Sorti le mois dernier, l’album Crush est une nouvelle démonstration du génie qu’est Floating Points. Enregistré en seulement 5 semaines, il délivre un ensemble musical d’une complexité sublime et percutante. Le thème ? La chute libre. De retour à Paris à l’occasion de son nouveau live show le 13 novembre à l’Élysée Montmartre, nous avons eu la chance de rencontrer Sam Shepherd. 

Dans quel contexte as-tu enregistré cet album ? 

Cinq semaines ont été nécessaires pour enregistrer le disque. Avant ça j’ai dû passer pas mal de temps avec mes synthétiseurs et mes instruments, à composer et à m’exercer. Il y a eu une grosse période de calme, suivie d’une période très intense pendant laquelle j’ai enregistré l’album. En tout le processus a quand même duré presque 4 ans. 

L’enregistrement s’est fait dans un contexte assez particulier. J’avais pris l’habitude systématique de jeter un oeil à l’actualité avant de me rendre au studio, et de suivre ce qu’il se passait tout au long de la journée. Les informations étaient, et sont encore aujourd’hui, complètement dingues. Le Brexit est un énorme problème, et doit être stoppé à tout prix. C’est injuste d’imposer aux gens un tel débat. L’ensemble de ce processus repose sur un tissu de mensonges. J’ai l’impression que les gens accordent de moins en moins d’importance à la vérité, cette valeur s’est évaporée. 

Pendant cette période je n’utilisais plus internet comme une source d’information, mais comme un moyen de me donner de l’espoir. Je regardais l’écran de mon téléphone en demandant : « s’il te plait, dis moi quelque chose de positif ! ».

© Resident Advisor

Voilà l’ambiance dans laquelle j’ai fait cet album : moi scrutant Twitter toutes les 20 minutes. Je passais même pas mal de temps à regarder les live video du Parlement. Personne ne fait ça, c’est tellement chiant ! (rires) À cause de ça, je n’avais plus le sentiment de contrôle que j’ai habituellement quand je fais de la musique. 

Je suis de plus en plus sensible aux injustices sociales. Récemment en Angleterre une femme a écrasé un enfant parce qu’elle roulait du mauvais côté de la route. Son immunité diplomatique lui a permis de fuir aux États-Unis sans procès. Ce n’est qu’un petit exemple parmi tant d’autres, mais j’ai l’impression que le besoin de moralité et de justice est en train de disparaître. Où est passée la compassion ?  Ça me met complètement hors de moi, surtout dans ce contexte d’urgence climatique… 

Cette colère était-elle une source d’inspiration pour ton album ? 

Au delà de toutes ces préoccupations, j’ai beaucoup de centres d’intérêts. Je suis passionné de sciences, je passe pas mal de temps à rééditer des albums et surtout je m’exerce beaucoup au piano. Mais j’avais vraiment envie de recommencer à faire ma propre musique, et cette actualité souvent déprimante s’est avérée être une source d’inspiration. 

Par exemple la track Sea Watch s’inspire de cette organisation humanitaire qui porte secours aux migrants en péril. Je trouve que Carola Rackete, capitaine du navire Sea Watch, est une vraie héroïne. Son organisation a sauvé plus de 6000 personnes à ce jour, en multipliant les missions au beau milieu de la Mer Méditerranée. 

La track Falaise joue avec cette idée que, jusqu’ici, tout va bien. Tout va parfaitement bien jusqu’à cet instant très précis où le millimètre de trop est franchi. La chute devient alors irréversible. En plus j’aime bien la manière dont sonne ce mot, je l’ai appris en faisant mes devoirs de français avec ma copine ! (rires)

J’avais envie d’introduire l’album avec un orchestre, que je fais ensuite passer à travers toutes sortes d’équipements électroniques. À partir de là c’est une longue chute libre, c’est un peu l’idée centrale du disque. D’ailleurs l’album a failli s’appeler Falaise.

Crush, pourquoi ce nom ?

