En mars, la web-radio Lilloise Comala Radio soufflera sa première bougie. Un anniversaire symptomatique de cette épidémie de radio musicale indé qui ne cesse de gagner en ampleur depuis 10 ans. Avec une tournée européenne de prévue chez leurs homologues hollandais, portugais ou italien et quatre jours de festivités lilloises entre concerts, DJ sets et rencontres, le programme est tout aussi passionnant qu’ambitieux. L’occasion de s’accorder quelques lignes pour revenir sur ce phénomène « radio-numérique » qui inonde désormais nos ondes.

Photo en une © Rémy Golinelli

À chaque capitale sa radio digitale

Tel pourrait être le mojo pour résumer la prolifération des radios musicales indépendantes sur internet au tournant des années 2010. Parmi les références du genre figure Dublab, précurseuse, fondée à Los Angeles en 2008 et toute une génération de semblables comme Red Light Radio à Amsterdam en 2010, NTS à Londres l’année suivante ou Berlin Community Radio en 2013.

De son côté, la France n’est pas non plus en reste avec l’apparition dès 2007 de la célèbre radio des montagnes, Radio Meuh. À Paris, ce sont le Mellotron et l’antenne francophone de Rinse FM qui depuis respectivement 2012 et 2014 se sont imposées comme références au sein de la scène musicale, talonnées de près par l’arrivée de l’hétéroclite LYL enfantée à Lyon en 2015 et satellisée à Paris l’année suivante.

Le studio « DIY » de Dublab en 2008

Le format change mais l’esprit reste

Si les radios internet sont loin d’être une nouveauté dans le paysage radiophonique (la première d’entre elle, Radio HK, diffusait dès 1995), il faudra attendre la démocratisation massive d’internet et les progrès réalisés en matière de débit et d’hébergement pour rendre la création de celles-ci à portée de quiconque dispose de suffisamment d’huile de coude. Bien plus faciles à mettre en place, moins coûteuses qu’une station FM et surtout accessibles partout et par tous, les web-radios ont su tirer parti de la liberté d’expérimenter quasi-illimitée qu’offre internet. La philosophie de ces entités numériques emprunte aux radios pirates d’antan et aux radios associatives locales : absence de publicités intempestives, liberté totale de ton et de programmation, engagement bénévole et passionné… En définitive, le format change mais l’esprit reste.

« Musicalement, la radio était très répétitive, il ne se passait rien de vraiment nouveau. »
Femi Edmund Adeyemi, cofondateur de NTS sur Dummy en 2012.

L’éclosion des web-radios musicales indés découle en partie d’une forme de « ras le bol » face à l’homogénéisation du contenu diffusé sur les fréquences les plus populaires. Le lissage des playlists sur les radios commerciales s’explique par le diktat de l’audimat auquel s’ajoutent contraintes légales et copinages avec l’industrie musicale. Les radios publiques quant à elles font rarement de la musique leur priorité à quelques exceptions près comme FIP ou BBC Radio 6 Music et les radios musicales de niche pouvaient difficilement, en faisant le choix de la spécialisation, se faire porte-parole de l’immensité de l’offre musicale. Question ouverture, diversité et originalité des sélections il y avait une place à prendre et c’est précisément ce que les web-radios ont fait en proposant des grilles d’émissions multi-niches animées par des mordus de musique.

Les héritières des blogs spécialisés dans le partage de musique ?

Le 19 janvier 2012 la nouvelle tombe, inattendue. La justice américaine pressurisée par les lobbies de l’industrie du disque obtient la fermeture de Megaupload, l’une des plus importantes plateformes d’échange et d’hébergement de fichiers en ligne. Parmi les victimes collatérales, suite à la suppression d’une grande partie du contenu vers lequel ils redirigeaient, figurent de multiples blogs musicaux alimentés des trouvailles en tout genre de défricheurs compulsifs. Sur ces « encyclopédies de la marge » était archivé et éditorialisé un pan oublié du patrimoine musical de l’humanité : disques introuvables, mixtapes et autres curiosités en provenance des 4 coins du monde et directement rippés d’un vinyle ou d’une veille cassette… étaient accessibles à tous en l’espace de quelques clics.

