Joseph Schiano Di Lombo, diplômé de l’école nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, a dévoilé depuis deux ans une partie de son talent dans des domaines et registres musicaux aussi différents qu’inattendus qu’il lie avec une facilité presque déconcertante. Tour à tour romancier, compositeur, dessinateur, nous le rencontrons à l’occasion de la sortie de son album Musique de niche et avant son concert dans le noir ce vendredi 11 juin à La Gaîté Lyrique dans le cadre du festival Les Yeux Fermés

Peux-tu nous parler du processus du création de l’album Musique de Niche ?

J’avais cet album en tête il y a quelques années en discutant avec des amis. Je faisais un peu cette blague, qu’un jour, j’écrirai un album pour Golden Retriever qui est ensuite devenu « Musique de niche ». C’est seulement pendant le confinement que j’ai commencé à rassembler mon énergie, les morceaux que j’avais déjà écrit et que j’ai terminé ce qu’il me restait à faire.

Pourquoi est-ce que tu souhaitais absolument rendre hommage au Golden Retriever ?

Je trouvais ça drôle avant tout ! 

Quels sont les premiers artistes musicaux et plastiques qui t’ont influencé pour ce projet ?

Il y a beaucoup de personnes qui m’ont marqués ou me marque artistiquement, comme Joseph Hart, Marcel Duchamp, et des grands noms du XXème siècle. C’est la période que j’avais en tête récemment. Pour ce projet j’ai été inspiré par Mort Garson, qui a réalisé « Plantasia », un album concept de musique électronique pour faire pousser les végétaux.

Dans le principe d’album-concept, ou dans les sonorités ?

Oui vraiment dans le principe, pas dans la musique en soit, même si il y a un petit côté « musique douce » très sympathique. Ce ne sont pas du tout les mêmes outils, il y avait aussi Angelo Badalamenti dans ces influences !

La première track de l’album (‘When Puppies Dream‘) fait beaucoup penser à Twin Peaks…

C’est marrant car tout le monde me dit ça ! Pour moi, c’était plutôt ‘Interlude‘ qui y ressemblait. Finalement, c’est vrai que les deux peuvent s’y apparenter, pour moi la musique de Badalamenti apporte énormément à l’histoire et l’univers, je pense que Lynch qui est lui même musicien apporte une importance égale à la musique et à l’image.

Dans Twin Peaks, il y a beaucoup de concerts, de gens qui viennent jouer. J’ai adoré l’album de Julee Cruise pour la série, je l’écoute tout le temps, et c’est vrai qu’il y a quelque de très beau avec ces pads bien chauds. Ce que j’adore, c’est que la musique est assez simple mais elle transporte, il y a des choses volontairement kitsch comme par exemple le thème principal qui est impressionnant de kistchitude. J’adore ce côté années 80 et en même temps très sombre et profond, ce n’est pas de la musique d’ascenseur même si parfois ça en a un peu l’air.

Est-ce que ces styles de musique, l’ambient et l’expérimental tiennent une grand place dans ta vie ?

J’écoute principalement des musiques instrumentales, et très peu de musique chantée. J’ai des études musicales d’instrumentiste et je n’ai jamais vraiment été attiré par l’opéra par exemple – plutôt les récitals. J’aime le fait de pouvoir transporter les gens avec peu d’éléments, j’aime vraiment la musique sans paroles en fait. Je ne les écoute pas, pourtant j’écris, et j’accorde une importance très forte aux mots mais je me concentre sur la musique.

Ça te paraît inconcevable d’écrire sur tes propres chansons ?

J’ai essayé, et honnêtement je trouve ça assez mauvais. J’avais essayé d’écrire pour une chanson que j’avais composé car ça me paraissait assez logique, je me suis dit « Allez, tente » et puis finalement non, je ne l’ai fait écouter à personne. Mais j’écris des poèmes ! 

J’ai commencé par la poésie. Quand j’étais petit, j’écrivais aussi des débuts de romans. Je suis très « dans le passé », j’écrivais en alexandrins, je me donnais ces contraintes mais je n’avais pas grand chose à dire. D’ailleurs, je n’ai toujours pas grand chose à dire, c’est la façon dont je vais les dire qui m’intéresse. Par exemple, pour le roman que j’ai écris, ce n’est d’ailleurs presque pas un roman et il s’apparenterait plutôt à un livre de poésie, dans le sens où il n’y a pas vraiment de trame.

