Photo à la une © Jacob Khrist

Depuis la mi-mars, le secteur musical connaît une crise sans précédent. Les clubs et lieux clos sont murés dans le silence, les festivals connaissent un été noir, l’industrie événementielle limite son activité en plein air pour survivre, la créativité des artistes est ficelée, et des centaines de milliers de personnes qui en vivent à l’année sont las de tirer sur la corde. Interrogé en exclusivité par Dure Vie, Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe et ancien ministre de la Culture, se veut optimiste – tout en alertant les pouvoirs publics de la nécessité « vitale » de prendre des mesures d’urgence « sans attendre » pour les « trésors et gisements de talents » dont regorgent les musiques électroniques. 

Quel regard et réflexion tirez-vous du confinement ? 

Le confinement n’a évidemment pas été un moment heureux, puisque les radios et les télévisions ont été les vecteurs de souffrances terribles, en particulier pour de nombreuses familles. Ça a été un temps de lecture, d’écriture, d’écoute de musique et de farniente

Face à une situation inédite et historique, c’est un sentiment à la fois d’impuissance et d’humilité. Tout à coup, le monde se détraque. Notre orgueil d’être humain nous portait à penser que l’on pouvait agir immédiatement sur notre destin collectif, mais nous avons été submergés par un mal insaisissable, et nous le sommes encore. Plus qu’à l’accoutumée, nous avons et sommes ramenés à notre situation d’êtres humains éphémères, de passage. Et en même temps, si l’on a été épargnés par la maladie, c’est le temps de la réflexion à des choses plus simples et la redécouverte d’une beauté insoupçonnée !

Quand on peine à décrire la violence avec les mots, la musique le peut-elle ? 

Naturellement, beaucoup plus, tout comme les poètes savent parfois trouver des mots qui vont au-delà des sentiments immédiats. Je réécoutais à travers la voix de Sylvain Tesson à la radio les poèmes de Rimbaud. Il savait lire au-delà de l’instant lorsqu’il se proclamait « voyant ». « Voyant », ça veut dire bénéficier d’un regard translucide qui est au-delà de ce qu’on peut décrire. C’est pareil pour la musique : elle vous donne tout d’un coup des ailes pour vous transporter ailleurs, alors que les mots courants peuvent parfois vous aplatir. 

Vous avez pu échanger avec le Président de la République à plusieurs reprises pendant le confinement. Que lui avez-vous transmis ? 

Le Président m’a en effet invité à le rencontrer il y a un mois et demi. J’avais publié un article dans Le Monde et d’autres journaux pour enjoindre les pouvoirs publics à deux choses : prendre des mesures d’extrême urgence pour sauver les acteurs culturels et artistiques, et imaginer ce que pourrait être un plan à long terme de refondation de la politique des Arts. 

Je lui avais notamment fait part de ma réflexion au sujet d’un « New Deal de la culture », selon l’expérience mise en place par Franklin Roosevelt après la crise de 1929 aux Etats-Unis. Retrouver très vite un dialogue avec les créateurs, les cinéastes, les écrivains, les compositeurs… Ce plan avait sauvé le pays et tous ses artistes, et contribué à la renaissance de la vie culturelle américaine qui s’est pleinement déployée après la guerre. 

« Il est vital que les pouvoirs publics prennent des mesures d’urgence sans attendre ! »

En pratique, il s’agissait non seulement d’adopter des mesures d’urgence en faveur des intermittents via la mise en place de l’année blanche (qu’il a bien voulu entreprendre et annoncer quelques jours plus tard), mais aussi et sauver tous les autres. L’ensemble des « invisibles », celles et ceux qui ont des situations plurielles et parfois méconnues. Je crois profondément qu’il faut sauver les mille et uns trésors de la création. Aujourd’hui, on pourrait refonder autrement la politique des Arts et de la Culture de demain.

Concernant la musique électronique, la situation est évidemment désastreuse, plus que d’autres domaines dans les réseaux liés aux concerts, aux lieux de musique et de vie. Je l’observe évidemment avec les salles de musiques actuelles que j’avais créé il y a certain temps, et qui sont pour l’heure toujours fermées. Il est vital que les pouvoirs publics prennent des mesures d’urgence sans attendre !

Vendredi dernier, Libération accordait un dossier complet sur les musiques électroniques. Dans la tribune signée par plus de 170 artistes, on lit : « La cathédrale des musiques électroniques est en feu ». Quel est votre sentiment ?

