Fidelity Kastrow est cette DJ résidente parfois méconnue du Tresor Club et Sisyphos, ou encore des festivals Exit et Secret Island Nation. Ses sets techno émotionnels, intenses et imprévisibles en ont fait une valeur sûre de la scène berlinoise, notamment aux côtés de son partenaire (lui aussi résident du Sisyphos) Jonty Skrufff avec lequel elle a monté la radio internationale ‘Berlin Soul’. La rencontre s’est avérée enrichissante : « J’ai toujours aimé la musique forte, grandiloquente, et la techno m’a profondément touché depuis la première fois que je l’ai découverte. J’expérimente la techno comme très libératrice pour moi. Elle m’aide vraiment à gérer mes émotions, la colère, l’anxiété, l’agressivité, et c’est paradoxalement étrangement spirituel pour moi. » 

Devenue une DJ/productrice techno underground majeure à Berlin, pourrais-tu nous dire quel(s) DJs ou producteurs ont joué un rôle dans ta carrière, et quels conseils as-tu tiré d’eux ?

Certaines personnes m’ont beaucoup aidé pour les remixes, les événements, en m’ouvrant un réseau et en m’apportant l’aide et les conseils dont j’avais besoin. Mais je préfère garder ces relations confidentielles. Dans l’ensemble, je n’ai jamais réussi à beaucoup me fier à de l’aide extérieure. Toute ma vie des gens se sont battus pour moi et en un sens je l’ai accueilli et apprécié comme il se doit. Je ne suis pas le genre de personne qui prétendrait aimer ou faire quelque chose qui ne me ressemble pas, juste pour être conforme à un phénomène de mode. Mais ne pas se cantonner à des cases est à la fois une bénédiction et une malédiction. D’un côté tu as la liberté de faire ce que tu veux, d’être authentique et fidèle à toi-même, mais de l’autre personne ne sait que faire de toi.

Par exemple, d’un point de vue sonore, j’étais souvent trop brutale pour le dancefloor house (en plus du fait que je ne joue que rarement de la house à part de vieux acapella que j’aime parfois passer), et parfois pas assez rapide ou « puriste » pour le dancefloor techno. J’ai toujours aimé le côté plus groovy et mélodique de la techno, et l’expérimenter avec des sonorités différentes, tout ce qui englobe l’acid, l’electro et même le hip-hop – jusqu’aux sonorités industrielles, musiques de films, les sons ambient ou atmosphériques, la musique classique ou les sons un peu sinistres et trippés.

Je crois que je suis du genre loup solitaire, et je me considère davantage comme quelqu’un qui observe et réfléchit plutôt qu’une communicante, ce qui explique que tout cette histoire de réseau est une véritable corvée pour moi. Je suis aussi la reine du manque de confiance en soi.

Si je n’avais pas cette passion incroyable pour la musique et en particulier pour la techno, j’aurais abandonné depuis un long moment, faute au découragement et à la déception. Mon plus grand soutien a été mes amis proches qui m’ont encouragé à poursuivre mes rêves, et mon public. Ça peut sonner niais, mais c’est vrai. Même à mes pires événements, j’ai toujours eu au moins une personne qui est venu me voir ou qui m’a écrit après coup pour me dire combien la musique que j’avais joué l’avait touché. Toutes ces personnes qui ont été là pendant les périodes sombres de ma vie m’ont permis d’aller de l’avant, encore et toujours.

Tu penses que la techno est un milieu sain maintenant? Qu’est-ce que la techno veut dire pour toi, en fait?

Quelqu’un de très intelligent m’a dit une fois : « Trouve ce que tu aimes et laisse-le te détruire ». C’est ce que me procure la techno : je ne sais pas ce que tu entends vraiment par « milieu sain », mais sain ou non, ce sera toujours ma meilleure amie. La techno n’est pas simplement un genre musical pour moi, c’est une manière de vivre et presque un langage. C’est quelque chose qui parle à mes sens : être seule avec mes pensées et travailler à sortir ces choses de ma tête, pendant que je suis entourée de gens censés, que je respire la transpiration des danseurs et que j’absorbe leur énergie, luttant contre la colère et l’anxiété – jusqu’à arriver à un summum de joie, ensemble.

La communication est subtile et brève – un signe de tête, un sourire, une petite danse partagée ou quelques mots échangés. Je tire une quantité incroyable d’énergie et d’espoir de tout ça. C’est une chose aussi cruciale à ma survie que de respirer de l’oxygène ou boire de l’eau. Sans la techno et la musique de manière générale, je périrais. Il y a quelque chose qui  touche ton cerveau quand tu es avec d’autres âmes censées qui dansent sur le même rythme. Quelque chose comme de la télépathie collaborative, qui fait que je rentre chez moi après les clubs avec de nouvelles idées de projets, ou que j’ai la clé à des problèmes que je n’arrivais pas à régler.

Tu es une résidente exclusive du Sisyphos depuis 2012, tu pourrais nous dire qu’est-ce qui t’a amené à en faire partie?

J’étais au bon endroit et au bon moment. En fait, j’ai fait mon premier gig au Sisyphos en 2010 organisée par un crew de promoteurs extérieurs, qui faisaient des soirées dans différents lieux à Berlin et avaient été époustouflé par le lieu. C’était ma première fois au Sisyphos, et je me souviens que moi et mes amis avions un peu galéré à trouver.

C’était la période où tu devais connaître quelqu’un ou quelqu’un qui connaissait quelqu’un du Sisyphos pour savoir où était la soirée et comment y rentrer. Il n’y avait pas une véritable « entrée » du club. La vieille porte avait un cadenas de vélo pour ne pas attirer l’attention, et les gens à l’intérieur devait venir pour t’ouvrir.