Pas de trame ?

Si, il y en a une, mais il n’y a pas d’événement majeur, je décris des évènements lumineux, et le roman s’ouvre et se ferme sur des pastiches de « La Divine Comédie » de Dante. J’utilise des rimes tressées et le principe de « tercera rima », mais je fais surtout ça pour me donner un cadre.

Drugs Tracker‘ est la seule track qui a ce côté tendu, dangereux, pourquoi tu n’as pas voulu plus appuyer ce côté plus sombre ?

C’est surtout dans le contexte de ce chien qui est employé par la police pour trouver de la drogue. Il y a ce côté polar… J’adorais ce morceau et je voulais moins mettre en avant ce côté dangereux. Ce qui se ressent principalement dans l’album, c’est ce côté charmant : si j’avais eu peur des chiens, j’aurais sûrement fait plus de sons dans ce style.

Est-ce que tu as travaillé seul sur l’écriture et la production de l’album ?

J’ai composé seul et j’interprète seul également, je joue tous les instruments au clavier, et mon père est la seule personne qui s’est ajouté au projet. Dans « Interlude », c’est mon père qui joue la guitare ! Il y a deux ans environ  je lui avait dit « aller joue cet accord, avec ce rythme et je t’enregistre », et puis j’ai improvisé les pads en live avec mon père et j’ai tout gardé.

Pour le mix, j’ai travaillé avec David Mestre du studio CBE, qui est un studio mythique de la variété française dans le XVIIIème arrondissement. On a beaucoup travaillé en numérique, avec très peu d’analogique. J’adore les beaux instruments, je viens d’ailleurs d’adopter récemment une flûte à bec baroque d’un mètre de long, j’aime les instruments analogiques et acoustiques mais j’aime aussi beaucoup ce que les VSTs permettent, et comme me disent mes potes qui sont à fond dans les synthés et l’analogique : « c’est le résultat qui compte ».

Pour l’album, on est parti d’une base VST, mais l’analogique est présent pour le mixage notamment avec une réverbération analogique qui contient des particules d’or. On a décidé de prendre le temps de mixer l’album et de ne pas passer que par l’ordinateur, ce qui a beaucoup « réchauffé » le son de l’album. Et maintenant quand je l’écoute sur vinyle, j’hallucine. J’ai du mal à me dire que ce ne sont que des VSTs.

Quels VSTs tu utilises du coup ?

J’en ai utilisé plusieurs, les Spectrasonics, et plus récemment j’ai utilisé Kontakt de Native Instruments, j’aime bien le côte compact des VSTs car c’est très riche et ça tient en vraiment peu de place.

Et côté logiciel ? 

J’ai utilisé Ableton un peu par défaut à vrai dire, mes potes m’ont dit de privilégier celui-ci aux autres alors je n’ai pas trop réfléchi. Je ne suis pas un mec très technique, je leur pose souvent plein de questions.

Tu as quand même utilisé de vrais instruments ? On entend du Rhodes sur certaines pistes…

Oui j’ai utilisé le Rhodes, mon Nord Stage 2, et un faux Mellotron. « The Gold End » est entièrement réalisé au Nord.

On a l’impression que le principe de narration dans cet album est important, est-ce que c’est quelque chose qui te viens du classique, et à quel point est-ce nécessaire dans ta démarche ?

Je trouve que ça donne plus de cohérence, et j’aime bien la cohérence, j’ai pas mal joué de musiques romantiques plus jeune. Chez Schuman par exemple on retrouve ça dans « Scène de la forêt » ou « Scène d’enfants ». Je trouve ça très beau quand un ensemble musical est dirigé vers une thématique précise, avec une sobriété dans les approches et surtout sans se disperser, comme a pu le faire Olivier Messiaen avec « Vingt regards sur l’enfant Jésus », c’est inspirant et ça permet d’un peu visualiser.

Justement l’album est très visuel, est-ce que vous avez envie de plus clipper ce qu’il y a sur l’album, ou alors ça ne t’intéresse pas ?

