Par une chaude soirée d’été du début des années 90, vous êtes à New-York, et venez tout juste de vous extraire d’un club duquel votre corps résonne encore de l’extase sonore que vous venez de lui offrir. Le ciel est plein d’étoiles, immuable, surpris comme l’allié délectable de votre perpétuelle rêverie. Cette cinématique, c’est le fruit de la réminiscence de François X, monstre de la techno hypnotique et figure incontestée de la scène électronique française, capitaine résident des soirées Concrete et fondateur du label DEMENT3D Records.

DJ aguerri depuis de longues années, François-Xavier est un esthète de la musique à l’utopie généreuse et fertile, avide d’expériences, de nouveaux bagages musicaux, de rencontres, et d’un dépassement de soi sans limites. La musique, il la vit et la procure de manière intense, il l’apprivoise, il la sent. Un besoin de s’extasier partagé avec ses partenaires du label, avec lesquels s’est lancé le « Tour de France DEMENT3D » depuis le 28 janvier à La Machine du Moulin Rouge.

Comment on se lance dans le monde de la musique ? Quelles sont tes autres passions, et tes racines musicales ? Comment crée-t-on son propre univers ?

J’ai passé une partie de mon adolescence et de ma vie de jeune adulte dans les clubs. Je sortais comme un acharné, potentiellement trois à quatre fois par semaine, et tout naturellement c’est devenu une passion qui a pris le dessus. Ça a vraiment été un processus naturel, y’a pas eu de plans quelconques pour faire une carrière. Aujourd’hui c’est une passion qui est toujours là, de façon prépondérante ! Y’a peut-être des gens qui décident de monter un groupe ou de se lancer, moi je dirais que c’est vraiment un prolongement de ma vie.

Pour ce qui est de mes passions, j’ai fait énormément de tennis dans ma vie et j’en fait encore je pense à un bon niveau, voire très bon sans me jeter des fleurs (rires). C’est une passion très forte dans ma vie, presque au même niveau que la musique. Et j’ai une autre passion, qui a été et qui est la mode. J’ai eu une marque de vêtements jeunes créateurs avec des défilés, et là j’ai monté une marque qui s’apparente encore à ça. Le tennis, la musique et la mode sont vraiment les trois pierres angulaires de ma vie.

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Mes racines musicales sont assez simples. J’ai évolué dans un univers porté sur la musique afro-américaine, africaine et d’amérique latine. Ce sont les racines inconscientes, et puis tout au long de ma vie j’ai eu une énorme phase hip-hop, du début des années 90 jusqu’aux années 2000. Après, la musique électronique est venue. Mais finalement beaucoup de musique afro-américaine : soul, disco, beaucoup de rap, pas énormément de jazz ou de musique européenne, même si aujourd’hui j’ai beaucoup plus de facilité et d’affinités à comprendre en tout cas la musicalité de tout ce qui est post-punk, new wave, toutes ces musiques un peu plus européennes qui me sont beaucoup plus séduisantes aujourd’hui (rires).

Voilà un peu mon univers ! Je ne pense pas qu’il y ait de façon de « créer » son propre univers. Pour moi, l’univers est représentatif d’une personne. C’est sa personnalité, son expérience, et malheureusement ou heureusement ce sont des choses qui se créent.

Si tu devais – difficilement – donner une définition à ta composition musicale ? Ou si tu devais la décrire de manière imagée ?

Si je devais donner une définition, je dirais que ma musique est un concentré d’utopie et de mélancolie. En fait c’est une sorte de rêve profond, mais un petit peu éveillé. Quelque chose d’assez peu palpable, limite ésotérique…

Si je devais l’imager, dans le texte qui accompagne mon dernier disque, « Unicorn Paranoïa », j’ai essayé de raconter une sorte de chimère que j’ai. Plus jeune, je suis allé pleins de fois à New-York et, niveau musique électronique, j’écoutais beaucoup de house. New-York a joué une grosse place dans ma vie. Cette chimère, c’est quand je fais de la musique : j’ai une sorte de rêve éveillé où je suis dans une rue à New-York, je sors de club, il fait nuit et le ciel est très étoilé. C’est cette espèce d’évasion nocturne qui symbolise ma musique ! Je suis un petit rêveur ou un grand rêveur, je ne sais pas, mais c’est à ça qu’on peut l’apparenter.

