Chaque année l’équipe du Weather Festival s’efforce de nous faire découvrir des nouveaux talents locaux qui mériteraient qu’on leur porte plus d’attention. Si en 2015 on découvrait l’inimitable Gary Gritness sur la scène Automne, cette édition laisse sa chance à d’autres de montrer ce qu’ils ont dans le ventre : Il y a Leo Pol, le jeune producteur parisien qui a fait beaucoup de bruit grâce à une sortie white label (le fameux Uniile), le duo Rag Dabons composé de Gabi et Sandro du label D.Ko, et enfin Einka. Vous l’avez compris, c’est sur ce dernier que nous allons nous pencher le temps d’une interview.

C’est à 18 ans que ce jeune producteur monte de Cassis sur Paris pour fonder le label Goldmin Music. Il travaille alors avec des artistes réputés comme Boo williams ou Tony Lionni mais ne délaisse pas pour autant la production puisqu’il compte aujourd’hui plusieurs sorties à son actif sur des labels tels que Soma, URSL et Rebirth. L’année dernière, il sort son premier maxi en collaboration avec Terrence Dixon (dont la suite « VOID »  est prévue pour bientôt) puis enchaîne avec une date à la Concrete, et paf ! Le voilà sur la scène du Weather aux côtés de Molly, Henrik Schwarz, Dixon, Seth Troxler & The Martinez Brothers. Un sacré parcours qui donne envie d’en savoir plus.

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Dure Vie • Quelle idée avais-tu en tête quand tu as monté ton label ? Y a-t-il une vision particulière de la musique que tu voulais mettre en avant ?

Einka • Oui complètement, il y a beaucoup de labels avec une vision très spécifique et un son très défini que j’adore, surtout quand ils arrivent après des années à garder leur identité tout en innovant. Mais je pense que ça m’aurait ennuyé au bout d’un moment. Au début, je me lançais un peu dans l’inconnu mais l’idée était de mettre en avant une démarche plus qu’un style bien précis.

Je voulais essayer de trouver des liens entre des genres de musique qui peuvent paraître éloignés sur la forme mais qui au final ne le sont pas tant que ça dans le fond, et sortir ce que je trouvais de mieux sans me soucier des tendances.

Heureusement, aujourd’hui l’accès à la culture est vraiment facilité et tout le monde commence à comprendre qu’il n’y a pas que le top 50. Mais quand tu creuses un peu, c’est énervant qu’on vende aux masses des trucs comme si c’était ce qui se faisait de mieux alors que c’est pas le cas. Et ça n’a rien à voir avec les goûts et les couleurs ou le fait que ça soit plus « accessible »… Juste une histoire d’argent et de grosses majors qui squattent les charts depuis des années car ils ont les moyens de placer leurs productions. C’est pas nouveau, et c’est malheureusement pas valable que pour la musique. Un exemple, sur une chaîne d’info tout à l’heure, entre 2 scoops – on te met un petit teaser « culture » (pas une pub) pour le dernier album de Drake, il a encore besoin de comm’ lui sérieux ? C’est même pas la musique qui me dérange, mais il y a tellement d’autres trucs géniaux qui gagnent à se faire connaître !

 

DV • La prochaine sortie physique sur Goldmin Music est signée Lemakuhlar, quelles sont les prochaines à venir ? Avec qui aimerais-tu travailler prochainement ?

Einka • Sur la partie albums (gmnlp) on a le prochain album d’ADN’ Ckrystall, un pionnier de la cold-wave à la française (premier album fin 70’s !)… Après en maxis, on a entre autres un disque de Zobol, un artiste anglais qui m’impressionne, tu sens clairement l’influence Drexciya & cie mais en moins froid, plus dreamy. Ça ressemble à rien d’autre… Aussi à la rentrée, un artiste français qui bosse sous l’alias Fetnat, loin d’être un newcomer, mais son nouveau projet est incroyable.

