William Onyeabor : Le Kraftwerk Africain

« I am only proud of my music because of the creative aspect of it »Un des seuls commentaires que William Onyeabor ait fait sur sa musique depuis 1985.

1977 à Enugu, petite ville Chrétienne de l’est du Nigéria. Alors que le pays se remet de la guerre du Biafra, terminée sept ans auparavant et qui a causé près de deux millions de morts, William Onyeabor, un chrétien de l’Ethnie Igbos, sort son premier vinyle sur Wilfilms Ltd., une petite compagnie cinématographique qu’il a créée. Il en sortira huit autres de 1977 à 1985.

Jusque là, rien de très étonnant. Le Nigéria est connu dans toute l’Afrique pour son cinéma avec Nollywood. Musicalement parlant, le pays jouit aussi d’une solide réputation avec certains grands artistes comme Fela Kuti (1938-1997).

Tout cela pour dire que, malgré le contexte humanitaire et politique de l’après-guerre, ce pays est toujours resté un centre culturel dynamique. Le terrain de la deuxième moitié des années soixante-dix était donc propice à l’émergence d’artistes. Mais l’ascension fulgurante de William Onyeabor reste néanmoins une rupture musicale difficile à expliquer.

Comme partout ailleurs dans le monde, les seventies et eighties au Nigéria sont plutôt l’époque du rock et du funk. Alors que les sonorités électroniques commencent doucement à apparaître en Europe, grâce à des groupes comme Tangerine Dream (formé en 1967) ou Kraftwerk (formé en 1970), l’Afrique de l’ouest quant à elle, reste à des millénaires de ces petites poches d’innovations musicales encore marginales.

Pourtant, les neuf sorties de William Onyeabor sont toutes caractérisées par une musique portée par des boucles répétitives créées sur des instruments analogues. Une sorte de techno avant l’heure, portant des similitudes troublantes avec la scène expérimentale électronique européenne.

Une des questions les plus intrigantes qui revient, lorsque l’on s’intéresse au personnage, est de savoir comment est-ce qu’il est entré en possession du matériel technique nécessaire à la production de ce type de musique. Son studio personnel (en photo ci-dessus) était en effet mieux équipé que n’importe quel studio de label africain de l’époque. Et personne ne sait d’où viennent ces instruments considérés comme le nec plus ultra technologique de l’époque, notamment les synthés de la célèbre marque Moog.

L’histoire de William Onyeabor reste en effet un mystère. Venu de nul part, ses albums deviennent rapidement un hit au Nigeria. Pourtant, l’artiste ne se produira jamais en concert et ne donnera jamais d’interview. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il est aujourd’hui converti à une des sectes chrétiennes évangélistes qui foisonnent en Afrique et qu’il se repend de ses péchés dans un silence mystérieux.

En l’absence de preuves concrètes, les théories sur sa vie foisonnent. Selon la plus crédible d’entre elles, William serait revenu de ses études de cinéma en Union soviétique avec de l’argent et des sponsors, ce qui lui aurait permis de créer ce studio hors norme. Le passage en URSS expliquerait aussi potentiellement l’aspect industriel de sa musique et peut-être même la connexion avec la scène européenne. D’autres versions racontent qu’il serait en fait un diplômé de droit ayant étudié à Oxford.

Aussi plaisantes soient-elles, ces différentes légendes ne suffisent pas à expliquer le penchant technologique anachronique de William Onyeabor. Car c’est l’utilisation de séquenceurs et de machines à percussions, pour créer un son robotique et répétitif, qui singularise l’artiste. Il est probablement le premier en Afrique à avoir recours à ce procédé pour composer ses morceaux.

Ce style profondément nouveau aurait pu faire de lui un artiste incompris de son vivant. Pourtant, malgré la rupture stylistique, sa musique a su rester imprégnée de symboles de la société africaine de l’époque, afin de permettre au public de se l’approprier.

Le vidéoclip de son morceau When the going is Smooth and Good », qui fut joué en boucle dans tout le pays, reprend par exemple des éléments de danse traditionnelle Nigérienne. Le tout filmé dans une esthétique psychédélique ultra avant-gardiste.

Autre exemple, son premier vinyle« Hyper Tension » porte ce nom car l’hypertension était un problème sanitaire chronique dans le pays et le gouvernement menait une campagne de sensibilisation sur ce thème dans les années soixante-dix.

Enfin, son album « Atomic Bomb » sorti en 1978 s’intéresse à la thématique du nucléaire, un sujet récurrent en pleine période de guerre froide.

Cette capacité à s’approprier des thématiques importantes à la société, et notamment autour du sujet de la catastrophe nucléaire, n’est pas sans rappeler d’ailleurs Kraftwerk, dont l’album« Radio-Activity » est sorti trois ans auparavant (1975).

Cet avant-gardisme prononcé a permis à la musique de Onyeabor de revenir sur le devant de la scène, après une traversée du désert d’une trentaine d’annnées. Ainsi, ne soyez pas surpris si vous reconnaissez le morceau « Body & Soul », un des meilleurs d’Onyeabor, dans un set de Four Tet, Caribou ou encore Gilles Peterson.

Cependant, pour s’initier à sa musique, l’EP Good Name sorti en 1983 est probablement une des meilleures options.

La face A « Let’s Fall in Love » permet d’admirer toute la préscience d’Onyeabor, tant la structure et les sonorités de ce morceau indiquent les prémices de la scène techno. La face B « Good Name » étale elle aussi, quoique de manière plus subtile, la palette sonore de William Onyeabor en donnant la part belle aux différents synthés. Elle se fondrait parfaitement dans un set de house, acid house ou de techno pour qui oserait la manier.

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