Tu amarres ce week-end à l’Iboat, après être devenu un des capitaines résidents de la Concrete. Ça a marqué une étape importante de ta vie ? S’il y avait une Concrete en particulier que tu devais retenir ?

Concrete, ça a été le ciment qui a mis en place toute la nouvelle scène actuelle française. C’est en tout cas un peu son « club pilier ». Pour moi ça a évidemment été une étape très importante. Même si ça faisait déjà un petit moment que je mixais et que j’avais une petite actualité établie, ça m’a permis d’avoir une résidence et de me former à jouer longtemps. C’est facile d’acheter des disques, de savoir en mixer deux et de caler, mais appréhender un dancefloor pendant des heures de façon récurrente, de comprendre son public, de l’apprécier, de l’emmener, c’est quelque chose qui s’apprend quand on mixe. Je pense que ces résidences m’ont permises d’avoir cette espèce de sensibilité, de développer une approche beaucoup plus intime avec un public, et de le sentir. D’avoir quelque chose de limite charnel avec lui. Et c’est pour ça que Concrete ça m’a énormément apporté !

J’ai vraiment beaucoup, beaucoup de souvenirs là-bas. Il y a deux ans on avait fait un b2b avec Antigone qui avait duré je crois 6 ou 7 heures. C’était pour l’anniversaire de Concrete, on était déguisés, et tout le monde était chaud. L’atmosphère était sauvageonne, coquine et sexuelle. Les filles étaient à moitié nues, et ça sentait le souffre. Sinon, y’a pas longtemps j’ai fait un b2b avec Marcel Dettmann assez sauvage aussi. Un moment fort, c’est lorsque j’avais joué le soir de la marche de Charlie. Il y avait une atmosphère spéciale, et je crois que le public était plus prompte à rêver : après une période sombre et un événement cataclysmique, le soir les gens étaient plus légers dans leur tête et avaient à cœur de vibrer. Ce soir-là je n’ai pas vu le temps passer, alors que j’ai joué 6 heures. À la fin, j’ai relevé la tête, ou en tout cas senti venir la fin du set, et le moment du dernier morceau a été assez intense.

À quoi ressemble une journée dans la peau de François X ?

Il prend son petit-dej’ le matin, il mange sur son plateau d’argent, il met sa robe de soie, il va aux studios dans sa Cadillac limousine et il fume des cigares (rires). Non, blague, je répartis ma journée en fonction de mes différentes activités : généralement je consacre le matin au label, et l’après-midi je bosse au studio et je m’éclate la tête avec mes enceintes. Le soir je joue au tennis, mais entre temps je vais m’acheter une montagne de sneakers et de disques sur internet, je n’oublie pas de faire l’amour à ma femme pour avoir des forces pour le week-end, où je prends mon avion pour aller répandre la parole divine du Dieu électronique de Paris et Munich à Acapulco. En résumé : une journée remplie et bien éprouvante !

Peux-tu nous raconter la naissance du projet Dement3d Records, et ta rencontre avec Hearbeat ? Quelle en est la ligne artistique ?