Ensuite, les remixes de Ian Simmonds par Larry Heard… rêve devenu réalité! Et quelques projets en cours avec des artistes qui manquent sensiblement de visibilité par rapport à la qualité de leur musique en ce moment style Thomas Brinkmann, Swayzak, Todd Sines

Forcément, il y a plein d’artistes avec lesquels j’aimerai travailler à l’avenir, mais c’est plutôt le type de collaboration qui compte. Ne pas juste recevoir des morceaux, caler une pochette et sortir ça. Mais quand le feeling passe vraiment, essayer de vraiment concevoir le disque et réfléchir à la tracklist ensemble, un peu comme à l’époque où le producteur avait vraiment son mot à dire sur l’enregistrement et la manière de jouer… (Martin Hannett pour le label Factory par exemple). Il avait autant d’impact sur les albums que les musiciens eux-mêmes… Ça s’est un peu perdu et c’est normal. Aujourd’hui, les artistes gèrent toutes les étapes de la production, mais quand tu peux malgré tout apporter ta petite touche à un moment, c’est beaucoup plus enrichissant.

« Aujourd’hui, les artistes gèrent toutes les étapes de la production, mais quand tu peux malgré tout apporter ta petite touche à un moment, c’est beaucoup plus enrichissant »

 

DV • On a appris que tu lançais un sublabel ingénieusement appelé « Colorgy ». Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce nouveau projet ?

Einka • Ah vous suivez ! En fait, ça fait un moment que je voulais lancer un sous-label pour sortir des productions un peu plus risquées. On y a pas mal réfléchi et pris notre temps. Comme Sebastian Dittmann, le graphiste avec lequel je travaille, bosse sur d’autres projets en parallèle de Goldmin (mode, etc..), il m’envoie souvent ce qu’il fait, on échange pas mal… Un jour, il m’a envoyé une esquisse de ces orgies de couleur et j’ai craqué dessus. Je me suis dit que ça pourrait faire une belle série de disques et que ça collait complètement à la musique un peu concept que j’avais en tête. On avance, et si tout va bien le premier disque devrait être prêt cet automne.

DV • Tu as sorti ton premier maxi “The Edge” en collaboration avec Terrence Dixon et la suite “Void” est prévue pour bientôt. Comment cette collaboration s’est elle mise en place et quels souvenirs en gardes-tu ?

Einka • J’ai d’abord contacté Terrence au lancement du label, c’était déjà un de mes artistes préférés. J’ai vu qu’il ne bossait avec aucun label français jusqu’à maintenant… Il m’a envoyé quelques morceaux mais on a pris notre temps, et d’ailleurs on a plusieurs morceaux de lui encore en stock… Ensuite, je suis allé faire mon petit pèlerinage à Détroit en juillet 2014 et j’ai pu le rencontrer, je lui ai dit que je ramenais mon bac avec moi et il m’a fait jouer dans un club semi-privé, le Club NEP… C’est un endroit unique, en banlieue de la ville, tenu par un particulier passionné de musique qui s’occupait de plusieurs disquaires dans les années 80. Il a fait ça dans une grande cave en sous-sol avec des matériaux de récup (par exemple, pour la lumière, il est allé récupérer un feu rouge dans une rue désaffectée). Les gens du quartier viennent y voir des djs, rappeurs, poètes… On y croise des jeunes de 18 ans qui dansent à côté de sexagénaires sur de la techno, tu te sens à la maison ! Jamais vu ça et c’est dur à décrire.

Bref on a bien sympathisé et quelques mois plus tard, je lui ai envoyé quelques pistes pour un projet que j’avais en tête « The Edge”, j’avais l’idée et les sons mais je me prenais la tête sur l’arrangement et ça s’est fait vite, il a tout de suite compris ce que j’avais imaginé ! Le « Void » c’est dans la continuité, moins froid, plus neutre mais toujours autour d’un même thème, cette fois-ci « le vide ». En tout cas, c’est vraiment un régal car c’est pas juste un excellent producteur, c’est quelqu’un qui a une vision complètement unique et conceptuelle de la techno et qui a changé ma façon de voir les choses. Il joue sur tout : la dissonance, le décalage de phase (musique concrète), le minimalisme à l’extrême, les clicks, noises etc… Une sorte de Marcel Duchamp de la techno : il sait jusqu’où il peut aller « trop loin ».

