Après plus de 20 ans à barouder dans l’hémisphère sud et 6 ans à travailler avec le célèbre label Analog Africa, le DJ, producteur et percussionniste Déni Shain se pose en France et lance son label Atangana Records, dont la première sortie reprend un classique haïtien. Sonorités africaines, brésiliennes, latines, soul, reggae et électroniques n’ont plus de secrets pour lui. Rencontre.

Présente-toi à ceux qui ne te connaissent pas ?

Je m’appelle Deni Shain, je suis DJ depuis une vingtaine d’années. J’ai voyagé un peu partout dans le monde et notamment au Brésil, Mexique et Afrique. Je produis de la musique depuis une quinzaine d’années, et là j’ai décidé de monter mon propre label Atangana Records après des années d’expériences à travailler pour d’autres labels.

Où est-ce que tu as vécu en Afrique ?

Au Mali mais à la frontière en brousse, au Burkina faso, en Guinée Conakry et au Cameroun l’année dernière pour la compilation POP MAKOSSA. Quand j’étais plus jeune,ƒ j’allais en Afrique six mois par an pour étudier la musique locale car à l’époque j’étais percussionniste et je jouais pas mal avec des groupes locaux. Je faisais des tournées en France avec un groupe Burkinabé, et on retournait au Burkina Faso l’hiver car cela coûtait moins cher de vivre dans ce pays qu’en Europe.

C’est comme ça que tu es devenu un spécialiste de la musique afro ?

Exactement. Sur place j’ai beaucoup bossé sur les musiques traditionnelles. Du coup ça m’a beaucoup fait progresser sur la polyrythmie et ça m’a permis de développer une oreille très différente. Quand t’arrives sur place, tu prends vraiment une grosse claque musicale ! Donc soit tu rentres dedans à fond, soit t’arrêtes tout de suite. Mais si tu fais l’effort, c’est vraiment très intéressant.

Et où est-ce que tu avais été formé aux percussions ?

En France ! Je travaillais avec un maître DJEMBE qui s’appellait AMARA Kanté qui était Ivoirien et que j’avais rencontré en France lors d’un stage. Par la suite on a monté une école qui s’appelait Kawa Folie. On donnait des cours et on était ses musiciens semi-pro.

Quand je l’ai rencontré, c’était au retour de mon premier voyage au Burkina Faso où j’avais finalement passé plus de temps à voyager qu’à jouer car j’avais pris une telle claque sur place… J’ai voyagé dans tout le pays pour observer les fêtes traditionnelles qui avaient lieu le mois de mon arrivée dans les villages ruraux. Je ne jouais pas, mais j’écoutais beaucoup de musique.

C’était des fêtes religieuses ?

Ils sont animistes, donc une fois par an ils célèbrent les esprits de la forêt. Au Burkina, dans le village où j’étais au cœur d’une forêt, chaque danseur représente un arbre avec une sorte de masque à feuille, et ils jouent toute la nuit en dansant avec des balafons. Au fur et à mesure ils dansent, ils repartent et changent de masques. Ils célèbrent ainsi tous les esprits de la forêt.

C’est cette connaissance de l’Afrique qui t’as permis de bosser sur les compilations Space Echo et POP MAKOSSA ?

Oui, j’ai vécu au Portugal où j’étais résident dans un club qui s’appelait le Music Box, et c’est dans cette ville que j’ai eu l’occasion de rencontrer Samy d’Analog Africa. On devait faire des projets ensemble sur place, mais je suis finalement partie en tournée au Mexique et je suis resté 4 ans sur place pour monter un centre culturel. On a quand même bossé un peu à distance, et à mon retour en France on rebossait ensemble sur pas mal de compilations. Mais la collaboration s’est arrêtée l’année dernière.

Tu lances Antanaga Records, tu peux nous en parler ?

Le concept du label part du fait que je suis DJ. J’avais envie de faire des sorties qui soient utiles aux DJs. L’objectif est que les sorties d’Atangana Records plaisent à la fois aux mélomanes, pour la simple écoute, mais aussi pour les DJs afin de les jouer en soirée.

