Depuis les années 2000, Âme a su se démarquer par son fonctionnement original sur scène, tantôt duo, tantôt solo mais surtout par une musique électronique chargée en émotions et en atmosphère. Associés depuis le départ au label phare de la scène allemande Innervisions, Frank et Kristian viennent tout juste de sortir leur deuxième album (et premier sur le label), « Dream House« . On a sauté sur l’occasion pour en savoir plus sur ce duo emblématique. Rencontre avec Kristian il y a quelques semaines, avant la soirée Innervisions à Paris.

Parlons un peu de tes débuts dans la musique. Au début des années 2000, dans la ville de Karlsruhe, tu as commencé à travailler chez le disquaire Plattentasche. Avant ça, avais-tu déjà eu un pied dans le monde de la musique ?

J’ai toujours été un fan de musique, un « rave kid » qui allait dans les clubs. Effectivement, j’ai découvert ce disquaire en 1999 alors que je suivais des études d’ingénierie et architecture et je n’avais pas l’intention de me lancer dans la musique. C’était uniquement un hobby pour moi.

J’ai commencé à travailler chez Plattentasche, puis j’ai eu l’occasion de lancer mon propre disquaire. Mes amis qui travaillaient en école de design m’ont vivement encouragé dans cette voie. Ils avaient un cas pratique à réaliser pour finir leurs études et ça a été le redesign du magasin. C’est comme ça que tout a commencé. C’est à Plattentasche que j’ai aussi rencontré Frank, on avait également pas mal d’amis en commun étant donné qu’il étudiait le design. Frank avait un vrai background musical, sa mère gérait un club de jazz à Karlsruhe et son père était trompettiste. On s’est rapidement bien entendu.

« Chacun à sa force : j’arrive à donner une bonne ligne directrice et Frank sait très bien composer. »

Tu te souviens de la première soirée où vous avez joué à deux ?

Pas vraiment, à cette époque il m’arrivait de jouer à Karlsruhe ou Mannheim. J’avais souvent des dates dans les environs et c’est d’ailleurs à cette époque que j’ai rencontré Dixon. On se retrouvait régulièrement tous ensemble et il n’y avait pas de pression ou de ligne directrice sur les événements. J’avais aussi un petit studio et du coup Frank passait et c’est comme ça qu’on a commencé à faire de la musique ensemble.

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© Studio XXIX, Into The Valley

Du coup comment vous organisez-vous avec Frank sur la production, qui fait quoi ?

Frank est le musicien du duo. Personnellement je ne joue pas vraiment d’instrument, je suis plus un producteur classique de musique électronique. J’aime bien me comparer à un directeur de film, Frank ayant le rôle de la caméra, je ne produis pas directement. Je n’ai pas particulièrement envie d’apprendre les différentes technologies en détail à l’inverse de Frank qui aime bien aller étudier en profondeur les instruments, machines ou logiciels.

Je m’occupe vraiment de l’aspect général des morceaux afin qu’on ne s’éparpille pas trop en composant. C’est pour ça qu’on arrive bien à travailler ensemble, chacun à sa force : j’arrive à donner une bonne ligne directrice et Frank sait très bien composer.

Vous avez sorti vos premiers morceaux sur Sonar Kollektiv, label géré par Jazzanova.

Tout à fait. Toutefois, même si nous connaissions bien les personnes de Jazzanova, les connexions se faisaient principalement via Dixon. À cette époque c’était lui qui gérait les relations avec les artistes et il avait aussi son propre label. On a donc pu commencer par des collaborations avec Sonar mais on ne faisait pas vraiment partie de la famille Jazzanova.

Nous n’avions pas forcément la même vision musicale donc à un moment donné, on a séparé Innervisions de Sonar Kollektive après notre sixième sortie si je me souviens bien.

« Il y a eu une rupture avec Jazzanova et nous avons lancé notre propre entité, Innervisions. »

Qu’est ce qui expliquait ces divergences en termes de ligne musicale ?

On était réellement attirés par la house, alors que Jazzanova était plus dans un style jazz free-style. Ils ne comprenaient pas vraiment notre côté techno. À la base ils ne voulaient pas sortir notre morceau « Rej« , que nous avons par la suite sorti sur Innervisions, alors qu’on l’adorait. C’est là qu’il y a eu une rupture avec Jazzanova et que nous avons lancé notre propre entité, Innervisions.

Quand vous avez commencé à produire avec Frank, d’où venaient vos principales influences respectives ?