Depuis toujours, nous ne sommes pas très nombreux à nous battre pour les musiques électroniques. J’ai – si j’ose dire – été élevé à cette musique par des hommes qui sont des amis et qui ont disparu aujourd’hui, comme Pierre Schaeffer et Pierre Henry à travers leurs recherches visionnaires, et tous les mouvements et courants qui ont suivi.

Pendant longtemps, les responsables publics ont été assez indifférents face au combat des musiques électroniques, et je l’ai soutenu contre des montagnes. J’ai le souvenir d’une époque particulière (dans les années 90) où la techno était présentée comme une oeuvre du diable, la police interdisait les free party, les concerts, les rencontres… En réaction, lorsque j’ai créé la Techno Parade avec Technopol (ndlr : première édition en 1998), c’était justement pour tenter de donner plein droit de cité aux musiques électroniques qui étaient marginalisées, écartées, dénoncées, conspuées ou excommuniées. 

Les temps ont un peu changé aujourd’hui : il n’y a pas cette animosité que nous avons connu à l’époque, mais il reste de l’incompréhension et de l’indifférence. Pourtant, je ne désespère pas ! Je suis optimiste par tempérament, et je pense que les choses vont bouger. La tribune qui a été publiée dans Libération est une très bonne initiative que j’appuie évidemment, et l’engagement des artistes, des DJs et des compositeurs est très fort. Je n’ai pas de doute que cette prise de position ébranlera les pouvoirs publics. 

« La musique électronique est en danger d’extinction » en France, alors que d’autres pays comme l’Allemagne ont pris des mesures plus importantes en faveur du secteur culturel et musical…

La situation est violente. Les mots expriment simplement avec justesse une situation dans laquelle les musiques électroniques sont littéralement broyées. C’est une bonne chose de le dire et l’écrire, car c’est ce qu’il se passe. Il y a une responsabilité nationale. La France est une des terres de la musique électronique, avec Schaeffer et Henry comme je le disais, mais aussi beaucoup d’autres créateurs dont le succès international est notable, comme Laurent Garnier par exemple. Les pouvoirs publics ne peuvent pas être indifférents à ces trésors et ces gisements de talents ! 

J’ai écris puis vu la Ministre de la Culture Roselyne Bachelot il y a deux semaines, pour attirer son attention et lui dire de vive voix mon inquiétude. Elle m’a dit qu’elle souhaite prendre les choses en main, et qu’elle agirait. Beaucoup d’artistes sont dans l’attente, et malgré leur passion et leur engagement, ils cherchent avant tout des capacités de survie matérielles. 

Et nous en avons les moyens ! L’Allemagne est une terre de traditions pour les musiques électroniques. Rappelons-nous de la fabuleuse Love Parade de Berlin à laquelle j’ai participé à de nombreuses reprises. À l’époque même de la RDA, ancienne Allemagne de l’Est, les clubs de musiques électroniques se constituaient clandestinement – et j’avais eu l’occasion d’y assister. Il y avait une ferveur extraordinaire pour la musique électronique, et ça continue encore ! Face à la crise sanitaire, le gouvernement allemand a pris des mesures parce qu’il est conscient de l’importance de ce secteur. Il n’y a pas de raisons que la France ne le fasse pas. Nous sommes certainement un des pays les plus talentueux en la matière.

« Il faut trouver des solutions qui permettent aux jeunes de vivre et de respirer. »

Privés de clubs et de festivals, les fêtards organisent des événements illégaux ou dansent masqués à ciel ouvert. Est-ce une situation tenable ? 

On ne peut pas sous-estimer le danger sanitaire. Mais on peut trouver des solutions ! Avant d’envisager une autre manière de faire la fête ou un retour « à la normale », il faut en priorité dégager des moyens et des ressources pour la faire vivre. Assurer la survie matérielle des artistes, des créateurs, des techniciens, et des milliers de gens qui sont liés aux musiques électroniques. C’est capital. 

En ce qui concerne l’organisation, les solutions à court terme sont là avec un peu d’imagination. À l’Institut du monde Arabe (ndlr : dont il est le fondateur), comme beaucoup, on s’est adaptés. Jusqu’à début septembre, le rooftop de l’IMA ouvre de 20h à 3h et nous invitons des DJs à mixer. J’ai également fait une demande d’organisation d’un concert de musique électronique sur le parvis. Ce sera une belle occasion de faire entendre les musiciens. 

