Incontestable figure de proue de la scène house berlinoise, Cinthie fait partie de ces DJs dont la réputation n’est plus à faire. Fondatrice du plus deep des labels house Beste Modus, résidente irremplaçable du célèbre Watergate, habituée des Boiler Room avec son ami Albert Vogt au chant… Cinthie n’en est pas à son coup d’essai. Le samedi 21 avril, la talentueuse productrice sera de passage à L’Ostra Club à Nancy. Rencontre.

Selon Resident Advisor, tu as commencé à passer des disques dans les années 90’s à Berlin. Fais-tu partie de ceux qui prétendent que « c’était mieux avant » ?

En effet, j’ai commencé à mixer en 1996 alors que je travaillais chez un disquaire à Berlin. J’avais déjà commencé ma collection de disques mais étant donné que j’étais encore étudiante et donc dans une situation précaire, j’en achetais que très peu ou seuls ceux qui comptaient vraiment. En tout cas, c’est cool d’avoir connu la musique électronique des années 90, même si ça a ses avantages comme ses inconvénients. Par exemple, en ayant vécu cette période de ma vie, je me rend compte qu’aujourd’hui la vibe est tuée par les smartphones. En tout cas, c’est mon humble opinion. Parfois, le côté brut et underground des teufs à l’ancienne me manque. Aujourd’hui, tout est trop lisse, trop planifié en amont. Quoiqu’il en soit, je suis très heureuse de faire partie de la scène actuelle !

Au fil des années, tu as vu cette scène évoluer pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Selon toi, ce qui était qualifié d’underground il y a 20 ans est-il aujourd’hui considéré comme mainstream ?

A mon avis, le terme underground est mort dans la scène électronique depuis que certaines personnes se sont rendues comptes que c’est un business florissant. Pour ma part, j’ai quitté l’underground à partir du moment où j’ai arrêté d’organiser des teufs illégales pour commencer à facturer mes prestations. Heureusement, la musique est toujours aussi qualitative qu’avant mais également plus quantitative. Grâce aux réseaux sociaux, tu peux aujourd’hui atteindre plus d’auditeurs. Je ne dirais pas que la scène est devenue mainstream mais elle est clairement devenue plus populaire.

Tu es résidente au célèbre Watergate à Berlin. Jouer régulièrement dans un tel club a-t-il propulsé ta carrière ?

Honnêtement ? Ça y a forcément participé. Mais il y a aussi mon expérience, mes labels, mes sets pour Boiler Room, mon réseau et surtout beaucoup de travail !

Avec Diego Krause, Ed Herbst, Albert Vogt et stevn.aint.leavn, tu diriges Beste Modus, son sous-label Beste Freunde ou encore Unison Wax. Comment les as-tu rencontrés ?

Aaaaaah… Une histoire typiquement berlinoise…  On s’est rencontré vers 10h du mat’ en after ! (Rires) Eux voulaient se barrer et moi je n’avais pas vraiment envie de jouer ce jour-là mais un pote m’a convaincu. Alors j’ai joué de 10h à midi et apparemment, mon set les a scotchés ! Stevn.aint.leavn est venu me voir plusieurs fois pour me demander le nom du track que j’étais en train de jouer. On a commencé à se parler en anglais jusqu’à ce qu’on se rend compte que l’on était tous les deux allemands ! [Rires] Ensuite, j’ai eu une résidence au Stattbad, qui est aujourd’hui malheureusement fermé, et je les mettais à chaque fois sur liste. De fil en aiguilles, on s’est croisés en soirée, ils m’ont envoyés leurs productions et je me suis dit : wow, il faut vraiment que je fasse un truc avec ces types ! On a alors crée le label Beste Modus.

Le son que tu promeus à travers Beste Modus et tes autres labels a quelque chose de spécial, de la ligne de basse très deep au beat savoureusement dub. Comment définirais-tu le son que tu aimes ?

Dans le mix comme dans la production, tout est question de groove. C’est sûr, y’a plein de tracks cools qui sortent tous les jours. Mais tous n’ont pas un groove sur lequel on peut danser. Et pourtant, c’est ça que les gens veulent : danser sur de la putain de bonne musique ! J’adore les basses rondes, les vocals, les accords housy. Pour moi, c’est important que chaque track ait quelque chose d’unique, d’authentique. Des beaux vocals, c’est déjà un bon début par exemple ! Quand tu produis, il faut toujours sortir de ta zone de confort et créer quelque chose de nouveau. Innover, quoi !