On va ressortir des morceaux en maxi 45 tours en face A car je réédite principalement des morceaux d’albums qui ont été pressés en 33 tours (ce qui est pas top niveau qualité sonore pour un DJ). Il y a un gros travail de remastering sur les morceaux, ce qui est une vraie plus-value pour le label. En face B, j’ai fait faire des remixes par mes potes comme Quantic et Voila Sound System. L’idée viens du Hip Hop où il y a toujours un tool avec un beat et un vocal. Là, j’ai essayé de faire pareil dans le tropical en remixant la partie originale afin d’avoir une piste qui ne comporterait que les rajouts créés pour le remix. Comme ça, n’importe quel DJ a accès sur la face B à un beat, un snare etc… qui colle facilement au style tropical.

Pour l’instant on est quatre dans le label. Pour les pochettes, on travaille avec une artiste qui s’appelle Mona Lumir Fabiani – l’une des meilleures du milieu. Elle fera toutes les pochettes en collaboration avec des artistes qu’elle invitera. Et puis il y a Thomas qui est mon ami et associé que j’ai rencontré à Tulum au Mexique lors d’un de mes sets (pour l’anecdote, il croyait que j’étais un DJ africain). Bertrand de Mawimbi s’occupe de la communication, et Simon qui a une émission de Radio et qui réside à Rabat et on a aussi une graphiste, Laure-Emmanuelle qui vis en Bretagne, et puis Likle Ben le digger du Label.

Quel accueil pour la première sortie ?

Divizion de Fédia Laguerre est un track Haitien en Face A remixé en Face B par Bruno Patchwork (VOILAAA). Le remix vient tout juste d’être élu tube de l’été par radio Nova !

Comment est-ce que tu t’es intéressé à la musique haïtienne ? Tu y as vécu aussi ?

Non, en fait ça fait quelques années que je suis en contact avec des producteurs en Guadeloupe et que je creuse ce secteur. Je suis tombé sur le morceau un soir où Gilles Peterson est venu à Marseille et il l’a joué lors de son warm-up. Ça m’a vraiment transcendé et je me suis dis direct que ça devait être la première sortie du label.

Ce qui est drôle, c’est que j’avais une amie sur place en Haïti au moment où j’ai découvert la track, et elle a très vite pu retrouver le producteur pour faire le contrat.

La chanteuse est toujours vivante ? Tu as pu la rencontrer ?

Oui elle est toujours vivante. Elle vit en Californie maintenant, et elle a complètement changée de vie. Elle dirige des chorales de gospel.

Et non, je lui ai écrit mais elle ne m’a pas répondu. Je pense que maintenant qu’elle est dans la religion, elle veut couper avec son passé. Comme avant, elle était un peu féministe et révolutionnaire, à l’image des femmes haïtiennes, notamment en prônant l’indépendance de la femme dans ses chants, à une époque où ce n’était pas facile là-bas, je pense qu’aujourd’hui elle a vraiment changée de vie, du coup on n’a pas vraiment insisté.

Le producteur était d’accord pour vous donner les sons sans son accord ?

À partir du moment où le morceau a été produit par un producteur, c’est lui qui a les droits à vie sur le morceau car c’est le producteur qui avance l’argent pour sortir le morceau et qui prend la majeure partie des risques.

Tu vas continuer à rechercher des morceaux dans cette partie du monde ? Quels sont tes projets à venir ?

Je pars en Guadeloupe au mois de novembre pour 2 à 4 mois car j’ai trouvé un trésor musical local que je gardeasecret pour l’instant. Donc on risque de sortir beaucoup de musique Antillaise l’année prochaine : Haiti, Guadeloupe, Barbades… En fait, en tant que DJ, tu as besoin de jouer du son vraiment énergique et festif. C’est un truc que j’ai récupéré de l’Afrique car la musique africaine est vraiment faite pour danser. Comme j’ai gardé cet ADN, je ne cherche pas forcément à faire des productions par pays mais plutôt de compiler des morceaux vraiment cool même s’ils peuvent avoir des origines géographiques différentes.

