Christian Smith est un des représentants majeurs de la scène techno actuelle, à la fois en tant que DJ et producteur. Deux facettes musicales, deux qualités indéniables qu’il combine constamment avec efficacité, perceptibles au nombre accru de releases sur des labels comme Drumcode, Plus8 Records, Cocoon ou son excellent label Tronic, mais aussi face à l’engouement du public présent lors de ses sets. C’est après sa venue au premier évènement de lancement de l’Evasion Festival 2017, que nous avons pu lui poser quelques questions à propos de la success story de Tronic, son processus de production et sa vision personnelle de la scène techno. 

Aujourd’hui considéré dans le top 3 des meilleures ventes techno et après avoir atteint l’étape des 200 releases, le label Tronic a fait un bout de chemin depuis son lancement jusqu’à devenir une success story dont le rayonnement est largement perceptible aujourd’hui. Mais la légende dit que les gérants de disquaires n’y étaient pas sensibles au premier abord, parce que ça n’était ni de la house, ni de la techno, mais un subtile mélange des deux. Comment en es-tu venu à l’idée de proposer une direction artistique à cheval entre les deux styles, et comment cela avait-il été reçu par le public ? Comment on explique que le succès soit toujours au rendez-vous aujourd’hui ?

Je pense qu’une des raisons principales du succès de Tronic ces vingt dernières années tient au fait que je n’ai jamais envisagé le label comme une source de revenus, mais simplement comme un moyen de produire la musique qui me passionne. Je suis vraiment ouvert d’esprit et j’aime tout ce qui va de la deep house à la hard techno. Quand j’ai créé le label à la fin des années 90, les gens pensaient que release des tracks qui pouvaient être passées par des djs à la fois house et techno n’allait jamais fonctionner. C’était bien avant que le terme « tech house » n’existe. Mais je ne dirais pas que Tronic est un label « tech house », plus housy techno ! Vingt ans plus tard, c’est d’autant plus sûr qu’ils avaient tort. Tronic a vécu sa plus belle année en 2016, et nous avons beaucoup de très bonnes sorties et de solides projets prévus pour 2017.

Tu as également sorti plusieurs compilations, les « Tronic Secret Weapons » (avec par exemple « Cholnare » de Reinier Zonneveld). Comment tu choisis les artistes que tu vas release sur le label ? Et comment comptes-tu le faire évoluer dans les années à venir ?

J’ai toujours essayé d’évoluer moi-même en tant que producteur et dj. C’est ennuyant de faire toujours la même chose, j’aime le changement, et c’est une des raisons pour lesquelles j’adore produire des albums. Ça te force à penser en-dehors des carcans et d’être plus créatif. Je cherche la même chose pour les artistes que je signe sur le label, ils ont tous leur propre style, un son optimal, ambitieux, et surtout très talentueux. Les artistes principaux du label changent tous les ans, parce j’ai aussi trouvé ça très important de release des nouveaux artistes et de leur donner une chance. Malheureusement, je reçois 200 demos par semaine, du coup c’est impossible pour moi de tout écouter et surtout de donner un feedback à tous les artistes. Mais je produis deux à trois nouveaux artistes chaque année sur le label, et je suis fier de dire que ça a aidé à lancer la carrière de beaucoup d’entre eux !

En octobre dernier, tu produis « Input-Output », un album de 11 tracks qui embarque le lecteur dans un voyage techno édifié pour être joué en-dehors des clubs, comme « Interlude ». Quelle était l’idée derrière le processus de production, et qu’utilises-tu généralement comme processus de travail ? 

Le secret de mon processus de travail c’est que je prends souvent des longues pauses. Ensuite, quand je reviens au studio, je suis très motivé et inspiré pour faire de la bonne musique. J’ai aussi tendance à travailler assez vite. Parfois ça n’est pas pour le meilleur, mais je suis aussi le genre de personne qui passe deux à trois semaines sur un track techno. Si ça me va, généralement je peux finir un track le jour même. Ironie du sort, j’ai produis « Interlude » en 45 minutes ! (rires) Ce track a été remixé parce que beaucoup de gens me demandaient de produire une version avec plus de beats. C’est beaucoup inspiré de la vibe de Detroit, j’ai un immense respect pour Carl Craig et la musique qu’il a produite dans les années 90, surtout ses tracks ambient. J’ai mis deux semaines de 12 heures à le finir ! Je finis la plupart de mes tracks avant de les jouer lors de mes sets, j’y incorpore ensuite quelques arrangements et ensuite quand c’est fini, j’envoie au mastering.

Avec des artistes influents comme Adam Beyer, Cari Lekebusch, Tiger Stripes, La Fleur, Joel Mull, PetterB, Sebastian Mullaert ou encore Cirez D ou la Swedish House Mafia, la Suède a toujours été le berceau de très bons talents. Comment l’expliques-tu ? Y’a-t-il un ingrédient secret que les mamans suédoises mettent dans les céréales de leurs enfants ?