DV • Autrefois plutôt orientées deep house, il semblerait que tes productions actuelles se rapprochent plus de la techno minimale. Pourrais-tu nous expliquer rapidement comment s’est produite ton évolution musicale • Par quels styles tu es passé, quels sont les artistes qui t’ont influencé avant d’arriver où tu en es aujourd’hui ?

Einka • Oui j’ai eu des phases, j’ai toujours eu l’impression qu’il y avait plus matière à innover dans la techno que dans la house car c’est plus abstrait, moins structurée par définition. Il me semblait que tout n’avait pas encore été fait, mais au final j’en suis pas sûr. Il y a au moins autant d’inspiration à trouver dans d’autres styles. Je me suis intéressé un peu à tout quand j’en ai eu l’occasion, puis à un moment toutes les scènes ont quasiment fusionné, il n’y avait plus d’un côté les soirées House – bon enfant et les soirées Techno – cold & dark… On retrouvait sur des mêmes plateaux Techno de Détroit, House de Chicago, de New York, la clique Berghain, les précurseurs Micro-House et les roumains qui ont suivi, la scène sud-africaine, les russes, Berlin, Hamburg etc… Et maintenant, on ajoute à ça des trucs étroitement liés (new wave, trip hop, acid jazz…). Donc toutes les barrières se sont un peu écroulées. Tout se mélange, les gens s’influencent tous entre eux à leur manière, l’accès à tout ça n’a jamais été aussi pratique avec YouTube, Discogs… C’est passionnant et ça amène des trucs hybrides improbables!

En 2006, quand j’ai commencé à m’intéresser à tout ça, j’étais dans le sud et la scène était pas trop mal pour l’époque. Studio 88, Barlive, Spartacus, bookaient des djs allemands style Sascha Funke, Ben Klock, Apparat.. On avait même eu Ricardo plusieurs fois… Donc j’ai un peu commencé avec ça (Bpitch, Kompakt, Perlon) puis ça s’est étendu, je suis passé un peu par tout et il y a toujours de nouveaux trucs à découvrir !

Enfin, quelques grosses influences tous styles confondus : Aphex Twin, Ricardo Villalobos, Moodymann, Larry Heard, Dj Koze, Ark, Juan Atkins, Terrence Dixon, Legowelt, Unit Moebius, Gerald Donald, Robert Henke (Monolake), Thomas Brinkmann, Muslimgauze, Sonic Youth, J Dilla, Steve Reich, Erik Satie, Chet Baker, Marvin Gaye… Tous les artistes Factory, 99 records, Raster Noton, Chain Reaction…

Et en plus récent, Levon Vincent. Peut-être mon producteur et dj préféré en ce moment. Je le suis depuis plusieurs années et j’ai acheté son album quand il est sorti, écouté et mixé des dizaines de fois et il m’intrigue encore. Je découvre des nouveaux détails à chaque fois !

 

DV • Avec quelles machines produis-tu ta musique ? Quels seraient tes conseils pour un débutant qui chercherait à monter son petit home studio ?

Einka • Je suis surtout sur mon ordi avec Ableton. J’adore les machines et depuis quelques mois j’ai pu en tester plusieurs (Dave Smith prophet 8, Elektron MachineDrum, TR8) et on vient de me prêter un Minimoog Voyager pour quelques temps donc je suis à fond dessus mais c’est un budget quand tu commences donc je m’étais un peu fait un défi d’arriver à approcher le « son analog » sans machine, et c’est possible !

Pour les conseils, c’est hyper personnel, il n’y a pas de vérité absolue mais je lui conseillerai d’aller à l’essentiel et de dépenser le moins possible, d’essayer d’exploiter à fond ce qu’il a et de pas se perdre en pack de samples, plug-ins… Tant que c’est pas nécessaire. On est dans une situation particulière, il n’y a jamais eu autant de possibilités pour faire de la musique, c’est illimité. Au final, j’ai l’impression que c’est ça qui nous bloque le plus.

Avec le recul, ce qui me paraît important, c’est de trouver ses petites habitudes, son petit workflow et de s’amuser surtout. Le reste, si l’envie et la curiosité y sont, je pense que ça se fait tout seul.

DV • Qu’est ce que ça fait de rejoindre le line up du Weather Festival ? Ça ne fout pas un peu les jetons ?