Ce que je vais dire là ça sonne sûrement un peu mégalo, mais je trouve qu’il y a des DJs aujourd’hui qui jouent des morceaux davantage parce qu’ils viennent d’un artiste rare et exotique que parce que c’est un truc qui va faire danser le public.

Je pense aussi qu’il y a beaucoup de morceaux qui sont joués qui restent très normés avec un beat à 120BPM. Et personnellement, ça m’ennuie vite. Ce que je cherche, ce sont des morceaux qui sont différents, qui ont des grooves et des rythmes pour faire vraiment danser les gens. J’aimerais ressortir un maximum de morceaux dans cet état d’esprit-là, qu’ils soient venus d’Afrique, des Antilles ou d’Amérique Latine. Cette année ce sera beaucoup les Antilles, mais je suis déjà en train de licencer des tracks congolais ou camerounais que j’avais déjà trouvé lors de mes précédents voyages.

Tu as le sentiment que dans certains pays, notamment en Afrique de l’Ouest, le potentiel pour la réédition de musiques locales oubliées est déjà largement entamé ?

Oui, mais il reste encore beaucoup de trucs à trouver. Déjà en Afrique les gens ont surtout fouillé la période 70’s, mais il y a encore beaucoup à faire sur la période 80’s avec des morceaux un peu plus digitaux. Les labels ont fait une chronologie dans les rééditions en commençant par les périodes 60/70, il y a encore beaucoup de choses à trouver. En plus, chaque label possède ses propres gouts musicaux et sélectionne sa musique en fonction. Si tu repasses derrière mais que tu as des goûts totalement différents, tu peux encore trouver des trucs en première main qui sont vraiment cool pour toi.

Demeurent deux problèmes : en Afrique de l’Ouest, ça a été tellement poncé que pour faire des contrats avec les artistes c’est une grosse bataille. Beaucoup des artistes ont disparu, et puis comme les pays sont souvent très pauvres, dès qu’ils voient un occidental arriver, les gens imaginent direct un porte-monnaie sur pattes. L’autre souci, c’est que beaucoup de labels ne sont pas très rigoureux sur le paiement des royalties qu’ils doivent aux artistes africains. Ça engendre une certaine méfiance envers les producteurs. Je préfère commencer par les Antilles, c’est plus jeune comme marché et en plus les artistes existent encore.

C’est ce le lien entre la musique africaine et la musique sud-américaine ?

Il y a le « cadence disco » par exemple : c’est un style de disco guadeloupéen. Tu peux écouter un titre d’André Marceline : c’est le morceau typique du genre avec une petite cloche et une batterie qui tourne assez carrée.

Avant les années 70’s, il n’y avait pas vraiment de percussions dans les groupes. Dans le cadence disco, c’était la première fois que des batteries arrivaient et comme c’était dans les années disco, ça a donné un mélange chaloupé bien cool. Quand t’es en soirée et que tu sais pas quoi jouer en tant que DJ, tu mets un morceau de cadence disco et ça déchire à chaque fois. Surtout que c’est un son un peu frais qui étonne les gens.

Vous allez presser la sortie à combien d’exemplaires ?

500. On est distribués par The Pusher qui est le patron de Favorite Records, de Voilaaa Soundsystem. On verra s’il y a de la demande pour represser.

Vous ne faites que du vinyle ?

Vinyle et digital. Le format trois tracks sur un CD, ça ne sert à rien. L’année prochaine on fera des compilations mais on gardera le système vinyle, avec la face A au format maxi.

Des prochaines dates de prévues ?

Une tournée est prévue en juin, juillet et août, et j’ai aussi des dates à l’étranger, en Croatie et en Angleterre. Et le Worldwide de Gilles Peterson ! C’est lui qui a en quelques sorte lancé le label. Lors d’une interview sur sa radio, je parlais de mon projet en off et deux minutes après, en plein live, il annonce la création de mon label alors que le projet n’était même pas vraiment abouti. Ça m’a donné un coup de pied au cul et je me suis lancé. Je n’ai pas encore tout booké donc si il y a des propositions, je suis ouvert…

Déni Shain : Facebook / Soundcloud

Écoutez et commandez la première release d’Atangana Records.