Il faut surtout encourager les initiatives qui permettent des rencontres, des fêtes, et des concerts de diverses sortes. Je suis actuellement en Italie, et nous étions hier à Naples où nous avons assisté à un opéra en plein air qui a réuni plus de 5000 personnes. La France est encore un peu frileuse… Même si quelques initiatives existent tout de même : je pense par exemple au Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron. Bien que ce ne soit pas le même domaine, tous les festivals ou presque ont été annulés cet été. On a rien, c’est terrible !

J’avoue avec émotion que j’ai aussi regretté que l’on ait supprimé la Techno Parade en septembre, car je pense qu’on aurait pu trouver des solutions à sa tenue. Il ne faut pas tomber dans la politique du “tout ou rien” : on peut imaginer des formules astucieuses !

Ces derniers temps, les jeunes (via ces fêtes) ont souvent été pointés du doigt dans la presse comme véhicules privilégiés du virus… 

Ces journalistes refusent de comprendre qu’il y a un désir de vie. La vie, c’est évidemment d’abord la santé et la priorité d’endiguer le virus, mais c’est aussi se retrouver. C’est le plaisir de l’amour et de la rencontre. Je pense qu’on peut trouver des solutions intelligentes et humaines pour que les deux soient faisables. L’attitude de certains responsables cède souvent à la panique et à la défiance à l’égard des fêtes, mais ce n’est pas nouveau. Il faut trouver des solutions qui permettent aux jeunes de vivre et de respirer. 

COVID-19 et liberté événementielle semblent antinomiques. Est-ce une équation impossible à résoudre ? 

Rien n’est impossible. On peut trouver des solutions et des espaces dans un équilibre intelligent. Pour reprendre l’exemple de l’Italie, il y a des festivals qui renaissent, des événements qui émergent, des lieux où l’on se retrouve. 

L’urgence absolue est de ne pas laisser mourir les DJs, les artistes, les techniciens et toute la sphère électronique. Dans cette série de mesures qu’il faut prendre, il faut aider les indépendants, les précaires, les musiciens libres, car pour eux les mesures ne sont pas suffisantes. Mais je suis optimiste ! Je pense que la pandémie finira par cesser. Il faut agir sans attendre, ici et maintenant, car il ne faudrait pas qu’on se retrouve dans quelques mois avec des villes qui auront perdu le charme de leur vie culturelle. 

« 2021 doit être une année de la renaissance artistique, culturelle et musicale »

Finalement, je pense que Madame Bachelot ne sera pas insensible à la demande que je lui ai adressée. Il y a quelques jours, j’ai à nouveau écrit une lettre au Président pour lui dire à quel point il était vital que la France puisse conserver ce gisement de trésors des musiques électroniques. J’espère qu’il n’y sera pas insensible non plus. Il faut tout faire pour que 2021 soit une année de la renaissance artistique, culturelle et musicale ! 

Quel message voulez-vous adresser à la sphère électronique, à ses acteurs et à ses publics ? 

Combativité et confiance. Les initiatives qui sont prises sont excellentes, je les approuve et y souscrit. Tous les signataires de ces textes sont des amis ou des artistes que j’ai eu l’occasion d’inviter et de soutenir, et je suis heureux qu’ils prennent la parole. De mon côté, je continuerai à m’exprimer et à défendre le sujet.

Mon tempérament me conduit toujours à convertir un obstacle en tremplin. Car historiquement, les moments de crises s’accompagnent généralement d’une renaissance de la politique des Arts : le Front Populaire en 1936, la Libération en 1945 et les premières mesures prises pour le théâtre après la guerre, la crise de régime de mai 1958 suivie par de la création du Ministère de la Culture par de Gaulle et Malraux… Les changements politiques profonds comme celui de 1981 ont conduit à adopter des politiques nouvelles des Arts que j’ai eu le privilège et l’honneur de conduire pendant plusieurs années. 

Aujourd’hui, c’est une crise qui n’est pas politique, mais c’est une crise sanitaire inédite : il faut saisir cette occasion pour sauver les artistes, les créateurs et les organisateurs, et en même temps imaginer un futur qui sorte des sentiers battus. Ce temps peut être l’occasion enfin de donner aux musiques électroniques un statut, qui jusqu’à présent est trop précaire, incertain et éphémère. 

J’y travaille. Mon optimisme est inoxydable !