Pour la première sortie de son nouveau label Chuwanaga, le parisien Saint-James que l’on connaît déjà comme label manager de Discomatin et organisateur du Easter Sounds Festival, s’intéresse ici à un genre venu d’outre-Manche peu connu du public français, à savoir le Brit’funk, ou British Jazz-Funk. Parmi les groupes les plus connus, on y citerait Light Of The World, Freeez ou Atmosfear mais aussi Heatwave, Shakatak, Central Line, Linx, Incognito, Morissey Mullen ou Second Image. Découverte. 

« C’est une compilation qui s’intéresse à la façon dont les Anglais ont interprété le funk américain et comment ils en ont fait leur propre histoire.  Et comment, en créant leur propre histoire, ils ont créé plus qu’une musique. »

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Alors que le style jazz-funk ne décolle pas vraiment côté public aux États-Unis, il rencontre un franc succès au Royaume-Uni, où l’on s’approprie volontiers ce nouveau genre qui devient la bande-son des clubs partout dans le pays. On se presse chez les disquaires, on suit les DJ’s, bref, on suit le mouvement. Cela prend place au milieu des années 1970, et jusqu’à la fin de la décennie le phénomène prend de l’ampleur alors que l’Angleterre connaît au même moment une crise économique et sociale d’origine mondiale et tombe entre les mains de Margaret Thatcher.

« Il y a tout un tas de jeunes, notamment ceux issus de l’immigration afro-caribéenne à un moment dans leur histoire, qui ont grandi en écoutant du funk américain et qui se sont dit qu’eux aussi pouvaient faire du funk. Ils se sont lancés : c’est ce qui a donné le Britfunk ».

Mais il faut comprendre que, techniquement, les ingénieurs sonores anglais n’arrivent pas à reproduire le son américain. Ce mimétisme les amène paradoxalement à créer leur propre son : là où le Britfunk pêche par la technique, il le compense par l’audace et l’énergie de ces jeunes musiciens, parfois très jeunes, qui ont entre 18 et 25 ans pour la plupart. Le titre « In The Red« , du groupe Equa, formé des membres d’Atmosfear, a donné son nom à la compilation pour cette raison : il évoque l’aiguille de l’amplificateur qui passe alors souvent dans le rouge. Ce qui prime n’est pas la perfection technique de la production, mais l’énergie qu’elle dégage.

Equa – « In The Red », morceau phare de la compilation de St James au titre éponyme

« Ce n’est pas parce que c’est moins bien joué ou produit que ces musiciens ne passent pas de temps en studio. Le premier album d’Atmosfear est un bijou de technique qui mêle des influences dub et reggae dans la production. Il avait vraiment un caractère novateur à l’époque, et c’est devenu une œuvre intemporelle, reprise notamment par les Masters At Work ».

D’une manière générale, le son Britfunk apparaît comme un croisement entre le son jazz-funk américain et les racines afro-caribéennes de la plupart des musiciens, et donc l’héritage musicale de la dub, du reggae ou du lover’s rock alors très en vogue à Londres.

 

Atmosfear, groupe mythique du Britfunk ayant une grosse influence dub/reggae

« C’est rapide, c’est énervé, il y a une grosse présence de la batterie et de la basse. Les sections à vents style trompettes et tubas ont des motifs mélodiques super entraînants. Ce que j’apprécie particulièrement dans ces morceaux de la compilation, c’est les synthétiseurs où les mecs font souvent de très bons solos. »

Malheureusement, le son Britfunk disparaîtra peu à peu avec l’arrivée des machines à percussion et autres éléments électroniques au milieu des années 1980 qui feront perdre au genre son côté entre très « joué » pour l’amener vers un son plus boogie.

Pour Saint-James, toutes ces caractéristiques donnent au style une dimension socioculturelle importante : «  C’est par la mode vestimentaire véhiculée avec le style Soulboy, à la fois excentrique et individuel, par les valeurs qui étaient celles présentes dans l’espace du club (tolérance et compétition), par la danse qui s’est développée à ce moment-là et dont les ramifications conduisent au jazz dance anglais qui arrivera plus tard sur un son plus rapide, plus fusion… Bref, c’est par toutes les pratiques qui l’ont constitué et tous les médias l’ont aidé à se développer que le Britfunk est devenu un mouvement. Il faut visualiser ça : imaginez des compétitions de danse tous les soirs et la journée dans les clubs londoniens, des évènements partout dans le pays, à la campagne et dans les grandes villes. C’est, à la manière de la Northern Soul, l’un des plus gros mouvements musicaux anglais. »

De ce fait, il faut comprendre le Britfunk comme une expression inédite de la black britishness, en parallèle avec le reggae, mais sans son éthique rasta beaucoup plus dure et politisée.

« Le fait est que l’histoire du britfunk est une histoire oubliée, car c’est aussi l’histoire des descendants de migrants afro-caribéens, ce qui est déjà une histoire oubliée, souvent volontairement. »

L’on apprend que le mouvement jazz-funk dont fait partie le mouvement Britfunk a permis à ces adolescents ou jeunes adultes des quartiers londoniens d’accéder à une certaine représentation dans l’espace public, et ce contre un racisme institutionnalisé et quotidien alors très présent dans la société anglaise. « Ce n’est pas une vraie révolution dans le domaine, mais c’est un vrai plus qui a des effets sociaux visibles. Pour la première fois, ils vont se retrouver invités dans les radios, sur les plateaux TV comme Beggar & Co à Top Of The Pop. À Londres, les cool kids sont les danseurs encore plus que les groupes. »

À l’époque, s’affirmer musicalement pour la jeunesse noire londonienne, c’est faire un choix entre être un reggae bwoy ou un soulboy, c’est-à-dire un adepte de la black music soul et funk en provenance des USA. « Ce sont deux identités en concurrence, d’une certaine manière, mais ce sont chacune une façon spécifique d’affirmer en même temps deux choses jusque-là difficilement associées, car en conflit dans la société même par le racisme qui y règne, c’est-à-dire le fait d’être descendant afro-caribéen et le fait d’être anglais, simultanément, c’est-à-dire être un Black Briton ».

Offrant une alternative intéressante, nul doute que cette compilation saura trouver sa place dans les bacs à disques et les sets des audiophiles. Elle a déjà d’ailleurs retenu l’oreille de Gilles Peterson qui a invité Saint-James début décembre sur sa chaine radio Worldwide FM pour en parler et enregistrer un mix dédié au genre.

En écoute : Various « In The Red » sur Chuwanaga

Chuwanaga

Nldr : Toutes les citations sont de St-James