Faut-il voir dans l’émergence des web-radios musicales la continuité de ces blogs de partage communautaire ? C’est en tout cas le constat avancé par PAM, passionné aux commandes du blog et show NTS Okonkole Y Trompa, dans une récente interview. En effet, nombreux sont les nerds et autres prescripteurs musicaux, à l’instar de Mutant Sounds, dont les collections ont migré vers les web-radios. Profitant des possibilités de diffusion offertes par ces dispositifs, ceux-ci ont pu de nouveau partager au reste du monde des musiques aussi méconnues qu’insoupçonnables.

Une place de plus en plus centrale dans  l’écosystème musical

Interrogé sur les raisons qui l’ont poussé à créer Red Light Radio, Orpheu de Jong répondait il y a peu, « On connaissait tellement de DJs et de personnes avec des disques et des projets cools. Pourquoi ne pas créer une plateforme pour ça ? ». Au-delà de la musique, c’est la volonté de bâtir et de rassembler une communauté de semblables qui fait la force comme la richesse de ces projets. Ceux-ci s’affirment comme des espaces collaboratifs et ouverts aux créatifs, activistes et mélomanes… soucieux de faire entendre des alternatives.

Ces radios jouent désormais un rôle central dans l’émulation des scènes locales au même titre qu’un disquaire ou qu’un club. Comme l’a fait remarquer Wildcake lors de notre discussion « quand tu regardes à Paris, tout le monde (artiste, label, DJ, promoteur…) a une résidence radio quelque part […] Aujourd’hui c’est à la fois un terrain de jeu, une carte de visite et un moyen d’expérimenter ».

Squatter les ondes est devenu essentiel dans le paysage actuel pour être visible, entendu et suivi. À tel point qu’on retrouve souvent mention des radios ou des émissions aux côtés des labels sur les visuels de soirées. À son paroxysme, les plus polyvalents pourront même percer. A titre d’exemple, les émissions régulières de Call Super et Palms Trax sur BCR ont largement contribué au succès croissant de ces artistes.

Comala Radio, une plateforme qui se veut « porte-voix » de la capitale des Flandres.

Bientôt un an que Comala Radio, dont le nom est un clin d’œil phonétique à Brigitte Fontaine, occupe la bande passante de qui veut l’entendre. En coulisse, se cache un duo de DJ iconique des noubas lilloises, Ango & Skevitz, dont le « blase » Supagroovalistic squatte tout genre de programmation depuis 2010.

À l’origine de cette histoire qui dure, un mail presque timide au détour d’une adresse piochée sur Myspace dans l’optique de partager une session de scratch en contrée lyonnaise. Passé le cap des études, les acolytes se retrouvent (fruit du hasard ou destinée ?) à 700 km de là, dans la capitale des Flandres. À l’époque, Skevitz passe régulièrement des disques dans l’émission qu’il vient de débuter sur Radio Campus Lille, « Supagroovalistic ». Ango rejoint rapidement la barque en mars 2011.

Skevitz & Ango, fondateurs de Comala Radio_ © Stéphane Bruneau

Chaque semaine pendant 6 ans la paire animera les ondes de RC Lille, l’une des plus anciennes radios libres de France, avec des sélections évoluant à l’image de leurs goûts musicaux vers un éclectisme qu’ils qualifieront de « global groove ».

DJs avant tout, Ango & Skevitz créent une association pour prolonger cette philosophie aux bars, clubs et salles de la région. En 2015 ils décident de sauter le pas, quittent leurs jobs respectifs et se lancent à plein temps dans le développement des projets de Supagroovalistic. Un virage est pris l’année suivante lorsqu’ils décideront de quitter Radio Campus Lille.

