublime et très brutale. Dans le monde de la nuit, c’est une liberté d’être soi sans jugement, une liberté de vérité nue, et à la fois, puisque « parole de nuit ne voit pas le jour », c’est une liberté de fiction, de mensonge ; et au théâtre, c’est cette vérité de l’émotion partagée, du moment vécu, tout en restant du théâtre, donc de la fiction. C’est une dualité à la fois très belle et très violente.
C’est ça qui m’intéresse, cet endroit de frottement.

Qu’est-ce que ça procure de différent chez le public ? Tu parles notamment de « voyage »? 

Ce projet invite les gens à se questionner sur leur rapport à la Fête. Le questionnement est différent quand tu es plongé dans le contexte, et surtout, dans la deuxième partie de la soirée, quand c’est réellement la fête, quand tu en fais l’expérience, et que tu es nourri de toutes ces questions et ces émotions, tu la vis nécessairement différemment. Ça te dérange ou pas, ça t’ambiance ou pas, mais en tout cas il y a une vraie mise en situation de ce qu’on soulève avec le texte. 

Pour ce qui est du « voyage », il est déjà littéral, puisqu’on emmène un spectacle de théâtre dans un endroit qui n’est pas un théâtre. On transporte le spectacle ailleurs, c’est une invitation. 

« Le jour met des nuits à se lever : ça arrive tout le temps, ça arrive avec des gens qui font des teufs de 48h, ça arrive avec les afters de trop, ça arrive avec ce palier que tu passes dans la soirée où tu ferais mieux de rentrer chez toi, mais où tu ne le fais pas. C’est la peur du lendemain. »

La notion de voyage est de manière générale très forte pour moi, dans ma façon d’envisager mon métier – que ce soit en tant que DJ qu’au théâtre. Si je suis plus précise, c’est un voyage émotionnel. C’est une façon d’embarquer le public dans mon propre paysage, le toucher au cœur (c’est du moins ce que j’essaie de faire), et lui faire ressentir des choses pour lui faire voir le monde, ou plus modestement une partie du monde, d’une autre fenêtre.

Pourquoi l’avoir baptisé Le jour met des nuits à se lever

Pour toutes les fois où on n’a pas envie que la fête et la nuit se terminent. Toutes ces fois où on tire sur la corde parce qu’on a peur de se retrouver seul chez soi, avec sa fatigue, ses doutes, ses excès, sa solitude, ses peurs, ses angoisses.

Ça arrive tout le temps, ça arrive avec des gens qui font des teufs de 48h, ça arrive avec les afters de trop, ça arrive avec ce palier que tu passes dans la soirée où tu ferais mieux de rentrer chez toi, mais où tu ne le fais pas. C’est la peur du lendemain. C’est la peur de sortir de la bulle protectrice de la fête, où d’un seul coup le réel reprend ses droits, je veux dire le réel concret et prosaïque, celui où les choses, les mots, les actes, ont des conséquences.
Ça m’est arrivé parfois, de rester jusqu’à la fin, et même après, parce que j’avais peur que les histoires qu’on me racontait et que je me racontais n’existent plus, j’avais peur de regarder la réalité en face. 

Mais si on regarde d’un œil plus doux, le jour met des nuits à se lever, oui. Mais il finit toujours par se lever. Ça finit toujours par s’éclaircir.  

Tu t’es inspiré d’autres projets similaires français, européens ou internationaux ? 

J’ai beaucoup lu, regardé, étudié les collectifs, compagnies qui évoluent dans une sphère similaire. On connaît bien sûr (La) Horde, Gisèle Vienne… ce n’est pas exactement que je m’en sois inspirée, mais le travail sur le corps est vraiment intéressant. Ce sont des artistes qui travaillent sur l’organique de la fête, et en ça, ça a pas mal nourri la recherche sur le plateau. 

