Au 6b, les événements Solaire mettent en lumière ses résidents. Et si ce haut lieu de fête de Saint-Denis est devenu le rendez-vous de milliers de fêtards, peu sont au courant que les 5 étages de son bâtiment accueillent des artistes. Parmi eux, Antonin Dony est un vidéaste et scénographe de talent qui s’inspire de la nuit pour transmettre son identité unique. Rencontre avant de découvrir sa prochaine expo, « Exhibit-ion« , samedi lors de la Solaire Exhib’It #1.

Pour cette première édition, Antonin Dony mêlera installation vidéo et scénographie pour créer de véritables fresques mouvantes, qui mettront en scène des dizaines de personnes flottant dans le vide. Inspiré par le célèbre vidéaste américain Bill Viola, il questionne la chair et la sensualité qui lie chaque danseur dans la pénombre.

Et à côté de l’exposition, un club sera évidemment mis en place avec les sets envoûtants des niçois Seren DeepYoun Caro du collectif parisien déjà bien implanté La MinimalerieMadame Sans Gene et Rawaï.

Quand as-tu commencé la vidéo quand et comment ?

J’ai commencé la vidéo quand j’étais au lycée. Je filmais les voyages avec mes potes en Europe, c’était pas très malin et plein d’alcool, mais sans le savoir c’est ce que j’allais faire plus tard : filmer ma vie et la romancer, pour enfin créer des histoires de toute pièce. C’est ensuite en école d’art, à l’EESI que j’ai commencé la vidéo, le journal filmé, le cinéma expérimental et l’animation.

Quelle est ta spécialité et tes supports de travail ? Quelle est ton approche artistique ?

J’ai toujours filmé la vie de tous les jours, c’est une sorte de terreau d’inspiration, autant pour écrire mes scénarios que pour faire des visuels de VJing : un tunnel d’autoroute filmé au portable devient une voie spatiale vers le soleil.

Après je fais un gros travail de studio, je filme des modèles sur fond vert pour les intégrer dans les vidéos finales. Et c’est là que ça se complique, mon travail est hyper hétéroclite. Il y a la partie VJing, la partie court métrage, et la partie vidéo expérimentale dédiée aux salles d’exposition. Pour le VJing mes visuels « fait maison » s’agrémentent d’archives vidéos, d’extraits de film ou de vidéos scientifiques, je suis donc plus dans la création de visuels que dans le mapping 3D pur et dur, hyper technique, même si je crée des installations mapping vidéo comme le Tunnel ou White Chapel.

Comment se passe ton travail de résidence au 6b ?

Au 6b j’ai un atelier partagé avec Zekid, un graffeur/casseur de dancefloor. On a mis une ligne jaune pile au milieu. D’un côté c’est plein de bombes et de bordel, de l’autre y’a un ordi, un écran et une chaise !

C’est hyper agréable de pouvoir bosser les scénographies sur place, de pouvoir installer un mini studio de tournage et d’être entouré d’autres artistes.

Quels ont été tes projets précédents ?

Durant l’exposition, vous pourrez voir Discontinuités, c’est mon troisième journal filmé. Dans les deux premiers c’était vraiment la vie de tous les jours mais romancée, exacerbée pour capter le fil de narration que l’on suit. Celui-ci est plus onirique, il extrapole ma pensée pour aller vers les autres. C’est un journal car il y a du texte qui rythme le montage, un cheminement de pensée autour du vide. Le vide comme un non-lieu mais aussi comme un état, un espace qui entoure chaque individu. C’est en tout cas cette idée qui a motivé mon envie de faire flotter des dizaines de personnes in the void. Et ce sont ces gens que j’ai projeté, entourés de matières cybernetique lors des soirées Nostromo, Sarcus ou Kindergarden. Chacun de mes projets a donc deux vies, la vie de club et la vie d’exposition.

Il y aura aussi Cyberflesh, une performance audiovisuelle en collaboration avec Gardien Antique. On avait bossé ensemble à la Nuit européenne des musées. Il avait créé cet alias exprès pour notre performance immersive à l’intérieur des ruines antiques du musée Sainte Croix. En fait, Cyberflesh, c’est un personnage, une muse transhumaniste qui se transforme et est malmenée par du glitch où la peau, la chair et les pixels se confondent. J’aime bien cette idée de sensualité à travers un écran, comme si les données enrobaient le corps.

Et puis dernièrement, Tout le monde me suffit, mon premier court métrage, a été sélectionné au Festival international du cinéma indépendant (Cinémabrut). C’est un film qui parle de trois personnes qui sont hyper connectés les unes aux autres mais qui ne se rencontrent jamais. Une cam girl, un vieux dans la vidéo surveillance et un hacker de webcam émotif, un triangle amoureux un peu pervers mais très humain aussi.

Samedi, l’événement du 6b qui te reçoit présente ton envie de « lier le monde de l’art contemporain à celui de la nuit à travers des projections », c’est une envie qui découle de tes sorties à Paris ? Tu sors beaucoup ?