C’est plus percutant. J’aime aussi le fait qu’il y ait deux significations complètement opposées. Il y a le sens romantique du mot, mais aussi cette forme de violence lente qu’évoque le broiement. 

Je vis dans un endroit qui devient progressivement isolationniste, qui empêche ses citoyens d’appartenir à une société plus globale. J’ai bien peur que le Brexit risque de durer de très longues et très tristes années. 

Comment as-tu utilisé ton équipement pour produire cet album ?

J’ai passé des journées entières avec mon Buchla et mon Rhodes Chroma, j’étais comme un moine. 

J’ai une affection toute particulière pour le Buchla, je le trouve intrinsèquement musical. Je l’utilise depuis tant d’années que j’arrive à comprendre son comportement, la manière dont il fonctionne. Comme c’est du modulaire, tout doit être patché. Il reste des combinaisons que je n’ai pas encore explorées, et je n’arrive même pas à concevoir la manière dont elles sonnent. 

J’écoutais une interview de Suzanne Ciani, la diva des synthés. Elle décrivait le comportement du Buchla lorsque son séquenceur était configuré d’une certaine manière. Le simple fait de changer quelques branchements le transforment en un tout nouvel instrument, je trouve ça fascinant. 

Le son produit lorsqu’un violoniste frotte son archet sur des cordes pour faire résonner une caisse est une réflection de l’âme du musicien. C’est quelque chose qui me fascine avec les instruments acoustiques. Cette authenticité et immédiateté du son. Il y a des millions de façons d’influencer ce son, en changeant la position de son corps ou la manière dont on tient l’archet. J’essaye de traiter mes synthétiseurs comme des instruments acoustiques. C’est extrêmement dur, mais c’est le concept que j’ai exploré à travers cet album. 

Peux-tu nous dire quelques mots sur le clip de Last Bloom ?

Il y a quelques années, l’idée nous est venue de réaliser un film en stop motion mettant en scène une vision dystopique de la croissance d’une planète. L’accent était surtout mis sur la beauté esthétique de cette dystopie, mais ce film s’inscrit aujourd’hui dans un contexte de conscience écologique de plus en plus établie.

Les gens se sentent de plus en plus concernés par la destruction de la nature, et ça suffit à me donner de l’espoir. 

C’est vraiment incroyable qu’un personnage comme Greta Thunberg soit en mesure de capter l’attention du monde sur le réchauffement climatique. C’est un problème d’humains qui doit être réglé par les humains. Il y a cette idée assez répandue que nous devrions mettre un terme aux naissances pour sauver la planète. Je trouve ça très triste comme vision. On devrait continuer à avoir des enfants, et les entraîner à se soucier réellement de leur environnement. C’est le sujet du livre The Uninhabitable Earth que je viens de finir, je vous le recommande vivement. 

Ton live show a un aspect visuel très important… 

Ça fait des années que je travaille avec Hamill Industries, c’est eux qui ont fait le clip de Last Bloom. On est devenus de très bons amis. Ils inventent toutes sortes de choses, ce sont de vrais génies. 

Par exemple, ils appliquent le focus d’un objectif macro de très haute qualité sur une plante et grâce à une technologie de motion control, ils créent des plans assez bluffant qui donnent l’impression que la plante est en train de danser. 

Sur scène, je contrôle beaucoup de choses. Je tords les images, je modifie les fréquences… Si je le voulais je pourrais faire quelque chose de très expérimental. Mais j’aime la fête et j’essaye de garder une connection avec les gens du public. Je veux m’assurer qu’ils me suivent dans mon délire, j’ai pas envie qu’ils soient en train de penser : « pitié, arrête ça » (rires).

Le show n’est pas préparé à l’avance. J’utilise le même set up avec lequel j’ai enregistré l’album, et je commence à être vraiment à l’aise. Ça me permet plus de liberté, plus de folie. Et ça fait un bien fou.

Floating Points présentera son nouveau live audiovisuel à l’Elysée Montmartre, ce mercredi 13 novembre. Pour y assister, rendez-vous sur la billetterie en ligne