Grooves on Wax # 11 – L’alchimie japonaise

Atom Tears EP – UGFY Records, 2015

Le Japon est un des pays les plus singuliers du monde, et c’est un sentiment étrange pour tout européen qui s’y rend de se sentir simultanément parfaitement à l’aise dans la vie quotidienne mais profondément perdu lorsqu’il s’agit d’entrer dans les profondeurs des relations humaines. En surface, le Japon est en effet un îlot quasi occidental au sein de l’Asie, avec un mode de fonctionnement politique, légal et économique proche si ce n’est identique à celui que l’on trouve en Europe ou aux Etats Unis. Pourtant au-delà de ce premier aspect qui peut paraître un peu superficiel, le Japon reste fondamentalement différent et c’est dans les domaines sociaux et esthétiques que cela se ressent le plus.

Cette ambiguïté se retrouve dans le monde artistique japonais, qui n’a jamais réellement su concilier son désir d’autonomie esthétique et sa soif d’inspiration. Dans le domaine de l’art comme celui de la politique, le Japon a toujours alterné entre des phases d’isolation et d’ouverture ; comme l’illustre la rupture de 1868, année du début de l’ère Meiji qui mis fin à plusieurs siècles d’isolation nippone et permis en un temps record un renouveau artistique total sur l’archipel.

À l’aube du 21ème siècle, ce prisme demeure pertinent pour comprendre la production artistique insulaire. De fait, la première sortie du jeune label UGFY Records s’appréhende parfaitement sous cet angle, d’autant plus que le label fût initialement crée comme un regroupement d’artistes « transgenres », c’est-à-dire recoupant plusieurs univers artistiques comme celui du graffiti, du son et de la vidéo.

Sur ce sujet voilà ce que nous ont dit les fondateurs du label YOUFORGOT et Nubo :

« In Japan small underground labels are creating some new music every day with neat and distorted, extreme characteristics. These music sublime various music gathered from all over the world with the diligence characteristic of Japanese people and with the spirit of samurai and the latest technology. I hope that the music we release will be recognized as a representative of such productions. »

Sur trois morceaux, l’EP Atom tears, sorti en 2015, développe un style Raw House dans lequel on reconnaît une certaine influence de Detroit, même si l’ensemble garde une singularité très japonaise.

« We made this Atom Tears EP when the movement of RAW HOUSE began to penetrate pretty well in Tokyo. We were working on creating a track in the lo-fi sound style. Like a tribute to the predecessors of the Detroit Beatdown House such as MOODYMANN and THEO PARRISH which greatly affected us at the beginning. »

Le premier morceau Atom Tears de UGFY développe sur dix minutes une house subtile qui, à travers l’utilisation d’un synthé aux accents classiques, rappelle le travail du génial Francesco Tristano, avec une dimension cependant un peu plus atmosphérique. UGFY alterne avec maîtrise les phases fortes et faibles sur ce morceau, ce qui permet vraiment d’apprécier (quand elle arrive) la mélodie particulièrement douce. Mélodie qui est d’ailleurs samplée sur la chanson « Happy People » du pianiste noir d’Atlanta Ojeda Penn. Le sample ayant été trouvé par YOUFORGOT, grand amateur de musique marginale américaine.

Yuji Namiki (aka Nubo) (à droite sur la photo ci-dessus) s’est quant à lui occupé de la construction rythmique et acoustique de ce morceau, en masterisant le son final avec un lecteur cassette Studer’s a810 afin d’accentuer le bruit de surface et la texture.

Le deuxième morceau, T.O.P Dance ###1 de Nubo, est un morceau beaucoup plus abrupt dans lequel on reconnaît l’influence des artistes de Detroit, avec une techno ponctuée d’accents House. Là encore, comme sur l’ensemble du vinyle le son a été masterisé sur cassette afin de donner cette texture Lo-Fi, aux sonorités distordues.

Le dernier morceau, « Soul Dancing » de UGFY est le plus long de cet EP. Sur un costaud 11mn 30 UGFY laisse apprécier le raffinement graduel de ce son, avec l’arrivée progressive de notes de piano et de sonorités cuivrées. Un morceau orienté club que l’on imaginerait bien dans un set de Fred P ou Mr G.

Cette excellente première sortie du label donne donc un aperçu fidèle du processus créatif nippon qui repose encore aujourd’hui sur une alchimie complexe entre appropriation, maîtrise et réinvention.

L’EP est intégralement disponible sur Bandcamp ou sur Discogs.