À l’époque Frank était vraiment branché jazz, il ne trouvait pas d’intérêt dans la techno ou la house. J’ai pu le convaincre par la suite de la richesse de ces deux styles mais il m’a également beaucoup apporté en ce qui concerne le jazz ou les musiques plus anciennes. Un jour je l’ai emmené au Robert Johnson pour qu’il découvre ce qu’était le sens profond de la house et de la techno, d’aller en boîte et danser 10h d’affilée.

« Il est plus facile d’être dj mais il n’est pas plus facile d’être un bon dj. Il est possible qu’à l’avenir il y ait plus de performances hybrides entre le live et le dj set mais il y aura toujours des lives et des dj sets. »

Ce qui est intéressant avec Âme c’est qu’on peut te voir jouer avec Frank, voir Frank jouer en live ou toi uniquement en dj set, ce qui est assez rare comme configuration. Comment vous organisez-vous sur vos dates ?

Au début, on mixait toujours ensemble. Après le succès de Rej, les demandes de booking ont afflué et il y avait certains soirs où par exemple je mixais à Londres pendant que Frank jouait à Rome. Au bout d’un moment, Frank en a eu assez de mixer en soirée et on a commencé à se poser des questions : est-ce qu’on conserve le même nom, est-ce que je devais mixer seul sous mon propre nom alors que le travail de fond se faisait toujours par Âme ?

Finalement, on a conservé le même nom car même si Âme en dj set est différent d’Âme en live, ça reste globalement le même son, le même univers. On continue à produire de la même façon, ensemble.

C’est intéressant car on peut également voir qu’aujourd’hui devenir dj est de plus en plus accessible et on peut légitimement se poser la question de savoir si le futur de la musique électronique se tournera plus vers le live que le simple dj set. Y aura-t-il encore de la place pour les djs plus tard selon toi ?

Je ne peux pas prédire le futur, il est certain que la technologie rend les choses plus faciles. Il est plus facile d’être dj mais il n’est pas plus facile d’être un bon dj. Il est possible qu’à l’avenir il y ait plus de performances hybrides entre le live et le dj set mais il y aura toujours des lives et des dj sets.

L’année dernière Dj Sounds a réalisé le documentaire : « Why we dj : slave to the rhythm« , traitant des effets pervers qu’une vie de dj à succès pouvait procurer. Âme a une activité intense, avec de nombreuses dates à l’international chaque semaine. Comment gères-tu ce quotidien ?

Je ne sais pas, je pense que je suis fait pour ça et que j’ai ça dans le sang. J’adore ce mode de vie ! Rencontrer de nouvelles personnes, voyager puis rentrer profiter de sa famille et avoir une vie tout à fait normal. Je me suis vraiment fait à cette routine mais j’ai surtout la chance d’avoir une famille et des amis qui ne me juge pas en tant qu’artiste. Grâce à cette base solide j’ai trouvé un bon équilibre avec mon activité. Je ne manque pas de sommeil, j’aime ce que je fais, j’ai toujours la même passion.

Lorsque j’ai un un week-end libre, j’en profite pour faire un tour à la campagne avec ma famille mais le week-end suivant je peux déjà ressentir le besoin de jouer de nouveau. D’ailleurs ça fait maintenant pas mal d’années que ça dure mais je n’ai jamais fait de burn out. Le rythme est très fatiguant mais si tu fais ça avec passion, tu tiens le coup.

« Je suis un peu un nerd en musique. »

À quoi ressemble une semaine typique pour toi ?

Le week-end commence généralement le dimanche ou le lundi, je peux alors avoir un peu de temps libre, dîner avec me famile, regarder un film puis me coucher de bonne heure pour emmener ma fille à l’école le lendemain. Après, soit je fais du sport ou je me repose un peu si je ne vais pas directement au studio ou au bureau (les deux sont un peu la même chose). Après ça je retourne chercher ma fille à l’école, il s’agit vraiment d’une vie de famille tout à fait normal. Le reste de la semaine, en dehors du travail, je vois des amis et depuis 2 ans je vais régulièrement voir des opéras, modernes ou classiques.

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L’opéra est-il source d’inspiration pour toi ? Qu’est-ce qui va t’inspirer lorsque vous composez avec Frank ?