Sinon, c’est important d’être au courant, donc je regarde ce qui se fait. Je pense à des gens comme Thibaud d’Abbesses, avec Hydropathes, ou d’autres spectacles immersifs sur la musique électronique – je ne les ai pas forcément tous vus. Mais c’est plus pour me positionner plus clairement dans mes choix que pour m’en inspirer, on ne fait pas du tout le même travail, et on n’a pas les mêmes questionnements : d’une part Le jour met des nuits à se lever n’est pas du théâtre immersif, il y a un vrai moment de représentation théâtrale, au sein d’une soirée, et d’autre part je ne travaille pas quant à moi sur la transe et la communion d’un dancefloor et de la musique électronique.

« Ça désenclave les publics, ça amène le théâtre à d’autres spectateurs, au lieu de les tirer dans des salles un peu de force. Pour emmener les gens au théâtre, ça ne sert à rien d’aller les chercher. Il faut le faire avec eux. »

En revanche je trouve qu’il se passe vraiment quelque chose de fort en ce moment sur la scène nocturne et des festivals, les gens ont de plus en plus envie d’intégrer du spectacle vivant, et je trouve ça très beau et très riche, et très intéressant. Ça désenclave les publics, ça amène le théâtre à d’autres spectateurs, au lieu de les tirer dans des salles, un peu de force.

C’est Ruth Mackenzie, la nouvelle directrice du théâtre du Châtelet, qui a dit ça un jour : « pour emmener les gens au théâtre, ça ne sert à rien d’aller les chercher. Il faut le faire avec eux. » Je trouve ça très vrai, ça pose la question de l’adresse : qui on cherche à toucher, pour qui on fait du théâtre, finalement ? Comment on dialogue, comment on partage, qu’est-ce qu’on a à partager ? Si on ne se pose pas cette question, pour moi c’est la mort : autant jouer la comédie dans sa salle de bain. Ca ne m’intéresse pas.

Comment choisis-tu les artistes / DJs qui vont s’insérer au spectacle ? 

Il y a un univers musical qui doit être cohérent, en premier lieu. Je décris une certaine tranche de la fête (et encore, il y a mille façon de la vivre), qui ne conviendrait pas, disons, à une programmation de deuxième partie disco, ou world, par exemple. C’est plus une exploration de la musique électronique. Après, c’est large, et c’est un peu un fourre-tout, je n’aime pas vraiment cette catégorisation, mais si on doit étiqueter, voilà.

Je crois que ce qui est surtout important pour moi, c’est la sensibilité de l’artiste. À quel endroit le propos de la pièce le.la touche, à quel endroit il.elle le partage, ou non, quelle vision de la fête il.elle a. J’ai l’impression qu’il y a pas mal d’artistes et d’acteurs de la scène électronique qui se posent cette question du rapport à la fête – notamment avec la question de la défonce et des excès.

Aussi, la présence scénique est très importante pour moi. Je dis souvent que le boulot d’un DJ a un aspect performatif, qu’on le veuille ou non. Tu es devant un public, donc par définition c’est du spectacle, tu as un rapport au public. Que tu fasses le show ou que tu fasses la gueule et que tu ne prennes pas en compte les gens, c’est déjà établir une relation avec eux. 
Et dans le cas de ce projet, avec la partie théâtrale c’est encore plus souligné : on intègre vraiment ce côté spectacle, et donc j’ai naturellement tendance à me rapprocher d’artistes qui ont conscience de ça, que ce soit dans la construction d’un vrai show ou plus simplement déjà dans le rapport au public.

Comment travaillez-vous sur la scénographie, le décor ? 

Camille Duchemin, la scénographe, travaille autant pour le théâtre que pour la danse ou les concerts. Donc elle a conscience des différences d’utilisation de l’espace. On a imaginé une scénographie conçue pour du hors-les-murs (c’est à dire, hors d’un plateau de théâtre, et donc ici dans des lieux de teuf), très adaptable et très modulable. On est parties sur l’idée d’installer le public en bi-frontal (c’est à dire installé de part et d’autre de la scène), avec le décor sur le dancefloor-même, avec un ensemble qui suggère les chiottes, un travail avec du néon, et directement l’utilisation de l’architecture du lieu pour situer l’entrée dans les chiottes, et les deux cabines. 

