Depuis 6 ans, Dure Vie participe activement à l’essor des musiques électroniques. Mais qui se cache derrière sa direction artistique ? Comment s’articule le métier de programmateur et comment conserver sa place dans un milieu de plus en plus concurrentiel ? Qui sommes-nous ? Réponses avec Benjamin Charvet, co-fondateur et DA de notre agence. 

Depuis quelques événements, les programmations de Dure Vie sont 100% françaises : Dimitri From Paris, Hugo LX, Raphael Top-Secret, les DJs de l’agence, Groove Boys Project, Boskøw, Janeret, Varhat, Nick V, le collectif Increase the Groove, et maintenant Mad Rey le 7 mai au Badaboum… C’est une volonté ? 

On a toujours voulu mettre à l’honneur la scène française depuis le début, que ce soit sur les événements ou alors avec du contenu rédactionnel que nos équipes (et toi-même) rédigent très bien. Mais je vais être franc, c’était une grosse volonté de notre part évidemment ! On est presque à 100% d’artistes français depuis 2019, mais il faut également s’adapter au marché du booking actuel.

Je pense que les choses ont changé depuis 2 ans : les prix des artistes ont explosé, il y a un intermédiaire français pour les agences étrangères sur presque chaque booking… ce qui ne facilite pas les choses même si certains font ça très bien. Il n’y a encore pas si longtemps, on pouvait se permettre d’aller chercher des artistes internationaux et discuter des prix avec leurs bookeurs en fonction du plateau ou du lieu, maintenant c’est un prix fixe et basta ! Mais c’est pas plus mal, ça force les programmateurs à se creuser la tête et à tester de nouvelles choses. Mais au vu de l’évolution actuelle, il va falloir avoir les reins solides dans les mois à venir, beaucoup vont se ramasser c’est une certitude. 

La volonté actuelle, c’est surtout de faire émerger les artistes en France pour qu’ils tournent aussi bien à l’étranger. Mais il n’y a pas de code : on voit autant d’artistes qui tournent partout en Europe voire dans le monde, mais qui tournent très peu à Paris… Probablement car des promoteurs misent tout sur du headliner et ne leur donnent pas leur chance. Et puis il y a de nombreux artistes français à « bas prix » (en fonction du marché bien sûr) qui ramènent bien plus de monde que certains artistes américains ou internationaux à ton événement, et qui musicalement sont hyper intéressants.

« Il faut bien chercher, écouter beaucoup de musique, regarder ce qu’il se passe un peu partout (et surtout chez nos voisins anglais) pour innover. »

La scène française est-elle en plein boom aujourd’hui ? Qu’observes-tu des artistes qui émergent énormément ces dernières années, comme Folamour ou Bellaire par exemple ? Tu étais un précurseur 

La scène française est en pleine croissance oui, grâce à de nombreux producteurs talentueux, et des collectifs ou organisateurs qui ont la niaque. Mais je pense qu’en ce moment, il faut quand même faire attention… Il y a trop de tout, teufs, djs, collectifs, warehouses, nouveaux concepts et spots, etc… Il faut faire gaffe à ne pas trop se perdre, surtout à Paris. 

Si je dois citer des noms, je pense à ODEN & Fatzo par exemple qui cassent les dancefloors en ce moment. Après les vidéos qui ont enflammé les réseaux sociaux suite à leur passage à La Ferme du Bonheur, on sera très content de les recevoir le 15 Juin pour notre Plage du Glazart annuelle avec Time Out. On peut voir aussi des artistes Siler, le fondateur du super label Popcorn RecordsMad Rey ou Mézigue qui signent chez des gros labels et jouent de plus en plus à l’étranger, l’incroyable Miley Serious, le lyonnais SentimentsTraumer qui cassent les dancefloors dans l’est de l’Europe et notamment au Sunwaves, ou encore Paul Cut qui fait une tournée live avec la légende Larry Heard… On n’a pas grand chose à envier à nos voisins !

Si on revient à Folamour et Bellaire, c’était un kiff pour nous de faire jouer ces deux artistes quand ils n’avaient pas encore cette notoriété. Ce qui est beau, c’est qu’ils n’ont pas changé depuis d’ailleurs ! Quand on les a tous les deux invité cette année, c’était toujours aussi fun. Mais je pense que Folamour a passé un cap que très peu d’artistes français ont réussi à faire ces dernières années.