On m’a souvent posé la question, je ne sais vraiment pas pourquoi la Suède a toujours eu une production musicale aussi développée, que ce soit de la techno, de l’EDM ou de la pop. Peut-être que les longs hivers déprimants ont quelque chose à voir avec le fait de passer plus de temps dans le studio que dehors !

L’essor des scènes de clubs et de festivals y est arrivé bien plus tard, comment l’expliques-tu ? Selon toi, comment ces scènes permettent à la société d’évoluer ?

Je suis vraiment content que la techno soit de nouveau imposante. Une chose que j’aime à propos de la techno, c’est que ça change et ça évolue constamment. J’ai eu l’occasion de faire le tour du monde en tant que dj depuis vingt ans, et j’ai pu observer ses fluctuations. Il y a quelques années, la minimale était en vogue, la tech house puis la deep house, mais maintenant c’est le retour de la TECHNO ! C’est génial que les clubs et les festivals fassent émerger de plus en plus la musique underground sur la scène. Je pense que toute cette ordure d’EDM a atteint son point de non retour, et les promoteurs commencent à voir que les évents plus underground peuvent aussi vendre beaucoup de billets.

Tu as joué au premier événement de l’Evasion Festival, le 20 janvier dernier au Petit Salon aux côtés de djs locaux. Quel est ton rituel lorsque tu joues en club, avant et après ton set ? Est-ce que tu as l’habitude de venir au début de la nuit pour écouter comment la foule agit et réagit aux différentes musiques, ou au contraire 10 minutes avant ton set pour jouer sur le tas ?

Ce jour-là, ça a été un trajet particulièrement chaotique pour moi. J’avais manqué ma correspondance à Lyon à cause du mauvais temps à Barcelone, et j’avais dû prendre un nouveau vol 6 heures plus tard à Genève. Du coup, j’ai atterri à Genève où quelqu’un est venu me chercher pour m’emmener au club, j’ai pris un verre corsé, et j’ai commencé à jouer ! D’habitude, j’aime venir à l’événement au moins une heure avant mon set pour me faire une idée de ce que je vais pouvoir proposer, et jauger comment est la vibe. J’aime beaucoup jouer en France, j’aime aussi sa culture et sa gastronomie. Je suis également très heureux que la scène française soit à nouveau solide ! Tout mon respect aux djs locaux et aux promoteurs.

Quel track en particulier joues-tu souvent pour clore un set ? Ou une nuit ?

Carl Craig – At Les (Christian Smith Remix) – Tronic

 

Laurent Garnier – Crispy Bacon… Laurent Garnier est actuellement en train de remixer un de mes tracks, j’ai vraiment hâte !

Quand tu étais un dj/producteur émergent, quelle est la destination où tu aurais rêvé de jouer ? Et aujourd’hui ?

Ça semble peut-être fou, mais je crois que j’ai déjà joué dans la plupart des destinations où j’avais toujours voulu jouer. Au tout début, j’avais vraiment envie de jouer au Rex à Paris. Puis c’est devenu les Awakenings. Un de mes endroits favoris en ce moment c’est l’Argentine, j’adore la vibe et l’énergie qui s’en dégage, et ils apprécient vraiment les sets techno interminables. Je n’ai jamais joué moins de 4h lorsque j’y étais.

Alors que de plus en plus d’artistes sont bookés grâce à leurs productions – et moins pour leur talents de djs, penses-tu que la double casquette du producteur et du dj soit obligatoire sur la scène d’aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est venu en premier pour toi ? En quoi le fait d’avoir mêlé les deux a permis à ta carrière de décoller ?

Je pense qu’aujourd’hui, c’est impossible d’évoluer en tant qu’artiste si on ne produit pas de musique. J’ai commencé en tant que dj et je me suis ensuite mis progressivement à la production. Il y a beaucoup de très bon djs qui pourraient mieux jouer que certains artistes reconnus, mais comment pourraient-ils devenir connus s’ils ne produisent pas de la musique ? Malheureusement, il y a aussi beaucoup de djs réputés qui sont d’horribles djs et qui sont bookés parce qu’ils n’ont proposé qu’un gros tube. Personnellement, j’aime cette balance entre les deux, c’est génial d’avoir le luxe de faire un track en studio et ensuite de le tester devant des milliers de personnes le week-end.

Notre devise chez Dure Vie : « La vie est dure, on vous l’adoucit ». Qu’est-ce qui, personnellement, te rends la vie plus douce ?

Voir des sourires sur les visages des clubbeurs lorsque je joue des tracks qu’ils n’avaient jamais entendu avant.

Interview menée par Virgil.

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