On n’en a pas trop reparlé, et je n’ai pas trop eu le temps d’y réfléchir… Mais par exemple sur « Bad Advert for Bad Croquette » qui est pour moi un mauvais morceau (attention ça ne veut pas dire qu’il n’a pas d’interêt), ça fait aussi partie du jeu de sortir des morceaux qu’on apprécie moins. Par exemple, « Caresses » je ne trouvais pas ça super, et en le faisant écouter à des amis, dont je respecte beaucoup les goûts, on m’a dit que c’était super et donc je me suis dit « Allez, on y va ». Peut-être qu’on voudra clipper « Bad Advert » mais rien n’est sûr.

L’album est dédié à un chien en particulier ?

Les morceaux en général sont dédicacés, Chopin les dédiait à des comtesses, des duchesses… Moi je l’ai fait en pensant à la chienne avec qui j’ai grandi, un labrador très très sympa, c’est à elle que je pense, surtout pour la dernière chanson.

Je me souviens du jour où l’on m’a annoncé qu’elle ne rentrerait pas, je me suis rué sur le « Requiem » de Mozart, car c’était le seul disque de classique qu’avaient mes parents, mais c’était un peu trop grandiloquent. J’ai écrit « The Gold End » pour lui dire au revoir à ma façon, mais ce disque est pour tous les êtres vivants, pas seulement pour les chiens.

On assiste a de plus en plus de collaborations entre artistes classiques et d’autres issus de l’electronique, est-ce que tu penses que ça peut redonner un souffle à ce style qu’on qualifie souvent péjorativement de « musique morte » ?

Le classique doit trouver d’autre moyens d’exister, j’ai été ouvreur, au théâtre des Champs Elysées principalement, en marge du conservatoire. Il n’y avait que des personnes d’un certain âge et je me disais intérieurement, « comment est-ce qu’on va faire pour rajeunir tout ça ? », et je pense que ça va forcément arriver. Dans le domaine de la création contemporaine, c’est intéressant d’utiliser son background, je ne serai jamais pianiste concertiste, ça demande trop d’abnégation, trop de travail, je suis plutôt versé dans le laisser-aller, dans l’instinct, la création.

Je n’aime pas suivre une partition, et le mélange classique avec des musiques plus récentes ou plus pop permet de bien plus s’amuser, comme ce que je fais sur le label de Sam Tiba, LandArts. J’en fais beaucoup de mon côté même si il n’y en a que très peu qui sortent.

Vu que tu n’aimes pas suivre à la lettre une partition, pourquoi tu n’as pas fait d’autre styles considérés comme plus « libre », le jazz par exemple ?

Le jazz ne me semblait pas du tout libre, il est aussi contraint ! Évidemment c’est le domaine de l’improvisation mais je n’avais pas du tout le cerveau pour, j’étais vraiment attiré par le classique. J’aime bien le jazz mais le classique me fascinait, la musique instrumentale classique, la musique vocale liturgique, ce ne sont pas que des choix de raisons, c’est aussi ma sensibilité et le choix du cœur.

J’ai eu du mal à me faire au solfège, au chiffrage d’accords, le théorique ce n’est vraiment pas pour moi. Je fonctionne beaucoup à l’oreille et à l’instinct, et grâce à ça j’avais une petite avance sur ce qu’on allait apprendre. Mais il m’a bien sûr fallu de la rigueur. J’ai fait 6 ans de clarinette avant de commencer le piano vers mes 14-15 ans, et j’ai énormément travailler pour rattraper mon retard. En deux ans, j’ai pu jouer les mêmes pièces que des élèves qui avaient commencés à 6 ans car j’étais extrêmement motivé !

Et quand je suis arrivé à l’École Normale à Paris et que je préparais l’entrée au conservatoire supérieur, c’était trop dur pour mes capacités physiques, je n’avais pas la main assez solide, mais je ne regrette pas de ne pas être devenu concertiste. Je sais tellement ce que c’est un bon pianiste que ça me contraint à l’humilité. Il y a tellement de choses à apprendre, je continue à travailler les études de Chopin pour moi, mais ce n’est plus ma priorité.

Il y a des pianistes contemporains que tu admires ? Et qui t’impressionnent ?