Finalement, ça montre aussi à quel point tout peut aller très (trop) vite…  Le plus dur, je pense que c’est de se stabiliser en haut de l’échelle ! Je ne me considère pas comme un précurseur, il faut juste bien chercher, écouter beaucoup de musique, regarder ce qu’il se passe un peu partout (et surtout chez nos voisins anglais) pour innover. Évidemment je parle beaucoup de Paris, mais quand tu vois ce qu’il se passe à Lyon par exemple c’est vraiment incroyable aussi. Le Sucre te propose des dimanches après-midi qui cartonnent, sans compter le festival des Nuits Sonores, nos potes G’Boï et Jean Mi qui se bougent grave avec La Chinerie, Tapage Nocturne qui est à l’initiative de très beaux rendez-vous techno, et puis Bordeaux avec l’IBOAT, les Open Air de l’été organisés À l’eau, le festival Solifest… Et puis tous ces festivals qui émergent chaque année, le Monticule, Château Perché, le Macki Music Festival, Pete the Monkey, et plus récemment le Japan Connection… Ça bouge vraiment bien en France en ce moment, ça fait plaisir ! 

Qu’implique le métier de Directeur Artistique au sein d’une agence ? Comment on façonne ses programmations ? 

J’ai trois casquettes différentes sur la DA, et je pense que c’est ce qui m’excite le plus dans mon métier. Il faut s’adapter aux projets que tu lances, à la taille de ta salle, aux publics que tu veux ramener…

Par exemple, ça fait 5 ans que je gère la DA du Panic Room, le bar à cocktails et mini club dans le 11ème arrondissement de Paris, et malgré les apparences c’est probablement le plus dur à faire. 4 événements par semaine, pas de budget, pleins de super collectifs français qui viennent souvent organiser leur première teuf… Il faut faire attention à ce que le collectif ne joue pas toutes les semaines, qu’il ait un style musical adapté au lieu, assurer un suivi de communication les semaines qui précèdent l’événement, et puis bien les épauler. 

Pour les soirées Dure Vie et Disco Disco par exemple, c’est différent : je dois travailler un plateau complet, et pas juste mettre au hasard des artistes sur la même programmation. Il ne faut pas oublier que pour qu’une teuf devienne vraiment belle et pas juste « simple », il faut une alchimie derrière les platines. La dernière Disco Disco, c’était l’exemple parfait : 3 potes (Dimitri From Paris, Raphael Top Secret et Hugo LX) derrière les platines, et on l’a ressenti dès le restaurant avant l’événement et ce jusqu’à au closing de la soirée. C’était merveilleux comme moment. 

DISCO DISCO © Le Viet Photography

Après, il y a le travail d’agence où nous plaçons régulièrement des artistes, que ce soit de notre agence Dure Vie Talents (ndlr : nos DJs Akil, Baastel, Dusty Fingers, Maxye et Neet) ou lorsque nous assurons la DA d’événements pour d’autres agences comme Adidas ou Formula E. Je garde notamment en tête la soirée Paris Is Yours avec Pavillon Noir que nous avions organisé pour Netflix, où nous avons dû travailler un plateau autour de Laurent Garnier qui ne devait pas être annoncé jusqu’à l’événement ! Sur un jeudi soir au YOYO, autant vous dire que l’exercice était complexe mais très excitant. 

La dernière casquette, c’est l’agence Bonjour/Bonsoir où je suis chef de projet/programmateur (ndlr : l’agence qui gère le club Badaboum, les croisières Safari Boat ou encore le bar de nuit Pardon). On créé de nouvelles choses, et c’est ce qui me plaît le plus je pense : repartir de 0 et construire. La programmation des événements CARGØ notamment avec ses deux étages était un beau challenge, en proposant uniquement des all night long car je pense que c’est là où l‘artiste peut le mieux s’exprimer, et à l’étage mettre en avant la scène parisienne. Le dernier projet en date à venir, ce sont de belles croisières sur la Seine qui vont avoir lieu quelques vendredis cet été, toujours avec nos collègues de Time Out : à bon entendeur. 

Finalement, je pense que de nos jours, un DA ne doit pas juste s’occuper de la programmation artistique. Il doit avoir les mains un peu partout, bien travailler avec ses équipes de communication et de production, et faire passer un message aussi sur les réseaux sociaux, qui sont toujours l’un des meilleurs moyens de faire parler de sa soirée.