‘Wintergarden’ était toujours une sorte de débarras et je jouais sur la plage. J’étais très impressionnée par la scénographie, les lumières et les projections. Je jouais de la deep-tech, notamment beaucoup de tracks de Max Cooper. Un des gars de la régie lumière est d’ailleurs venu me voir pour me demander qui c’était, je lui ai dis ‘Max Cooper’ et combien j’aimais le show visuel qu’il proposait.

C’était une nuit magique que je n’oublierais jamais. En 2011, j’ai eu un autre booking au Sisyphos aussi organisé par un promoteur externe qui voulait faire une ‘Secret Island Festival’. À l’origine, ‘Secret Island Festival’ c’est une super vitrine en termes de festival en Suède, où moi et Jonty Skrufff allions jouer depuis 2008 sur la plus petite scène, la ‘Scheune’. La date au Sisyphos a été géniale encore une fois, et c’est vrai qu’aujourd’hui même si c’est devenu un « vrai » club, la scène reste alternative et le public génial. Ça n’est pas non plus devenu une évidence même pour les berlinois. On a adoré avec Jonty.

Pure coïncidence, le manager de Max Cooper a un jour demandé à mon partenaire si cet endroit appelé le ‘Sisyphos’ (il n’avait jamais entendu parlé du lieu avant qu’une demande de booking ne lui parvienne) était un lieu sympa pour que Max vienne jouer à Berlin. Avec Jonty, on a toujours été de très grands fans du travail de Max Cooper et on a eu l’occasion de passer ses tracks dans notre émission de radio, ‘Berlin Soul’ pendant des années. On est donc allés voir Max Cooper à ce fameux événement au Sisyphos, où l’on a croisé un ami du Secret Island Festival qui nous a présenté au nouveau bookeur du Sisyphos.

Après quelques événements partagés à deux au Sisyphos, la proposition nous est venu de devenir résidents. C’était un vrai bonheur, surtout pour moi qui avait pour la première fois la totale liberté de pouvoir jouer ce que je voulais sans devoir me conformer à ce son en particulier qui commençait à s’établir sur les dancefloors européens. La scène ‘Hammahalle’ était en construction (et donc pas vraiment populaire auprès du public), la plupart des artistes voulait jouer sur la ‘Wintergarten’, la ‘Strand’ (sur la plage) ou la ‘Scheune’. Mais pas moi. J’aimais vraiment l’aspect brut de cette scène, et pour la première fois de ma vie j’ai senti que je pouvais m’exprimer librement, entièrement en tant qu’artiste. J’en suis vraiment reconnaissante : non seulement d’avoir trouver cet endroit et d’avoir pu y jouer tout ce que j’avais envie, sans restrictions, et qu’on ne me force pas à jouer quoique ce soit pour être bookée plusieurs fois. Ça m’a vraiment aider à trouver ma voie, mon son, et moi-même d’une certaine manière. C’est vraiment un rêve qui est devenu réalité.

4 tracks qui ne sortent jamais de ton bag?

Statistiquement parlant, si je m’appuie sur mes derniers historiques Rekordbox aux événements Berlin Berlin à l’Egg London de Londres, j’ai souvent passé MatadorClowns’ (sur Rukus) et Francesco Terranova’s ‘Terra 1’ (sur EPM Music).

Je suppose qu’il y a des tracks prédéterminés à sortir les gens de leur zone de confort, et qui me permet d’emmener la foule dans des recoins musicaux qu’elle n’aurait pas soupçonné. Je joue un peu différemment à Londres, souvent au feeling, et je choisis des tracks qui sont accessibles à un spectre plus large de gens, surtout parce que les temps de sets sont plus réduits qu’à Berlin. Il y a plus de pression et d’enjeu à capter la foule plus rapidement et de garder cette vibe – sans avoir le temps de partir dans des expérimentations sonores. C’est un challenge différent et j’apprécie vraiment pouvoir m’adapter aux circonstances, aux publics et aux sensibilités locales. Tant que je joue ce que j’aime et que je m’y tiens.

À Londres, je joue un peu plus brut et plus dansant, plus profond, plus deep, et beaucoup plus de tracks avec des vocales qu’à Berlin. Le public de Londres a tendance à être un peu plus impatient, ce qui est parfois fun. De temps en temps j’aime jouer des tracks qui, je le sais, vont fonctionner immédiatement – un peu moins trippés, un peu moins sombres, moins bizarres, même si j’essaie toujours d’aller dans le deep et l’expérimental, et d’emmener la foule dans mon côté berlinois au fur et à mesure que les sets progressent.

J’ai aussi beaucoup passé CementO – ‘Nordisk Skjønnhet’ sur Ploink et P Leone – ‘Stability Control’ sur Work Them.

Je n’ai pas de playlists « fixes », pré-faites pour mes événements, et je joue toujours ce qui me prend aux tripes. Ma collection musicale est toujours très organisée, du coup je peux toujours trouver le bon track au bon moment – ou du moins j’essaie.

Comment décrirais-tu ton son en quelques adjectifs?

Quelque chose comme « imprévisible, émotionnel, cinématographie, cathartique et grandiloquent ».

Enfin, qu’est-ce qu’on devrait écouter avant d’aller te voir à ton événement Berlin Berlin?

Aller écouter une heure d’un de mes derniers sets là-bas sur mon soundcloud ! J’espère que ça vous plaira !

Interview réalisée par Fidel Trotman

Samedi 21 octobre au Egg London de Londres : Berlin Berlin: Andre Galluzzi, Guido Schneider, Sisyphos + More

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