Depuis sa création en 2011, le label Slapfunk a su s’imposer comme une référence de la scène underground néerlandaise, et Utrecht est devenu le bastion de ceux qui ont fait des beats rugissants et brutaux leur marque de fabrique.

À mi-chemin entre UK Garage et rythmiques deep, les frères Tjon Sack Kie, plus connus sous leurs alias respectifs Samuel Deep et Julian Alexander, ont su créer une atmosphère qui leur est propre au sein du duo Ingi Visions.

Comment avez-vous découvert le monde de la musique électronique ? Quelles ont été vos évolutions musicales respectives ?

Sylvestro (Samuel Deep): Plus jeune, beaucoup de mes amis écoutaient du hip-hop. C’était aussi l’époque des mouvements hardcore et gabber, ils avaient explosé quand j’avais 9 ou 10 ans. On peut d’ailleurs retrouver cette influence « hard » dans la plupart de mes morceaux, principalement à travers les kicks et l’énergie. En 2006, je suis allé à ma première soirée avec de la musique électronique et j’ai été scotché.

Julian (Julian Alexander): Mon frère faisait toujours de la musique électronique et de mon côté j’ai joué plusieurs instruments, principalement de la guitare et de la contre basse. J’ai commencé à réellement me constituer une formation musicale à travers le jazz. Après ça je me suis mis au hip-hop, avant de découvrir la scène house.

On retrouve une grande influence de la scène UK dans ta musique Sylvestro. Beaucoup de producteurs house ont plutôt tendance à revendiquer des influences américaines, notamment de Chicago et New-York, alors que tu es très proche des sonorités anglaises. Qu’est ce qui t’inspire avec ce son ?

Sylvestro: J’ai commencé à écouter de la house garage quand j’avais 14 ans. J’allais sur internet pour écouter les émissions BBC One Extra qui en diffusaient alors beaucoup. Ce type de musique n’était alors pas très connu aux Pays-Bas dans les années 90, on la retrouvait seulement lors de certaines soirées à Amsterdam. J’aimais beaucoup les rythmiques et la façon dont les producteurs construisaient les morceaux. Aujourd’hui, on retrouve plein de styles, de la jungle, du dubstep, de la garage, du 2-Step… Et toutes ces musiques sont très rythmées, c’est ce que j’apprécie tout particulièrement.

Julian, tes morceaux sont plus profonds, qu’est ce qui explique la différence entre vos deux approches musicales ?

Julian: Oui, on est frères et on aime vraiment les mêmes choses, mais en y regardant de plus près certaines choses nous différencient. Mes morceaux viennent plus de ma propre approche musicale. Je cherche constamment de nouvelles choses pour trouver l’inspiration, pour faire sonner ma musique d’une façon particulière.

On peut aussi remarquer que ta musique peut parfois se rapprocher un peu de celle de la scène roumaine. Te sens-tu musicalement proche d’elle ?

Julian: Au début je me contentais simplement de faire les choses dans mon coin mais maintenant, oui, je sens ma musique assez proche de ce qu’on retrouve actuellement en Roumanie. J’aime beaucoup l’aspect profond que dégage le son roumain, on sent que les producteurs essayent de raconter une histoire derrière chacun de leurs morceaux et c’est ce que j’apprécie. C’est également ce que j’essaye de faire avec ma musique, mais à ma manière !

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Actuellement, beaucoup de producteurs ont tendance a retourner vers les machines pour produire leur musique, et vous ? Considérez-vous que retourner à un processus physique pour créer du son est une bonne chose ?

Sylvestro: On peut faire des rythmes qui sonnent très hardware avec des logiciels. Parfois tu entends des morceaux super et tu es persuadé que ce sont des machines qui sont à l’origine du son alors qu’il s’agit uniquement de logiciels. Il ne s’agit là que de savoir ce que tu préfères personnellement. Je trouve toutefois que travailler avec des machines donne un aspect organique au son, ça lui donne un côté un peu oldschool, comme quand tu mixes avec des vinyles.

D’ailleurs, tant qu’on parle de vinyles, que penses-tu de l’éternel débat entre mixer sur vinyles ou digital ? Est-ce important à tes yeux ?

Sylvestro: Chacun fait ce qu’il préfère. Si quelqu’un veut jouer sur vinyles, je le respecterai totalement, mais s’il préfère uniquement jouer sur digital, je respecterai ce choix également. Je joue sur les deux formats, j’utilise aussi bien des vinyles que des CDs ou du digital. Si je peux télécharger quelque chose d’introuvable au format vinyle, je serai heureux de pouvoir le jouer en digital ! Je veux pouvoir jouer tout ce que j’aime.

À quand remonte le lancement de Slapfunk ? Que pouvez-vous nous dire sur les origines du label ?

Sylvestro: On a lancé le label en 2012, et la première sortie était entièrement faite maison, avec Malin Génie, Anil Aras, Daniele Temperilli et moi-même. On voulait simplement sortir notre musique et on en est rapidement venu à l’idée de créer notre propre plateforme. Avant ça, on organisait nos propres soirées depuis 2009, mais sans avoir vraiment de nom. On aimait beaucoup jouer de la musique avec des rythmiques marquées par des hi-hats et des claps très claquants. On en est alors arrivé à se poser la question du nom « Slapfunk » car on mettait aussi en avant des sons assez funky, et un bon jour on s’est dit : « Fuck it, ce sera Slapfunk« 

Suite à ça, on s’est mis à retravailler notre musique pour la rendre plus personnelle, pour mettre en avant ce qu’on avait créé et joué. C’est toujours très énergique, on s’appuie beaucoup sur le groove, l’humeur et la volonté de faire danser les gens.