Mad Rey sera en all night long le 7 mai au Badaboum, comme Culoe de Song et Mandar l’année dernière. Pourquoi ce lieu ? Qu’est-ce que permet le all night long aux artistes que tu bookes ? De mieux s’exprimer ? Quel avantage pour le public ?

Clairement, je pense que le Badaboum, avec une capacité plus limitée, est le club parfait pour des all night long ! Surtout un mec comme Mad Rey qui va passer par tous les styles, ne rien respecter et s’éclater derrière les platines.
Le Badaboum et nous ça a une petite histoire, c’était logique de venir faire notre teuf annuelle chez eux. On travaille au quotidien ensemble, on est dans les mêmes bureaux, on est potes, et puis le Badaboum en vrai c’est cool.

Quelle va être la DA de Dure Vie pour les prochains mois et l’année prochaine ? Quels projets ? 

Pour la saison d’été (juin/juillet/août), il y a deux Open Air de plus de 15h qui arrivent en juin et juillet, avec une DA très house. Ce sont nos événements phares de l’année. On s’associe également sur un événement avec le Piknic Électronik de Montréal, qui arrive à Paris cet été. Il va y avoir de nouvelles choses à partir de septembre : on va réduire les événements sur Dure Vie pour se concentrer sur un gros gros projet en cours (mystère…). Il y a également une première teuf techno où nous allons essayé de casser les codes actuels de notre public, on verra bien si ça prend mais c’est très, très excitant. J’ai hâte !

« De nos jours, un DA ne doit pas juste s’occuper de la programmation artistique. »

Et sinon, tu dors des fois ? 

En vrai peu, mais je pense que c’est important d’expliquer qu’on fait un métier qu’on aime. Beaucoup sont des passionnés de musique, je baigne dedans depuis ma naissance avec un père musicien et une mère artiste. J’ai pas vraiment l’impression de travailler par moment, finir tard n’est pas une contrainte. Bien au contraire, c’est vraiment du plaisir. Je suis un petit con compétiteur qui veut gagner tout ce qu’il fait, donc j’essaie de faire en sorte que ce soit le cas dans mon métier. Une soirée ratée, un public déçu, peu de monde, ça me rend hors de moi. Et puis dormir en vrai, c’est pour les faibles (joke)

Pourquoi Dure Vie ne va t-il pas en dehors des clubs ou salle de locations classiques ?

Très bonne question qu’on nous pose souvent. On bosse avec une équipe de production qui ne veut prendre aucun risque et nous les suivons dans cette démarche. Il y’a beaucoup trop de problèmes à Paris, surtout en ce moment. On a visité un nombre de spots incalculables qui ne rentraient pas dans les normes, beaucoup de ces spots ont accueilli des soirées récemment qui ont été annulés en dernière minute… Par contre, pour être clair, je ne crache pas sur des soirées qui se passent là-dedans, il y a des orgas qui font ça très bien et dans les règles, je pense à Possession oui Fée Croquer par exemple, et d’autres qui font n’importe quoi. Mettez vous à la place d’un club qui paye la TVA, La Sacem, le CNV etc… C’est rageant de voir des gars sans licence, sans autorisation faire complet… mais de la à balancer (comme ça a pu arriver récemment), c’est abusé. 

Après, il ne faut pas confondre club et une salle comme le YOYO où nous ramenons toutes nos équipes (staff, bar, accueil, entrée, régisseur etc…). On a également fait un 6b en début d’année, l’année dernière le Pavillon des Etangs avec Moodymann b2b Andrès, et on visite des Châteaux en ce moment pour une prochaine Beau Village. 

Et Dure Vie à l’international, ça en est ou ? 

Alors, Hard Life est stand by depuis quelques temps pour manque de temps, et c’est bien dommage, on a fait 3 belles prod là-bas dont une mémorable en 2016 avec Dan Ghenacia, Romare & Bradley Zero. Pour revenir sur la ville de Londres, c’est en cours : on bosse sur une belle date sur fin d’année 2019 avec notre ami Saad, c’est un peu nos yeux londoniens, et c’est un pur DJ également. Cet été, on s’était aussi bien marrés au Dimensions encore une fois, avec notre boat party annuelle. 

Il y a quelques surprises à venir très excitantes. On va partir faire une fête à Dublin, c’est en création avec un bon contact que nous avons sur place, notre Berlin annuel au Prince Charles est en construction, et là on part le 28 juin à La Cabane de Bruxelles, le nouveau club des mecs de Play House Records, avec Siler, Dusty Fingers et Maxye

Playlist de 25 sons : chinez !