Nouveau à Lyon. L’incontournable duo GBoi et Jean Mi, à l’origine des nombreux groupes de partages de sons et label de La Chinerie, ont ensuite monté leur label Comic Sans Records dans le but visionnaire de défricher les courants musicaux peu connus, et des sonorités neuves en plein essor. Rencontre autour de leur nouveau projet d’événement « Bientôt Tous Augmentés« , dont la grande première aura lieu ce vendredi 24 janvier au Sucre.

À la base, GBoi et Jean Mi ce sont des diggers qui ont monté La Chinerie. Le défrichage des genres, sous-genres et styles musicaux vous l’avez dans le sang ? 

On estime pas être des gros diggers, pour nous les diggers c’est des fous furieux du skeud qui font toutes les brocantes ou qui vont dans des hangars remplis de piles immenses de vinyles avec un masque anti poussière sur la tronche pour dénicher la perle rare. Nous, on est des passionnés de musique et on s’intéresse à tous les styles, on en cherche beaucoup, mais on fait ça surtout avec le confort d’internet (Discogs, Soundcloud, Bandcamp, Youtube etc).

En ce qui concerne le défrichage des genres, on vient tous les deux du hip hop, on est devenu potes en s’échangeant des refs de rap US des 90’s. On a découvert la musique électronique tardivement avec la House et de là on a dérivé sur le disco, l’italo, le zouk, le kwaito, la synth pop, puis la jungle, la bass music, le downtempo, la trance, l’ambient, la musique expérimentale, le dub etc. La musique c’est un chemin sans fin et on apprend tous les jours!

Il y a de la balle dans tous les styles, il faut être curieux de tout, et surtout aujourd’hui. On vit un nouvel âge d’or de la zik, il y a tellement de trucs intéressants aux sonorités nouvelles qui sortent tous les jours. C’est ce qu’on a envie d’explorer avec notre soirée Bientôt Tous Augmentés qui se déroulera au Sucre le 24 Janvier ! Mais on continuera toujours à jouer de tout et à digger dans tous les styles, passé, présent, turfu. 

Pour vous, à quoi ressemble le futur ? 

Le futur c’est un sujet passionnant ! L’un de nous deux (Jean Mi) est amateur de science fiction, et on s’intéresse beaucoup à ce qui peut nous arriver dans les décennies à venir. On peut dire qu’il y a deux grandes visions du futur qui sont en train de se dessiner et de s’affronter.

En premier, les progressistes (voire transhumanistes) qui sont persuadés que la technologie nous permettra de nous affranchir de tous nos problèmes. De ce point de vue il ne faut absolument pas s’affoler du réchauffement climatique par exemple car ça ne ferait qu’entraver le libre échange et donc la vitesse à laquelle le progrès nous permettrait de répondre à ces problèmes (on peut citer Laurent Alexandre en France qui défend cette position).

En second, les écologistes (voire collapsologues) qui s’inquiètent des rapports scientifiques sur le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité ou encore la raréfaction des matières premières comme le pétrole et qui prédisent tout simplement qu’on est dans la merde et qu’il se pourrait bien que nous soyons en train de vivre les derniers instants de notre société thermo-industrielle (Il faut écouter/lire Pablo Servigne et Jean Marc Jancovici sur ce sujet.). Pour eux il faut donc ralentir et rentrer dans une économie décroissante.

Ces deux oppositions, c’est un combat entre la croyance et la raison, d’un côté il y a des gens qui croient en un dieu nommé Progrès qui les protégera quoi qu’il arrive et de l’autre il y a des gens qui basent leur raisonnement sur des faits scientifiques et argumentés. Aujourd’hui, on se sent beaucoup plus proches des derniers ! 

Et la « musique du futur » ? 

