À Saint-Petersbourg, Elizaveta Meduneckaya fige la nuit depuis une décennie. Noctambule invétérée, la photographe sillonne les soirées d’une contre-culture qui survit au gré des répressions policières.

Elizaveta Meduneckaya est originaire de la petite ville historique de Pskov, en lisière de la Lettonie, à l’extrême Ouest du continent russe. Débarquée à Saint-Petersbourg en 2007, elle obtient une licence en histoire de l’art quatre ans plus tard. Érudit de photographie et noctambule notable, la jeune femme commence à fréquenter la fournaise que sont les nuits de la deuxième ville du pays : « Une de mes connaissances DJ m’a proposé de filmer des soirées pour un prix symbolique dans un bar underground », se souvient-elle.

De fil en aiguille, Elizaveta va délaisser son master en critique d’art et quadriller la ville de son objectif. Pour décrire son art, elle murmure : « Je suis un chasseur qui observe patiemment. Mes proies sont les situations, les émotions, la sincérité, les moments, l’atmosphère. » Clubs, warehouses, palaces, toits, studios photo, bars ou manoirs, à Saint-Petersbourg, la culture rave a plusieurs visages mais un unique oeil : celui d’Elizaveta Meduneckaya.

©Elizaveta Meduneckaya

Comment définir la culture rave en Russie ? 

La culture rave en Russie est comme une fleur qui pousse dans une fissure de l’asphalte. C’est une culture qui vit en dépit des autorités, des modèles traditionnels et du courant culturel dominant. C’est une culture d’inconfort qui tente de s’affranchir des préjugés et des tabous. C’est un territoire de liberté d’expression et d’expérimentation pour la jeune génération russe.

Où est-elle la plus florissante ?

Avant la pandémie, il y avait des communautés locales éparpillées dans tout le pays qui essayaient de créer de véritables mouvements. Saint-Pétersbourg regorgeait de soirées diverses et variées et on nous appelait même la « capitale des clubs ». Depuis le Covid-19, tout s’est centralisé à Moscou et les choses ont bien changé. 

©Elizaveta Meduneckaya

Qu’est-ce qui fait la spécificité de la culture rave russe ?

Notre différence réside peut-être dans notre capacité à nous battre et à trouver des moyens de nous sortir des situations les plus difficiles. Tant avant la pandémie que maintenant et dans le futur. Il existe une expression : le Naked enthusiasm. C’est une expression forte qui promeut l’altruisme. C’est quand une personne fait quelque chose sans grands moyens financiers au nom d’une idée. 

Cette scène est-elle politisée ? 

Les personnes qui assistent aux raves et aux fêtes sont pour la plupart passives. C’est plutôt une sorte d’échappatoire. Seulement une petite partie vont en manifestations et vont voter, même si beaucoup d’entres eux sont mécontents de la politique actuelle. 

©Elizaveta Meduneckaya

De manière plus globale, comment le monde de la nuit est perçu par les autorités locales ? 

Les autorités n’aiment pas les boîtes de nuit, les raves, les fêtes. C’est une épine dans leur « image du monde parfait ». La police anti-émeute ou, comme on les appelle, les cosmonautes interviennent de manière démesurée, soudaine et brutale à toutes les raves. Et encore plus maintenant depuis que les restrictions sanitaires existent. 

Comment la Russie a t-elle soutenu ses acteurs du monde de la nuit pendant la crise sanitaire ? 

Lors du premier confinement, aucun propriétaire de clubs, artiste, organisateur de soirée, personnel de la nuit n’a touché un centime. Une forme d’injustice plane car les festivals sont annulés ou reportés à l’infini et en parallèle des événements soutenus par l’État ont lieu (le Scarlet Sails à St-Petersbourg). Tout le monde a tenté de survivre comme il le pouvait. Alors, des free-parties ont recommencé à voir le jour dans des lieux secrets. Les gens avaient besoin de faire quelque chose pour vivre, et quand l’État ne s’intéresse pas à vous, vous vous débrouillez comme vous pouvez.

Elizaveta Meduneckaya est sur Instagram.

© Elizaveta Meduneckaya
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Elizaveta Meduneckaya est sur Instagram.