Oui tout à fait, je suis un peu un nerd en musique. J’écoute et achète plein de choses qui sortent du strict cadre de la musique club : la musique des années 70 à 90, de la musique classique,…

Ce qui est intéressant avec l’opéra, c’est que tu peux recréer le son de l’ensemble des instruments que tu entends à travers des synthétiseurs en studio, du violon au hautbois. L’autre aspect fort de l’opéra est l’atmosphère qui se dégage de la musique et de la mise en scène. C’est aussi un grand facteur d’inspiration : quelle atmosphère veut-on dégager de notre musique ?

Innervisions est une entité à plusieurs facettes, du label aux événements Lost In A Moment. Travailles-tu uniquement sur la partie artistique en tant qu’Âme ou bien gères-tu aussi d’autres activités au sein d’Innervisions ?

Comme précisé tout à l’heure, Frank s’occupe principalement de la partie studio. Les parties label, événementielles et aussi depuis peu booking, sont prises en charge par Dixon et moi. Nous avons également des gens qui travaillent avec nous, fort heureusement nous n’avons plus à tout faire par nous-mêmes mais nous gardons en main la direction.

« Il faut savoir vivre avec son temps. »

Tout à l’heure nous avions parlé de ton ancienne activité en tant que disquaire. On peut voir que depuis une dizaine d’années, les circuits de distribution musicale ont beaucoup évolué et se situent maintenant en grande partie en ligne. Comment as-tu vécu ces changements à l’époque ?

C’est la raison pour laquelle nous sommes devenus indépendants, nous avons crée notre propre circuit de distribution car c’est la meilleure façon de fonctionner. Pour nous ça a bien marché car on a pu avoir un lien direct avec notre base de fans, ils peuvent s’adresser à nous sans barrières à travers notre site. Assez vite, on a ainsi pu créer une communauté de personnes fidèles qui reçoivent nos sorties à l’avance et moins cher, qui ont des guest-lists à nos événements…

Globalement, oui la façon de distribuer la musique a beaucoup évolué et certaines pratiques sont devenues obsolètes mais d’une autre façon de nombreuses nouvelles manières de nous connecter à notre audience sont apparues. Il faut savoir vivre avec son temps.

Sur la partie événementielle, les événements Lost In A Moment ont souvent lieu dans des endroits atypiques, comment allez-vous trouver les espaces qui retranscriraient le mieux l’univers et l’atmosphère propre à Innervisions ?

C’est une bonne question. On se demande souvent à quoi doit ressembler l’événement si nous y sommes en simples spectateurs, quel serait le genre d’événement dont nous rêverions. C’est toujours un challenge pour trouver les endroits appropriés et on a plus vraiment le temps de faire ça à présent.

Heureusement, nous avons un très bon réseau de gens qui font ça à travers le monde, des promoteurs. Nous les connaissons depuis longtemps et ils ont un bon regard sur les lieux. S’ils pensent que ça marcherait bien avec Innervisions, ils n’hésitent pas à nous contacter.

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Toutefois, on a du arrêter les Lost In A Moment durant un an pour diverses raisons. Par exemple, nous devions organiser un événement en France, sur l’île face à St Malo, le lieu était magnifique et tout était réglé sur le papier. Hélas, les attaques terroristes ont eu lieu à Paris et on a perdu l’autorisation du jour au lendemain. Les autorités locales nous ont alors proposé un parc sur la terre ferme, où se tenait le festival des Routes du Rock et c’était tout de même une belle fête.

« Nous ne défendons pas d’idéaux politiques car nous voulons offrir aux gens qui nous écoutent un moment d’évasion. C’est ça notre philosophie. »

Il y aussi eu plusieurs Lost In A Moment qui n’ont jamais été annoncées, du fait d’interdictions par les autorités. C’est pourquoi on a fait une pause tout en continuant les soirées Innervisions en parallèle. Cette année nous avons pu reprendre les Lost In A Moment avec une première édition en Israël qui a été un beau succès dans un lieu magnifique.

Les styles house et techno sont nés dans des contextes sociaux qui les ont imprégné d’une philosophie assez forte. À travers Innervisions, quelle philosophie défendez-vous ?

Il ne s’agit pas vraiment d’une philosophie que je pourrais décrire par des mots. Nous avons tous des vues politiques ou sociales convergentes mais nous avons aussi les mêmes goûts en termes de musique, d’art, de culture et c’est ce point de vue que nous essayons de transmettre. Nous ne défendons pas d’idéaux politiques, bien que la house ait au fond un message politique fort, car nous voulons offrir aux gens qui nous écoutent un moment d’évasion. C’est ça notre philosophie.

Âme : Site officielFacebook / Soundcloud / RA

Merci à H.I.M Media et Charles.