Niveau musique électronique du turfu on peut pas jouer les devins mais il y a plusieurs tendances et scènes différentes. On peut parler des producteurs (beaucoup de britanniques) qui poussent le sound design à balle et qui repoussent les limites de la musique électronique comme DBridgeGabor LazarLanark ArtefaxLee GambleRian TreanorLorenzo SenniCaterina Barbieri. On peut parler des chinois qui déconstruisent la musique club avec brio. Il faut écouter les labels Genome 6.66 MbpSVBKVLTFunction Lab. On peut citer aussi les africains qui arrivent en force notamment grâce au Nyege Nyege Festival en Ouganda et qui apportent des sonorités et rythmes jamais entendus. C’est le cas de Slikback par exemple mais on peut aussi citer l’égyptien Zuli.

« La domination des pays occidentaux en musique électronique est finie, et dans le futur proche, plein de scènes du monde entier vont continuer de se développer et d’apporter leur propre vision. »

Il y a aussi plein de choses intéressantes qui se passent en Amérique du Sud, surtout à Buenos Aires et Mexico où plein d’artistes réinventent le reggaeton et les polyrythmies traditionnelles (écoutez Amazondotcom!). Et tout à l’heure vu qu’on parlait d’écologie, il y en a aussi une traduction dans la musique électronique futuriste. Les labels Bio Future Laboratory et Eco Futurism Corporation ont crée ce qu’ils appellent l’eco-grime, une musique qui mélange de l’electronique avec des bruits de la nature et ayant souvent pour thème l’environnement et sa destruction.

En tout cas, on peut dire que la domination des pays occidentaux en musique électronique est finie et que dans le futur proche plein de scènes du monde entier vont continuer de se développer et d’apporter leur propre vision du bordel. Sinon dans les sets et les productions actuelles on peut observer un réel « décoinçage », les styles interagissent tous entre eux, il y a de plus en plus de mélange de trap, de pop, d’electro, de dancehall ce qui donne des nouveaux styles hybrides et des sets sans frontières. Certains utilisent le mot « post-club » pour parler de cette tendance. Il faut pas oublier non plus la communauté queer qui a toujours joué un rôle dans la musique électronique et qui est en train également d’inventer son futur. Les identités non binaires créent de la musique non binaire aussi et ça donne des trucs très intéressant.

« La house » et « la techno », pour vous, c’est fini ? 

Non, la House et la Techno se portent très bien et aujourd’hui, le public est de plus en plus gros, et avec internet plus rien ne meurt! T’auras toujours des aficionados qui vont en écouter, nous aussi, on a nos gros classiques qu’on écoutera toute notre vie. Nous, on est de base « connus » pour des sets house et il n’est pas rare que les gens nous attendent juste sur ce créneau et soient un peu choqués quand on leur passe de la UK techno ou du dubstep mais c’est un peu notre démarche aussi, il faut savoir donner aux gens ce qu’ils veulent mais aussi leur montrer qu’il y a d’autres trucs qui existent.

Dans tous les styles il y a des morceaux intemporels qui traversent le temps et marquent les esprits pour toujours. Mais aujourd’hui ce qui est intéressant à observer c’est les mutations de ces deux styles. Début des années 2010, il y a eu un gros revival 90’s ce qui faisait penser à certains qu’on avait déjà tout inventé niveau musique et qu’on était condamné à revenir sans cesse en boucle sur des sons déjà produits dans le passé. Mais en fait depuis quelques années il y a des producteurs qui refaçonnent sous un autre angle la house, la techno et tous les autres styles pour créer quelque chose d’hybride et de nouveau. Metrist, qu’on invite le 24 janvier d’ailleurs, est un bon exemple de ces producteurs innovants !

Vous avez monté votre label Comic Sans Records dans la même optique de défricher des genres ou sous-genres des musiques électroniques peu connus : vous nous réexpliquez le concept ? Quelques sorties marquantes depuis son lancement ? 

À la base Comic Sans Records c’était un label justement pour sortir autre chose que la House et la Techno qu’on avait déjà sorti sur d’autres labels. On a appelé ça Comic Sans, comme la sublime et célèbre typo, parce qu’on avait toujours galéré à avoir une vraie identité graphique et en créant le label on s’est dit « nique!! on va faire un label avec une typo dégueu et des emojis et on emmerde tout le monde » (rires). Mais de base c’était pas forcément un label turfu, défricheur de nouvelles façons de produire.