« La web-radio ça fait plusieurs années qu’on y pensait et le fait de ne plus être sur Campus ça a été le déclencheur. On souhaitait continuer à faire de la radio clairement mais on n’avait plus forcément l’envie de faire de la FM. Le média nous attirait depuis un moment […] on s’est dit que c’était maintenant ou jamais. »

Inspirés du Mellotron et d’autres sources semblables qu’ils écoutent régulièrement, la machine se met en route rapidement, sautant sur l’opportunité d’occuper cette place encore vacante à Lille. Comala Radio voit le jour grâce à une campagne de crowdfunding. Au-delà de soutenir le nécessaire investissement de départ, celle-ci permet d’impliquer les gens dans le projet et de le faire connaître en dehors des cercles de potes. Les retours du public sont positifs devant cette nouvelle initiative et les « Supas » reçoivent de nombreuses sollicitations de personnes souhaitant animer des émissions.


Ango, Skevitz et Wildcake, le Comala-crew, à Rotterdam pour la 1ère étape de la tournée
© Rémy Golinelli

À l’heure actuelle, la web-radio compte environ 3000 références disco, house, soul, afro, hiphop…dans sa playlist continue et une quinzaine d’émission se partagent la grille sur des temporalités variées. La majorité des animateurs sont des locaux, une volonté de départ, mais celle-ci reste ouverte à tous. Mix, reportage de terrain ou sélection thématique… vous pourrez notamment y entendre un spécialiste de la banque centrale européenne y mixer ses disques Soul préférés, les tauliers du disquaire Besides records vous jouer leur sélection mensuelle ou Mystraw & Brebiou y dispenser le « meilleur de la scène Beats » entre deux disques synthético-discoïde de Donovitz.

Dans cette grille se trouve aussi Comala Maison. Une émission originale développée par Wildcake, Antoine de son prénom, troisième mousquetaire de la web-radio, dont le carnet aligne déjà de jolies signatures : Marcel Vogel, Saint-James, Marina Trench, Pharoah

« Le format est super libre, j’ai eu Péo (Watson) qui a fait un set comme si il était en club mais assis sur sa chaise de bureau et à côté de ça Folamour qui avait préparé une quinzaine de ses tracks préférées, passant du disque vinyle au morceau sur Youtube. »

L’idée de départ était de reproduire le côté convivial et intime de ces soirées posées entre potes où l’on sirote un verre de Madiran en écoutant des disques. Antoine aime aller à la rencontre de ses homologues mélomanes et l’émission permet de partager certaines d’entre elles de façon libre et décomplexée. Chaque émission et son « guest » associé sont annoncés par un teaser vidéo réalisé par des copains vidéastes qui accompagnent Antoine au gré de ses pérégrinations sur le réseau SNCF quand les distances sont trop longues pour sa 2CV jaune.

Une dimension live pour la retransmission des concerts et DJ sets

Outil corolaire des web-radios, l’exploitation des possibilités de Facebook Live fût envisagée dès le départ. Tant que l’esprit matche, Comala met régulièrement à disposition des activistes de la scène lilloise qui en font le souhait le matériel nécessaire pour rediffuser sur les ondes et sur Facebook les concerts et DJ sets des artistes de passage dans le coin. Un échange de bons procédés qui permet de booster la visibilité d’un événement tout en proposant un archivage audio et vidéo non négligeable. Zombie Zombie, Mézigue & Mad Rey, Illa J, S3A ou LB aka LABAT ont ainsi pu apporter leur pierre à l’édifice.

Un anniversaire en 2 actes pour célébrer le phénomène web-radio

Acte 1. Webridons l’Europe

« Webridons l’Europe» est le prolongement d’une réflexion menée en 2017 par Antoine sous le leitmotiv « Pensons Global, Dansons Local ». Friand de concepts originaux, celui-ci organise à l’époque une tournée atypique le long de l’axe Paris, Lille, Bruxelles : « Programmez les programmateurs ». En itinérance durant 3 jours, les DA du Bonnefooi, des Apéromix de la Gare Saint Sauveur et du 9B se partagent l’affiche dans leurs cités respectives.

