Décidément la profondeur musicale de l’Afrique de l’Ouest, et du Nigéria en particulier, est impressionnante. La dernière chronique Grooves on Wax # 10 s’intéressait déjà au Nigéria à travers le travail de l’artiste William Onyeabor. Et ce mois-ci, encore impossible de faire l’impasse sur ce pays.

Le label anglais Soundway Records fondé en 2002 par Miles Cleret, spécialisé dans les musiques afro-caribéennes des années 1950 à 1980, sort ce mois-ci la compilation Doing it in Lagos. Le label opère sur cette niche des diggers invétérés qui s’arrachent  les vinyles africains, peu ou pas réédités depuis leur première sortie.

Doint it in Lagos devrait satisfaire les plus ardus d’entre eux. Ce triple LP contient 21 des meilleurs morceaux musicaux du Nigéria des années 80. Alors que la musique d’Onyeabor, présentée le mois dernier, coïncidait avec l’émergence de la musique nigériane dans les années soixante-dix, avec l’aspect presque un peu enfantin que cela impliquait, cette nouvelle compilation est composée de morceaux plus affirmés dans leur technique et leur style, qui correspondent à une époque de maturité dans la culture musicale du pays. Après la fin de la guerre du Biafra en 1970, puis un retour (bref) à la démocratie en 1979, le pays connaît un boom culturel qui voit les arts et la musique en particulier prendre une place croissante dans la société nigériane dans les années 80.

À Lagos notamment, la classe moyenne s’enrichit et une atmosphère festive émerge durablement. Les labels de musique se multiplient et la capitale devient la ville d’Afrique la mieux équipée en matériel audio grâce à la multiplication des studios d’enregistrement ultra high-tech. En parallèle, le pays – plus riche et plus ouvert – s’intéresse de près à la musique funk et disco des États-Unis, en essayant tant que possible de s’émanciper des sonorités africanisantes qui caractérisaient la musique régionale de la décennie précédente. Un exemple : les groupes acoustiques traditionnels commencent à être remplacés dans les bars et salles de concert par des djs.

Le résultat est frappant. Ces 21 morceaux ressemblent trait pour trait à ce qui se faisait aux États-Unis à la même époque. Le groove, parfois absent des morceaux très afro, est ici central et les musiques sont globalement plus fluides. Ainsi, la compilation peut s’écouter du début à la fin sans tomber dans la monotonie, même si les morceaux sont suffisamment bons et éclectiques pour garder nos sens en alertes.

Certaines pistes justifient à elles seules l’achat de cette compilation. Enjoy your Life, d’Oby Onyioha par exemple, est un de ces morceaux de disco léger qui communique instantanément une certaine volupté au public. Sans doute une des raisons pour laquelle il est présent  dans la sélection de disco nigériane de l’excellent label Kalakuta Records (34ème minute).

Ce morceau sorti en 1981 sur l’album I want to Feel your Love, fût le principal succès de l’artiste.

Son style fait écho au morceau Veno Grooove I like (1984) aussi présent sur cette collection.

Only You (Disco jam), de Steve Monite figure à mon avis  aussi en tête des meilleurs morceaux de la compilation, avec sa disco un peu plus profonde et entrainante. Autre point intéressant, la pochette originale du single de 1984 (ci-dessous) laisse entrevoir l’adoption des styles vestimentaires américains modernes.

Sur une note plus funk, le morceau Ivory de Kio Amachree est lui aussi excellent, ainsi que celui de Ofege, Burning Jungle.

Enfin, le morceau de Toby Foyeh & Orchestra Africa, Ore Mi, donne une petite touche locale à la compilation ce qui est très appréciable.

Le travail de Soundway Records sur cette compilation est excellent. L’acheter juste pour avoir accès à certains des titres les plus connus serait déjà une bonne affaire, mais elle nous permet  en plus de découvrir d’autres morceaux tout aussi bons et pourtant moins célèbres du colossal réservoir musical nigérian. À mon avis, un achat essentiel.

Sanche

SOUNDWAY RECORDS : FACEBOOK / SOUNDCLOUD / SITE OFFICIEL