J’ai rencontré Julien à la fin des années 90 parce qu’on partageait la même passion pour les clubs. On s’est connus dans les clubs parisiens, et dans des soirées beaucoup plus house qu’aujourd’hui : notamment la Cheers, Respect, ou la TGV. Comme des petits cons que nous étions (et que nous sommes toujours), on avait la même passion pour ce mouvement. C’est beaucoup plus tard, en 2007/2008 qu’on a commencé à faire nos soirées où on jouait tous les deux, et les premiers guests qu’on a invité c’était en 2009, d’abord au Djoon en invitant DJ Pete, Prosumer, ou encore Sleeparchive. C’était un peu le moment de l’ « avènement » dans les clubs d’initiés. En 2010, on a fait quelque chose d’un peu plus sauvage, on est partis au Social. Le Social à la base, c’est quand même le club phare pour ce qui tourne autour de la scène electro UK et française. Et nous, on arrive avec notre techno qui n’est à ce moment-là pas encore vraiment plébiscitée en France, et là on invite toute la clique Sandwell District, Marcel Dettmann, Planetary Assault Systems, qui vient avec un jeune anglais que personne ne connaît, puisque c’est son premier gig en tant que tel… et il s’appelle Shifted ! C’était avec moi et Hearbeat, et c’était vraiment cool !

Quand on a invité tout ce monde-là, on s’est dit « on est pas des promoteurs, je crois qu’on a fait un peu le tour, nos amis autour de nous font de la musique, j’en fais avec Cyril (Dj Deep) sur Deeply Rooted, pourquoi ne lancerions-nous pas un label ? » C’est comme ça que l’aventure Dement3d est née. Ce label à la base, c’était comme une sorte de plateforme pour nos amis, et sa ligne artistique n’est pas définie en tant que ligne artistique « classique ». Quand on s’est rencontrés avec Julien on avait les mêmes goûts musicaux, et c’est vrai qu’on vient d’une période (y’a pas non plus cinquante ans (rires), où il y avait quand même une tendance de scène où tu pouvais avoir des gens qui pouvaient aimer toutes sortes de musiques électroniques (techno, house, etc). Aujourd’hui et de la même façon, pour le label, on n’est pas du tout cloisonnés. On a commencé avec de la techno, mais là ça va s’adoucir. Le catalogue Dement3d de l’année 2017 va être pleins de surprises, vous verrez !

La ligne artistique, c’est : only good music for passionate people. That’s it.

2016 y a marqué deux nouvelles sorties, avec tout d’abord un double EP avec Antigone. Tu dis souvent ne pas avoir l’envie particulière de partager les platines avec des artistes, c’est plus facile niveau production et gestion de label ? J’ai d’ailleurs vu sur ta page Facebook que vous nous prépariez quelque chose… Tu peux nous en parler ?

Cette année, pour la première fois de ma vie, j’ai effectivement fait deux disques. Je suis un producteur qui est assez lent, même si je commence à mettre le turbo. Le b2b c’est vrai que je le réserve aux gens que je connais bien musicalement, et souvent avec Antonin (Antigone). Parce que ça n’est pas quelque chose de simple… c’est pas seulement prendre des disques et les coller les uns derrière les autres. Il faut créer une harmonie, avoir une sorte de connivence avec son partenaire, et savoir ne pas toujours gagner. Donc c’est vrai que j’aime bien partager tant les platines que la production avec Antonin. Si c’est plus « facile » je sais pas, encore une fois je suis quelqu’un de naturel et d’instinctif donc c’est vraiment le feeling qui parle d’une certaine façon. Pour ce qui est de notre collaboration il n’y a encore rien de concret, rien de matériel, mais oui, il va sûrement y avoir un nouveau projet à deux je pense, plutôt l’année prochaine !

Ton dernier maxi, « Unicorn Paranoïa », mêle efficacement techno métallique et nappes aériennes et voluptueuses. C’était l’idée, de créer des tracks oxymoriques ? Accordes-tu une importance significative au choix de tes titres ?

Quand je fais de la musique, c’est vraiment instinctif. Y’a rien de prémédité, y’a rien de construit, c’est ce qui me passe par la tête. Peut-être que l’oxymore est un trait de ma personnalité. Je suis quelqu’un d’assez radical dans mes choix, mais en même temps je suis rêveur… En fait, je suis un idéaliste ! Le choix de mes titres oui c’est quelque chose d’important, j’essaie toujours de raconter des histoires, et les deux disques que j’ai fais chez Dement3d ça fait partie d’une trilogie sur Blade Runner. Le dernier, Unicorn Paranoïa, j’ai associé toute la rêverie de Blade Runner à ce que j’appelle « l’utopie du club ».