Bertrand Chamayou et Alexandre Tharaud côté pianistes, je trouve qu’ils sont très bons. Il y aussi Maria Joao Pires, qui est vraiment une de mes pianistes favorites… Maria Tipo également, mais elle est morte. Et dans les chefs d’orchestre, Jordi Savall. J’écoute beaucoup d’artistes différents et je trouve qu’il y a du bon à prendre dans chaque artiste, même Glenn Gould, il y a beaucoup de gens qui vomissent ce genre d’artistes mais j’aime bien, comme Lang Lang.

Ils souffrent un peu de cette image péjorative de « singe savant »...

C’est quelque chose qui existe, il y a un peu de racisme vis-à-vis de ça dans les conservatoires mais ce n’est pas possible de penser comme ça, par exemple Yuja Wang est une artiste complètement hallucinante, les gens qui continuent dans ce racisme devraient aller la voir, pour moi elle a plié le game. Quand tu vas la voir en concert, ça te calme tout de suite. 

Est-ce qu’on peut t’attendre dans d’autres registres que l’ambient et le classique dans les projets à venir ?

En septembre, j’irai en résidence pour essayer d’écrire la musique du Polar que j’ai sorti. Cet été, j’aimerais sortir une nouvelle reprise sur Land Arts, toujours dans le cadre du mélange pop/classique, et il y a d’autres styles auxquels je suis en train d’accéder via différentes collaborations, mais pour ces projets là, on travaille beaucoup, on échange beaucoup, notamment avec Ian Tocor (signé chez Cracki Records), qui fait de l’electro bien dark, et Marino, qui est un musicien jeune, et qui a débarqué à Paris cet été, et qui a un compte Instagram très drôle (@marinozememeur).

On fait de la musique ensemble, on a déjà un mini EP qui en est encore au stade de maquette, et on tente pas mal de mélange assez marrants. C’est ce qui est sur la planche en ce moment, des projets plutôt house/electro, et de mon côté je planche toujours sur l’ambient. La machine à rythme se situe de l’autre côté de la planète pour moi, mais un jour j’arriverai à l’apprivoiser.

Un jour j’aimerais faire de la musique pour danser, faire de la trance me tenterait beaucoup j’en écoute pas mal en ce moment, à vélo et tout, j’aime vraiment. Jam&Spoon par exemple.

C’est marrant car la trance est assez liée au classique finalement, avec les « Adagio » de Tiesto par exemple.

Oui c’est vrai car je trouve que la trance comme le classique véhiculent beaucoup d’émotions, c’est généreux dans l’émotion, parfois un peu trop… Mais il y a des pépites qu’il faut aller creuser, et parfois des morceaux qui ne font pas du tout trance et où tu retrouves deux trois éléments qui te montrent que c’en est. En vrai, j’ai un mentor qui m’explique bien les nuances donc je l’écoute.

Est-ce que tu comptes faire du live bientôt ?

Pour cet album je n’y ai pas pensé du tout, mais j’ai un concert à la Gaité Lyrique le 11 Juin, juste au piano et dans le noir puisque c’est le thème de la soirée. Je jouerai une rêverie sur le dernier texte publié de Gaston Bachelard intitulé « La flamme d’une chandelle », un texte magnifique qui parle des vieilles lumières qu’on n’allume plus à cause de l’électricité. La flamme a une vie propre, elle incite à la rêverie, c’est un animal mythique, mystique, et je trouvais ça très intéressant d’être dans le noir pour faire sonner une chandelle éteinte, faire fondre l’idée de mouvement dans la matière du son.

Quels sont les morceaux que tu écoutes en ce moment tu nous recommanderais ?

Je suis toujours un peu en retard par rapport à ce qui sort, mais j’ai adoré « AIM » de M.I.A, j’ai replongé dedans récemment. Sinon j’écoute beaucoup de musique de flûte à bec mais je sais pas vraiment si je dois le recommander, Johnny Nash sinon, les albums de guitare électrique solo j’adore, Dean McPhee, qui me fait beaucoup penser à de la musique de film, il improvise, il est dans sa bulle, j’aime bien les musiciens comme ça, c’est très beau et ça fonctionne très bien.