La DJ et productrice Jennifer Cardini lancera sa série de soirées intitulée Nightclubbing le 8 octobre prochain à Paris, au Badaboum. Rencontre. 

Certaines flammes ne s’éteignent jamais. Forte de ses deux labels Correspondant et Dischi Autunno, l’incontournable Jennifer Cardini vit une année charnière et mène sa barque d’une main de maître. Les intempéries de la vie n’auront pas raison de sa passion et la DJ de 47 ans se sent désormais investie d’une mission : celle de contribuer à une culture qu’elle aime et qui l’a forgée, celle aussi de porter le flambeau des idéaux auxquelles elle croit. Son tout nouveau projet Nightclubbing est un peu de tout ça, et sûrement bien d’autres choses encore.

Tu reviens d’une tournée aux États-Unis, comment s’est passé ton voyage, deux ans après tes dernières dates américaines ? 

Jennifer Cardini : J’ai fait quatre villes en quatre jours, c’était assez sport. J’étais aussi émue de pouvoir retourner aux Etats-Unis, revoir des amis et des artistes du label (Correspondant). Mais tout était assez vide, l’aéroport était désert, les contrôles passeport à JFK m’ont pris 5 minutes au lieu de 2 heures habituellement. C’était assez irréel !

Ma première date était jeudi à New-York, puis j’ai enchainé tous les soirs jusqu’à dimanche, à Detroit. Pleins de gens sont venus me faire des retours sur les sorties des deux labels, ça fait plaisir quand tu vas aussi loin de voir que ton travail est suivi, surtout après la pandémie quand c’était frustrant de sortir des projets et de ne pas avoir le feedback du public. 

« L’idée est (…) de redéfinir le clubbing. »

Tu es de retour à Paris le 8 octobre au Badaboum dans le cadre de tes soirées Nightclubbing. Quand et comment est né le projet ? 

Nightclubbing est né il y a deux ans. L’idée est, sans prétention aucune, de redéfinir le clubbing. Ce projet découle directement de mon expérience personnel en tant que club kid gay. Je n’avais personne à qui m’identifier dans la vie de tous les jours, et retrouver des gens comme moi sur le dancefloor a fait que le club est devenu un endroit où je me sentais bien. Je m’y suis épanouie à tel point que j’en ai fait mon métier depuis 25 ans maintenant. 

Quand j’ai commencé à sortir, je me souviens qu’il y avait tous types de personnes sur un dancefloor. Puis la musique électronique est devenue mainstream et le public et les line-ups sont malheureusement devenus très « white hetero« , particulièrement en Europe.

On observe quand même du progrès depuis quelques années en France, et dans le milieu festif parisien…

C’est vrai que ça va mieux depuis quelques années. Quand on a lancé Nightclubbing il y a deux ans, on voulait profiter de cet élan et de l’espoir que les choses redeviennent enfin ce qu’elles avaient été.

Personnellement, durant ma période post-Pulp (ndlr : club parisien dans lequel elle était résidente et qui a fermé ses portes en 2007), j’ai trouvé que tout était très uniforme et « white straight« . Quand tu penses que les musiques house et techno viennent des minorités LGBT africaines-américaines et latinos aux États-Unis, tu te dis qu’il y a un problème et que le message ne circule plus.

« Il faut retrouver des espaces dans lesquels on puisse se sentir libre ! »

Quelles sont les valeurs portées par Nightclubbing ?

On arrive à un moment charnière, et les questions liées à la diversité et au genre sont sur la table. La programmation des soirées Nightclubbing sera principalement composée d’artistes queer underground et de line-ups inclusifs. On veut aider les collectifs LGBTQI+ à émerger, c’est en quelque sorte une porte ouverte aux jeunes artistes queer et issus des minorités. L’idée est que ça soit un projet global et qu’on reverse une partie des bénéfices à des associations qui nous tiennent (à nous et aux artistes) à coeur.

C’est aussi un espèce de repère après 25 ans de carrière. Je me pose la question de ce que j’ai envie de faire maintenant, de ce que j’ai envie de transmettre. Je pense que beaucoup d’artistes de mon âge ne prennent pas le temps d’y penser. La vraie question est de savoir quelle scène on veut pour les années à venir. Moi, je veux qu’elle soit forte, qu’elle continue à exister et je sens que c’est ce que je dois faire. Finalement, Nightclubbing est plus tourné vers les autres que vers-moi-même. 

En France, on a récemment pu observer une grande défiance des autorités envers la culture rave. Quelle est l’urgence selon toi ?

Vu le climat politique et l’oppression de Monsieur Darmanin, il faut retrouver des espaces dans lesquels on puisse se sentir libre. J’ai été hyper choquée par ce qu’il s’est passé à Redon. En France, il y a une volonté de casser cette union entre les communautés qui fait flipper, et puis il y a aussi des mentalités à changer d’urgence. Il y a de l’éducation à faire, encore et toujours. Avec Nightclubbing, quand on va dans un lieu, l’idée est d’avoir une discussion quelques jours avant l’évènement avec les gens qui y travaillent. L’idée est de défendre quelque chose auquel je crois depuis toujours. J’ai vraiment envie qu’on fasse des belles fêtes et que tout le monde soit safe. 

« Je veux que ce label [Dischi Autunno] soit pensé comme une famille. »

Dure Vie a obtenu la première du morceau Reflexion issu de l’EP de Yula Kasa & Mi.RO (Dischi Autunno) prévu pour fin septembre. Qu’est-ce que tu peux nous dire de cette sortie ? 

J’ai complètement craqué sur ce morceau ! Je le trouve hyper beau et les remix sont mortels. Ça fait un moment qu’on bosse dessus et on trouvait ça un peu triste de le sortir en pleine pandémie. Avec les confinements, j’avais peur que les gens ne réalisent pas à quel point c’est joli.

Tu t’es produite sur la scène de la MESS le 29 août dernier avec des artistes qui ont déjà sorti des EP sur Dischi Autunno (Kendal, Pablo Bozzi et Younger Than Me). Quel lien entretiens-tu avec ces jeunes artistes et à quel point est-ce important pour toi d’embrasser cette nouvelle scène florissante ?

On s’est beaucoup embrassés au sens propre aussi ! Je les adore, et j’adore travailler avec eux. Je dois dire que Dischi et Correspondant ont été refaçonnés par la pandémie. Sur Correspondant par exemple, il y aura dorénavant un remix fait par une artiste sur toutes les sorties pour éviter les EPs exclusivement masculins. Sur Dischi Autunno, il n’y aura pas beaucoup d’artistes. Je veux travailler avec des gens qui me donnent envie de partir avec eux mixer tout le week-end. Je veux que ce label soit pensé comme une famille. 

Retrouvez Jennifer Cardini sur la scène du Badaboum le 8 octobre prochain à l’occasion de la première soirée Nightclubbing à Paris.