Einka • C’est dingue, j’en revenais pas quand Brice m’a proposé, ça me parait toujours un peu fou ! En tout cas, Concrete est l’endroit à Paris qui colle le plus avec ce que je fais , donc je pouvais pas rêver mieux et je les remercie pour leur confiance. Il s’est passé qu’un an entre ma première Concrete et le Weather cette année. Ça m’a vraiment mis un gros coup de motivation pour le mix, la compo, le label… Tout !

« Concrete est l’endroit à Paris qui colle le plus avec ce que je fais. »

Petite pression comme tout le monde j’imagine, mais ultra positive jusqu’à maintenant. Le mix maison prend une autre dimension quand tu t’imagines ressortir tes transitions sur une scène au Bourget quelques jours plus tard !

DV • Quels sets as-tu le plus apprécié lors des précédentes éditions ?

Einka • J’ai fait 2014 et 2015, les 2 étaient super… Je me rappelle d’un excellent set de Margaret Dygas au lever de soleil il y a 2 ans… J’adore ce qu’elle joue, elle prend des risques ! Et Moody qui avait joué « My Mine – Hypnotic Tango » à la tombée de la nuit : culte !

Après, le concert d’Underground Resistance en ouverture à l’IMA était génial. Sans parler du set de 3 Chairs le dernier jour, tu sentais qu’ils étaient à l’aise, en mode famille. Tout cet enthousiasme pour eux en France, c’était beau à voir !

L’année dernière, le live de Juan & Moritz, le concert avec Derrick May, Tristano et l’orchestre philarmonique, Robag Wruhme, Herbert puis Ricardo, Jeff Mills, Nina toujours inspirants !

DV • D’après toi quels sont les artistes à ne pas louper dans le line up de cette année ?

Einka • Y’en a tellement ! J’ai hâte de voir les quelques nouveautés style Egyptian Lover, Venetian Snares, Soulphiction, Actress car je les ai jamais vu et ça promet, le line-up est hyper bien ficelé. Un mélange de têtes d’affiche qui restent incontournables, de nouveautés très excitantes et d’excellents locaux. Je suis curieux de voir ce que va faire Richie dimanche aussi !

DV • Cite nous 3 dancefloor weapons qui ne t’ont jamais quitté.

Einka • Alors j’essaye de te sortir 3 exemples qui ont jamais bougé du bac ou presque. Déjà parce que je les trouve unique en leur genre, mais aussi pour leur rôle clé dans des sets. Daniel Bell – Elevate special projects 2 (berserk, subterranean, the wild life), peut-être mon disque préféré alltime.

Plus récent : Terrence Dixon – The Parkhurst sur Thema… Tu peux d’ailleurs mettre le A mind of his own sur Metroplex au même niveau… Ça vole très haut !

Pour finir un alias de Robert Henke alias Monolake : Helical Scan – Index. Dans ce genre de techno abstraite et un peu caverneuse, je trouve que c’est vraiment une référence.

DV • Cite nous 3 guilty pleasures que tu n’as jamais avoué.

Einka • J’aime bien Major Lazer et j’écoute l’album « Free the universe » assez souvent. Bon après pareil, y’a des milliers d’autres artistes qui mériteraient d’être aussi connus mais dans le style, je trouve ça solide, complètement décomplexé et il y a beaucoup de trucs étiquetés underground un peu banals qui dans 5 ans auront sûrement beaucoup plus mal vieilli. Même le morceau « where are you now », tu enlèves les voix de Justin Bieber, c’est un bon petit tube ! Ça fait se questionner !

L’album « Dutty rock » de Sean Paul… je m’en suis jamais lassé, y’avait quelques bons trucs dans ce style à cette période, même « Elephunk » de Black Eyed Peas avant que ça dévisse.

Et après, des trucs pop d’aujourd’hui que j’adore : Lana Del Rey, Dido.. voix, textes et prods au top! Mais ça craint pas de dire ça, Moodymann a samplé Born to die 🙂

Merci à Einka pour avoir répondu avec autant de précision ! On le retrouvera pour l’ouverture du Weather Festival 2016 le vendredi 3 juin à 20h.

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