© Régis Mestre

C’est travail un peu punk mais vraiment super intéressant, parce que ça fait tout le temps évoluer les choses. C’est du spectacle vivant, après tout.

Quels lieux allez-vous investir pour les premières et prochaines représentations ? 

Pour cette week-ender de présentations, on va jouer au Sacré, puis à la Java, puis dans un lieu tenu secret pour la closing party

Ce sont des lieux où la capacité correspond à la jauge dont on a besoin, dont la programmation est cohérente, et puis qui ont une histoire. 
Jouer dans un des dancings des années 20 les plus réputés de la capitale, qui a accueilli Edith Piaf, ou dans l’ancien Social club, ça ajoute quelque chose dans l’air…

Quel est le but / projet à terme ? 

L’idée principale c’est de faire une exploitation dans une programmation théâtrale, mais toujours « hors-les-murs ». Le but de ces showcases est de montrer une partie de notre travail au grand public bien sur, et aux professionnels, qu’ils puissent se rendre compte de ce qu’on propose pour pouvoir s’engager. 

À ce stade on cherche des aides à la résidence et à la production, et de la diffusion dans des festivals d’émergence et de pluridisciplinaire. On a quelques belles promesses en vue, notamment deux très grosses soirées de représentation au festival d’Avignon 2021, en collab’ avec des personnes et structures dont je me sens très proche artistiquement et humainement – mais chut, on l’annoncera le moment voulu.

« Un théâtre ou un club, ce sont des lieux qui sont, des diffuseurs de culture, d’art, de spectacle, de vie, qui sont voisins de quartier, de commune. Autant créer un lien et les faire vivre ensemble. C’est aussi une des missions de la culture. »

J’insiste sur le caractère « hors-les-murs » du projet. C’est d’abord une manière de s’interroger sur la définition de la théâtralité, aux frontières du spectacle vivant. Mais aussi, c’est une façon de créer un lien avec le territoire, de faire vivre différemment un lieu ancré dans un ville, ou dans un quartier. C’est une notion importante pour moi, dans le sens où ça touche cette fameuse question de l’adresse. 

Et puis, c’est une nouvelle façon économique de penser un projet, je pense. L’économie d’un club n’a rien à voir avec l’économie du théâtre, et c’est une façon d’ouvrir les possibles, ou du moins de les diversifier : aujourd’hui une compagnie émergente ne peut pas s’attendre à bénéficier de toutes les subventions dont elle rêve, le marché de la culture est quand même pas mal bouché, c’est indispensable d’essayer de trouver d’autres façons de créer, et de se donner les moyens de le faire. Je ne dis pas que j’ai une solution miracle ou que c’est une idée de génie, mais en tout cas c’est une manière de chercher à dépasser certains freins.

Et encore une fois, je trouve ça important de relier ces ancrages : un théâtre ou un club, ce sont des lieux qui sont, des diffuseur de culture, d’art, de spectacle, de vie, qui sont voisins de quartier, de commune. Autant créer un lien et les faire vivre ensemble. C’est aussi une des missions de la culture, il me semble. 

Parallèlement, je travaille à une forme du projet plus légère matériellement et financièrement, qui pourrait servir d’amuse-bouche à la version complète, et qui permettrait de ne pas se couper de plus petites structures, ou de lieux/festivals qui n’auraient pas une économie de théâtre public. Il y a de plus en plus de spectacle vivant dans les festivals de musique électronique, de plus en plus de gens de ce milieu qui ont envie de toucher au spectacle vivant, et ce sont des partenaires logiques, dont je n’ai pas envie de me couper, ce serait idiot de ma part.

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