Souhaitant reconduire le concept « PGDL » sous des latitudes différentes, c’est au cours d’une discussion avec les « supas », constatant que les dates envisagées collent bien avec l’anniversaire, que l’idée de faire partir Comala à la rencontre des web-radios européennes mûrit.

Car finalement même si les histoires, les formats et les statures de chacune de ces radios sont différentes, toutes œuvrent vers un but semblable : proposer une programmation musicale de qualité. En allant à la rencontre de leurs homologues pour créer des connexions, échanger autour des pratiques et des fonctionnements de chacun, le crew souhaite impulser à terme la création d’un réseau européen de web-radios.

5000 bornes, 10 jours, des arrêts à Rotterdam, Amsterdam, Bruxelles, Paris, Milan et Lisbonne avec, à la clé de chaque étape, une émission sur la webradio locale…tel est le circuit ambitieux que parcourra l’équipe dans les jours à venir. Une partie des consœurs visitées sont par la suite invitées à se produire le mois prochain à Lille dans le cadre des conférences ou pour des DJ sets.

À titre de teasing, l’étape parisienne prendra des airs de réunion dominicale des web-radios de la capitale avec de 14h à 18h des sets d’OKO DJ, ambassadrice de LYL, d’Azamat B de Rinse France et d’Anders du Mellotron. Une première sous un même toit !

Acte 2. Festoyons local !

Pour le deuxième temps fort de cet anniversaire, l’équipe prévoit une flopée d’événements mettant à l’honneur le média web-radio et l’univers musical dans lequel il s’inscrit aujourd’hui. Plusieurs lieux emblématiques de la culture lilloise seront investis pour l’occasion.

Le Jeudi 8 Mars à la Gare Saint Sauveur pour un « Comala-péromix » avec le boss de Red Light, Orpheu The Wizard, suivi d’une « opening party » à The Box avec un take-over des crew de Kiosk et Comala Radio.

Le Vendredi 9, place à la réflexion pour une session conférence et tables-rondes avec FIP, RCV ou Le Mellotron sur le rapport des radios FM au web et aux réseaux sociaux ou les stratégies et enjeux d’une web-radio en 2018.

Pour le weekend, Comala voit les choses en grand avec deux teufs représentatives des esthétiques défendues par l’association depuis ces débuts. Le samedi soir, la programmation est axée sur le live. La Maison Folie Moulins accueillera le son « brasshouse » organique du trio New-Yorkais Too Many Zooz, le hiphop puissant du rappeur américain Aaron Cohen et les survoltés à l’afro-funk irrésistible de Voilaaa Soundsystem aux côtés du Comala Crew. Le dimanche quant à lui fait plutôt la part belle à la culture DJ et aux grooves plein d’émotion. De 15h à 22h, Young Marco, Red Greg, Clémentine et Saint James se relayeront aux platines. La promesse tacite d’une batterie vidée par Shazam, d’un compte bancaire meurtri par les tournées de pintes et d’un lundi difficile…

Et après ?

Pour les mois et les années à venir ce ne sont pas les idées qui manquent. Sur le court terme, l’objectif est de solliciter de nouveaux acteurs de Lille comme d’ailleurs à prendre part à la grille d’émission existante, de développer le côté « nouveauté – promo » de la playlist et d’encourager les émissions dont les concepts proposent des « à côté » à la diffusion seule de musique pour se démarquer des autres. Comala réfléchit également à la mise en place de partenariats avec divers festivals dans l’optique de proposer une couverture radio des événements avec des interviews d’artistes et des retransmissions live.

À terme, le crew s’imagine bien investir, à l’image de ses grandes sœurs, un lieu en « dur » avec un studio dédié… un peu comme à la radio !

Écouter et suivre Comala radio.

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Visuel : © Félix