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Comment c’était la soirée Dement3d à la Machine du Moulin Rouge ? Comment vous est venue l’idée d’un « Tour de France » et surtout, comment appréhendes-tu les prochaines ?

C’était un carton ! Ce qui découle de ce Tour de France, c’est qu’il fallait qu’on concrétise les cinq ans du label. On a pas été très présents sur les réseaux ou les médias, on a beaucoup axé le travail sur les disques et sur la musique, mais je pense qu’il fallait qu’on le rende à nos fans en leur faisant plaisir. Et ça, ça passait par se retrouver tous ensemble en faisant la fête, dans des clubs encore une fois. Le club, toujours le club ! Des évènements où on pouvait tous (les gérants du labels, les artistes, le public), la belle famille Dement3d, se retrouver et faire ce qu’on aime. D’où l’idée de faire un Tour de France : si toute la France veut venir, elle est la bienvenue !

On le voit et on le sent, Dement3d, c’est une affaire de famille. Comment on construit un line-up cohérent entre son « écurie » et des invités de marque comme Abdulla Rashim ou Peder Mannerfelt ?

L’idée du label a germé d’elle-même. Sa cohérence, c’est effectivement comme la cohérence d’une belle amitié. « Les amis sont à l’image de sa personnalité », et je pense que c’est un petit peu la même chose pour la musique. Quand on a crée le label, les gens qui nous entouraient nous ressemblait, et c’est ce qui a permis cette cohérence. Pour les artistes qu’on reçoit, c’est pareil, c’est une question d’affinités ! Anthony (Abdulla Rashim) je crois qu’on l’a invité en 2009 ou en 2010 à nos soirées, et de fil en aiguille c’est devenu un ami. Pareil pour Peder (Peder Mannferfelt) : j’avais un podcast il y a dix ans qui s’appelait « François X podcast », où j’y avais invité Norman Nodge, Dj Deep, Marcel Dettmann, et Peder Mannerfelt sous son autre alias de l’époque. On avait sympathisé et on l’avait vu à Paris : pour ceux qui connaissent, Peder faisait partie du groupe éphémère Fever Ray, et nous avait invité à leur concert à l’Olympia. C’est des potes, une histoire de famille oui en somme !

Les clubs dans lesquels tu as préféré jouer ? Et celui dans lequel tu rêverais que l’on t’invite ?

J’adore jouer dans les pays de l’est. Là-bas, la scène y est sauvage ! Cette année par exemple j’ai joué au Bassiani (Géorgie), c’était incroyable. Une espèce d’énergie brute. Sinon bien évidemment quand le Berghain est en feu et que les lumières sont à point, c’est l’alchimie la plus parfaite qui soit. C’est paradoxal mais il y a une petite scène de clubs d’audiophiles à Tokyo, avec peu de monde et le meilleur système son qui soit ! Et c’est incroyable : 30 personnes, un système-son de folie, une ambiance électrique : il ne me faut pas plus parfois. Notamment le Bar Bonobo.

Je n’ai pas vraiment de « rêve » de jouer quelque part. C’est plutôt l’utopie d’avoir toujours d’avoir la meilleure alchimie entre les gens, la musique et le club en lui-même qui va faire de moi la personne je suis. C’est pas vraiment un club, c’est une ambiance !

La musique, tu la ressens comment ?

La musique pour moi c’est quelque chose de sexuel. Il faut qu’elle rentre dans les trippes, qu’elle prenne la personne. C’est comme faire l’amour en fait, c’est une sorte de lenteur qui amène, qui prend le corps et puis, tout d’un coup : c’est l’extase ! C’est comme ça que je vis la musique.

Un morceau en particulier qui t’adoucit immédiatement la vie quand tu l’écoutes ? (en référence à notre devise Dure Vie : « La vie est dure, on vous l’adoucit »).

Black Sabbath – Planet Caravane.

Interview enregistrée puis retranscrite par l’équipe de rédaction.

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