Julian: Quand ils ont commencé à organiser leurs soirées, j’étais pas encore vraiment rentré dans la musique électronique. J’étais plus jeune, j’avais seulement 14 ans, du coup je demandais toujours à mon frère de me mettre sur liste. Une fois, ils ont organisé une soirée qui était vraiment incroyable et j’étais totalement bouche-bée. Je me suis enfin rendu compte de ce qu’était réellement la scène des raves mais aussi le son Slapfunk. Quand ils ont lancé le label, j’ai décidé de me joindre à eux pour faire de la musique.

Pouvez-vous nous décrire la scène underground d’Utrecht à vos débuts ? Il semblerait que Slapfunk soit très fortement lié à cette ville. 

Sylvestro: À l’époque de nos premières raves, la ville était véritablement en train d’exploser. Beaucoup de clubs affichaient d’excellents line-up et il y avait énormément de soirées illégales. On pouvait voir plein de gens qui vivaient en-dehors de la ville venir ici pour faire la fête. Malheureusement, tout s’est arrêté au moment où d’un côté la police a mis un coup d’arrêt aux raves, et de l’autre trop de soirées étaient organisées dans les clubs. À présent, la scène doit être reconstruite. Il reste bien quelques clubs mais ce n’est plus comme avant.

La musique house était-elle bien représentée à cette époque ?

Sylvestro: C’était principalement des soirées minimale et techno, à l’époque il n’y avait pas beaucoup de soirées house. Quand on a commencé nos soirées, on jouait plein de styles différents en un set, de la minimale au garage ! On a pu apporter un petit vent de fraîcheur à Utrecht. Notre son était différent et c’est ce qui nous a aidé à gagner en visibilité au sein de la scène underground.

Concernant l’identité de Slapfunk, si on met la musique de côté, comment la définiriez-vous ? Qu’est ce qui vous définit sur le plan visuel et philosophique ?

À l’intérieur de notre dernier LP, le Raw Joints #5, tu as une illustration qui nous reflète bien. C’est assez difficile à décrire, c’est une danse tribale de squelettes autour d’un point central sur lequel trône un vinyle. On dirait une grande danse rituelle, et c’est le point principal avec Slapfunk: faire bouger les gens et les rendre fous, c’est notre vision de la fête.

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Justement, à propos de ce LP, on peut voir à l’évidence des artistes du label mais également de nouveaux arrivants comme William Caycedo, Pascal Benjamin ou encore Miffy & Miller. Sur quels critères allez-vous vous baser pour sélectionner de nouveaux artistes ?

Sylvestro: On se base uniquement sur la musique, on ne veut pas être spécifiques avec les artistes. Je me fiche pas mal du milieu musical dont vient l’artiste: si le son me plaît, je le sors. Peu importe s’il s’agit d’un débutant ou d’un artiste confirmé. On ne veut pas juger nos artistes sur le milieu dont ils viennent, seulement sur le son qu’ils font.

Vous avez crée un duo, Ingi Visions. Qu’est ce qui vous a amené à ce projet ?

Sylvestro: Sur mon premier EP en solo, on avait fait un son ensemble et c’était la première fois qu’on composait tous les deux.

Julian: Je me rappelle bien de ce morceau. J’avais fait un beat assez délirant que j’avais envoyé à mon frère qui l’a trouvé finalement bien cool. Il m’a proposé qu’on le finisse ensemble, et on l’a appelé « Ingi Visions« . Plus tard, on a décidé d’adopter ce nom car mon frère m’avait raconté des histoires à propos des visions qu’avaient les amérindiens par le passé.

Sylvestro: On vient du Surinam, en Amérique latine, et notre famille a du sang amérindien. En fait, il se trouve que la plupart des gens derrière Slapfunk ont des origines amérindiennes et au Surinam, « Ingi » désigne les anciens indiens. On s’est donné ce nom car ça définit notre vision de la musique.

Cette référence aux anciens indiens fait donc partie intégrante de l’identité de Slapfunk ?

Sylvestro: Oui, absolument.

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À travers ce duo, quelle est votre vision de la musique ? Elle s’oriente plutôt vers le groove ou la profondeur ? Sur les deux à la fois ?

Sylvestro: Ça va vraiment varier. Parfois c’est plus orienté house alors que d’autres fois on se focalisera plus sur les basses. On peut partir aussi bien sur de la techno assez hard que sur du UK garage.

Julian: On aime jouer plein de choses différentes alors on veut que la musique qu’on produit soit à cette image.

Comment vous répartissez-vous le travail de production ? 

Julian: On fait tout ensemble du début jusqu’à la fin. Mon frère collectionne des disques tout comme moi, et on se les partage pour nos sets. C’est pareil en ce qui concerne la production. Il n’y en a pas un qui va faire les rythmes et l’autre le reste du track. On crée tout ensemble.

Pour finir, quels sont vos projets pour ce début d’année 2017 ?

Sylvestro: On bosse actuellement sur un EP d’Ingi Visions et on fait quelques morceaux avec Ferro en ce moment également. Un EP avec lui devrait bientôt sortir.

L’équipe de Slapfunk est à retrouver le 28 janvier à Amsterdam au Warehouse Elementenstraatavec after au Bret. Le 10 février, le label fêtera ses 5 ans à Utrecht.

Ingi Visions: Facebook

Julian Alexander: Facebook / Soundcloud / RA

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Visuels : Sven Signe den Hartogh