Créer quelque chose de nouveau, c’est ce que tu as décidé de faire en t’associant avec The Willer Brothers en créant le label We_r House. Mais au juste, quel est le but d’avoir autant de labels ?

Flirter avec différents styles de musique, tout simplement. Par exemple, Beste Modus est destiné aux releases du noyau dur de mon réseau à savoir Diego Krause, Ed Herbst, Albert Vogt et moi. Sur We_r House, je sortirai des tracks plus épurés, plus minimal. Quant à Beste Freunde, c’est le label sur lequel on invite nos potos et pour le coup, on est moins regardants quant au style : de la house à la techno en passant par l’électro. Du temps que c’est quali, on signe !

Tu es une véritable collectionneuse de vinyles. Tu en as plus de 6 000 chez toi. Parmi ces milliers de skeuds, lequel est ton préféré ?

En réalité, j’en ai pas loin de 9 000… (Rires) J’ai des vieux disques qui trainent dans la maison de mes parents, d’autres chez moi et plusieurs bibliothèques dans mon studio. Et mon disque préféré est sans hésiter… euh… hum… c’est une sacrée question que tu me poses là. J’en ai beaucoup trop pour pouvoir y répondre. Allez, disons que je porte une affection particulière à mes Nu Groove et Strictly Rhythm !

cinthie

Existe-t-il un EP dont tu as toujours rêvé mais que tu n’as jamais eu ?

Aucun !

En parlant de disques, tu m’as confié tout à l’heure avoir travaillé chez un disquaire à Berlin. Tu connais l’art du digging sur le bout des doigts du coup. Mais que penses-tu du digging 2.0 ?

C’est sûr que le digging est facilité aujourd’hui grâce à des marketplaces comme Discogs ou à des sites de vente en ligne. Mais ce que j’aime par dessus tout, c’est chiner des petits trésors dans des bacs poussiéreux ! Et plus particulièrement à l’A1, un disquaire new-yorkais. C’est sûr ça prend du temps, et le temps est une denrée rare aujourd’hui. On est dans la quasi instantanéité. Les gens n’ont pas envie de prendre le temps de digger à l’ancienne. Pourtant, il n’y a rien de mieux ! Souvent, tu trouves des sacrées pépites. Et c’est beaucoup plus gratifiant de trouver des raretés après de longues heures de recherche à l’aveugle. En réalité, le digging fait partie du métier de DJ. Tout comme mixer et créer une véritable vibe, plutôt que d’avoir l’air d’un juke box vivant.

Tu es la fière maman d’une petite fille. Comment concilier vie professionnelle et vie privée lorsque l’on est souvent amené à jouer à l’autre bout du monde ?

Je ne vais pas mentir à ce propos, c’est très difficile de concilier les deux et j’ai failli abandonné ma carrière à plusieurs reprises. J’ai une situation familiale délicate avec un homme dont je suis divorcé et qui ne s’intéresse que très peu à notre fille, une mère décédée il y a quelques années à un âge bien trop avancé… Mais il y a une solution à tout et j’ai aujourd’hui la chance d’avoir aux côtés de ma fille une formidable fille au pair qui s’occupe d’elle lorsque je suis en tournée. Même si ma fille grandit et demande de plus en plus à passer du temps avec moi. Elle me demande de ne pas partir, ce qui rend le départ d’autant plus difficile ! Tout est question d’équilibre.

C’est la « Dure Vie » !

On peut dire ça comme ça ! (Rires)

Pour conclure : quoi de prévu prochainement ?

J’ai énormément de projets, ça bouillonne ! Ces derniers temps, je me consacre beaucoup à l’agrandissement de mon studio. Maintenant que mes labels ont acquis une certaine notoriété, j’aimerais vraiment passer plus de temps en studio pour développer mes compétences en termes de production. Récemment, les gars et moi avons lancé Elevate, une boutique en ligne qui met en avant la crème de la crème de la scène house, principalement berlinoise. D’ailleurs, quand mon studio sera enfin achevé, je compte bien m’investir davantage dans ce projet et y intégrer d’autres labels, du sang neuf… Et évidemment, toujours plus de sorties sur mes labels, le développement de mon émission de radio, inviter mes artistes préférés à mes propres soirées au Watergate, voyager, mixer… Tellement de passions qui m’animent !

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Samedi 21 avril : L’Ostra Club presents Cinthie (Beste Modus) ๏ Nancy