Aujourd’hui, avec la maturité et à force de chercher du son et d’écouter ce qu’il se passe ailleurs, on sait exactement où on veut aller. On a envie d’explorer de nouvelles sonorités effectivement et si possible de sortir de la musique qui sonne neuve et pas trop entendue ailleurs, mais on se bride pas et on veut surtout pas s’enfermer dans une direction uniquement « futuriste ». Cette année on va avoir trois formats : des cassettes pour la musique expérimentale, des vinyles 2 titres pour la musique club contemporaine, et des EP vinyles 5 titres pour la musique plus futuriste. 
Pour les sorties marquantes, on a une affection pour chacune d’entre elles, mais pour rester dans le thème du turfu on peut choisir celles ci :

En cohérence avec tout ça, vous montez vos soirées Bientôt Tous Augmentés. Quel en sera le concept exact ?

Bientôt Tous Augmentés ça peut faire référence à deux visions différentes du futur, c’est ça qu’on trouvait cool. D’un côté « augmentés » peut évoquer le transhumanisme et un futur inquiétant où des humains augmentent leurs capacités corporelles et cérébrales grâce à la technologie, la robotique et l’intelligence artificielle.

Dans ce futur là, les plus riches assoient leur domination sur le monde car avec leur argent ils pourront avoir des augmentations bien plus efficaces que le reste de la société et seront plus intelligents et plus forts que tout le monde. D’un autre côté « augmentés » peut aussi faire référence à une augmentation de salaire, on peut rêver d’un futur où le peuple se révolte, reprend le contrôle et redistribue les richesses qui sont aujourd’hui concentrées dans très peu de mains. Sinon le concept c’est d’inviter des artistes, producteurs et dj qui sont en train de façonner les bases de la musique club de demain. Si la soirée marche bien et qu’il y en a d’autres, on développera une scénographie HD full turfu et on invitera en warm up des conférenciers pour parler du futur : intelligence artificielle, collapsologie, géopolitique etc. 

À ce propos, Jean Mi a enregistré un set pour le Sucre qui nous a demandé de présenter la soirée en musique. On y a mélangé des morceaux de nos deux invités avec des tracks représentatifs des mutations actuelles de la musique électronique et le tout agrémenté de morceau plus classiques pour faire danser tout le monde. 

Le Sucre est connu à Lyon pour proposer une programmation en lien avec son temps voire futuriste, en proposant des artistes défrichés qui ne parlent pas à tout le monde. C’était une évidence pour vous de le faire là-bas ?

L’équipe du sucre fait du super taff et a ramené une tonne de nouveaux artistes à Lyon. Mais comme toutes les salles de cette taille ils ont des charges à payer et ne peuvent pas toujours faire du pointu et du défricheur non plus. Ils ont donc eu l’intelligence de proposer un nouveau concept (mini club) qui consiste à couper la salle en deux, ce qui leur permet de faire des plateaux hyper intéressants (comme le notre hehe). Le sucre c’est sans doute le club qu’on a le plus foulé, c’est toujours un honneur pour nous de jouer là bas et inchallah d’y développer ces nouvelles soirées!

Pourquoi Metrist et Silvia Kastel pour ce premier événement ? 

Ce sont deux super artistes avant gardistes qui développent chacun leur propres sonorités et apportent un peu de fraîcheur dans la musique électronique. Metrist a fait une année 2019 très remarquée avec son EP sur Timedance et Silvia Kastel c’est une super productrice de musique concrete et expérimentale et surtout une excellente DJ qui mélange plein d’influences dans des sets qui peuvent correspondre à l’expression « post club » qu’on a évoqué dans une autre question. 

Les artistes que vous avez dans votre ligne de mire pour les prochains événements ? 

On veut garder quelques surprises !

Retrouvez toutes les informations sur l’événement du vendredi 24 janvier sur l’événement Facebook, et vos préventes sur la billetterie en ligne