Cette envie m’est venue en 2015, je sortais déjà pas mal oui, et en apprenant plein de trucs en post production vidéo j’ai voulu commencer le VJing. Avec mon asso Capsule, on a contacté des organisateurs et commencé à faire des événements. On avait envie de sortir de notre cocon d’école d’art, du passéisme de l’institution et de faire rencontrer le monde fou de la nuit au white cube des galeries. Et c’est devenu une ambition grandissante pour moi, d’apporter du fun à l’art et du fond à la fête. Aussi parce que les soirées club où tu t’entasses dans une foule et que ta seule alternative c’est un cocktail à 15 balles ou une clope dans un fumoir pourri, j’en avais un peu marre.

Y’a t-il des artistes qui ont inspiré et continuent d’inspirer ton travail ?

Oui il y a des artistes qui m’ont toujours habité comme Giger et ses aliens, une esthétique corporelle animale, sexuelle et à la fois monstrueuse. Ce qui se rapproche de Cronenberg, que j’adore. Il y a aussi Jarmusch et Jonas Mekas qui filment la simplicité, la vie de tous les jours avec tellement de talent et de tendresse… Et puis à l’inverse, Gaspard Noé, le virtuose, son esthétique, ses lumières incroyables, avec des scénarios toujours très simples mais tellement poignants. Sa manière de montrer le sexe dans Love est hyper importante pour le cinéma et les tabous de notre société.

Je suis de plus en plus militant là-dessus. La question du corps est très présente dans mon travail et je pense qu’on devrait en voir plus au cinéma plutôt que de se voiler la face en allant sur Pornhub en cachette – mais là je digresse. Et enfin Bill Viola, un des artistes vidéo les plus monumentaux, complètement métaphysique et halluciné.

Selon toi, la scénographie et l’expérience immersive sont-elles essentielles aux événements aujourd’hui ?

Oui elle est essentielle, les gens veulent voyager, se mettre dans une bulle spatio-temporelle le temps d’un événement et la scénographie est là pour ça. Et puis ça donne une identité à un événement et à une orga, ça permet de se démarquer. Après ça n’empêche pas de faire des trucs très minimalistes comme on a fait au Coucool festival dans des écuries : on n’a utilisé que des néons roses, des bâches plastiques et un mapping vidéo bien sûr.

La transformation de l’espace et la lumière sont une belle expérience à amener avec la performance du son ? Quelles connexions y vois-tu ?

Oui, la scène et la salle deviennent une seule et même oeuvre dans laquelle le public est vraiment un acteur ! Quand les lights, le VJing, les performances et le DJ sont en parfaite symbiose c’est juste magique, c’est un spectacle total ! Un peu comme dans une exposition, j’ai travaillé mes vidéos en une sorte de parcours où le public se déplace en fonction de là où les vidéos ou les sons se déclenchent. Le spectateur n’est plus passif, il se laisse porter, attiré par la lumière.

Entre le VJing et la musique il y a un lien très fort, j’essaie de ne pas projeter juste des formes phasantes ou projeter des polygones toute la soirée. Le VJing a la force de l’image, ton écran ou ton support n’est pas juste une enseigne lumineuse de magasin. C’est pour ça que dans mes installations, je laisse toujours une grande surface de projection, sinon on tourne en rond. Et là je peux m’éclater et exprimer à fond ce que je ressens dans la musique.

Et puis avec la technologie qu’on a, le dialogue se fait de mieux en mieux, la réactivité du musicien live et du Vj peuvent mener à des projets où les deux s’inspirent l’un l’autre.

Quel est le projet d’Exhibit-ion ?

Solaire Exhibit, c’est justement le fruit de ce grand écart entre expo et soirée. Je suis résident au 6b et Madame Sans Gêne, DJ et orga, aussi, on est parti d’un constat simple : les teufeurs connaissent le 6b mais ne savent pas qu’il y a 200 artistes qui ont leur atelier sur 5 étages ! Alors on a décidé de les faire connaître et de faire 2 salles.

Exhib sera la partie dancefloor avec un line-up house, un podium à la crazy horse, une danseuse, des projections, un super light artist et une scénographie bondage, et même un body painter. Exhibit sera cette fois-ci mon exposition, et à chaque nouvelle édition celle d’un autre artiste du 6b. L’événement est vraiment placé sous le signe du lâcher prise, autant dans mon oeuvre Discontinuité que dans l’ambiance qu’on y insuffle !

Tu viens de rejoindre l’Agence Quatrième Mur, la première en France dédié aux lives (musicaux et artistiques donc), quels sont tes projets à venir ?

Oui j’en suis très fier, le roaster est plein de talent et d’ambition, j’aime ça ! Mes projets pour la suite c’est de faire tourner mes projets visuels sur de beaux événements et de créer des performances AV en collaboration avec des artistes live comme on en a fait pas mal avec Capsule. J’ai aussi bien envie de faire de nouveaux clips, pas uniquement pour de la musique électronique d’ailleurs, et enfin j’aimerais beaucoup faire de nouvelles expositions dans lesquelles je penserais mon travail de manière spatialisée. Sans oublier de finir l’écriture de mon prochain court métrage mais avec tout le reste, je n’ai plus beaucoup de temps !

Antonin Dony : Facebook / Instagram

Samedi 8 décembre :

Solaire Exhib’It #1