Photo à la une © Armand Le Saux

Loin de sa devise historique « Ordem e Progresso » (ordre et progrès en français), le Brésil vit des heures sombres. Asphyxié par un président extrémiste et acculé par la pandémie, la scène locale essaie tant bien que mal de survivre. 

Quelques 17 000 km séparent l’état de Rio de Janeiro de la ville de Wuhan  en Chine. Pourtant, en six mois (de novembre 2019 à mai 2020) le foyer épidémique mondiale de la Covid-19 a pris un aller simple pour l’ancienne capitale auriverde.

Depuis, l’hécatombe n’en finit plus et les chiffres font froid dans le dos. Au 16 mai, le Brésil enregistrait 40 000 nouveaux cas journaliers avec un total de 436 000 décès (deuxième pays le plus touché derrière les Etats-Unis). Les services hospitaliers sont saturés et les variants affluent, mais le chef de l’Etat Jair Bolsonaro ne frémit pas : le président d’extrême droite se positionne toujours contre la vaccination et s’oppose ouvertement à un confinement national. En décembre dernier, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) s’était arrachée les cheveux quand, interrogé sur le vaccin Pfizer, Bolsonaro n’avait pas hésité à assurer que ce dernier transformait en « femmes à barbe » ou en « crocodiles » avant de conclure avec acrimonie : « moi, je ne me ferai pas vacciner« .

Pour l’heure, les bars de Copacabana sont toujours ouverts et les fosses communes creusées à la pelleteuse pour enterrer les défunts du virus se multiplient à travers le pays. Arrivé au pouvoir en janvier 2019, celui qui idolâtrait ouvertement Donald Trump vient de nommer son quatrième ministre de la Santé depuis le début de la pandémie, symbole alarmant de la volatilité de l’administration Bolsonaro.

Quid de la culture ? Une des premières décisions du mandat d’O Mito (le mythe en portugais, surnom donné par ses partisans) a été de supprimer le Ministério da Cultura. Affront envers tout un secteur et preuve que la culture fait peur. 

David contre Goliath

De Belo Horizonte en passant par São Paulo et Curitiba, la nouvelle musique auriverde bouillonne. Imprégné du clubbing et de l’arrivée d’internet sans jamais tourner le dos à ses rythmiques funk carioca, l’underground brésilien s’est refaçonné. Membres de cette nouvelle garde, JLZ, Belisa, Moretz, DJ GB et Cotô Delamarque (du groupe Lamparina e A Primavera) nous ont éclairés sur leur réalité, entre passion et précarité.

Originaire d’Águas Lindas de Goiás, en périphérie de la capitale Brasilia, JLZ travaille ses gammes plus au sud, dans la ville de Curitiba. Figure de la scène émergente, le jeune homme condamne fermement la politique de son gouvernement : « L’abolition du ministère de la culture est le reflet du mépris de l’actuel président pour la culture de son propre pays. ». 

S’il était difficile pour les acteurs du monde de la culture d’obtenir un soutien financier avant l’arrivée de Bolsonaro, la tâche est maintenant devenue « presque impossible« . Livrée à elle-même, la culture survit dorénavant uniquement en autonomie grâce à « un soutien interne« . Délaissé par l’état, le patrimoine brésilien est aujourd’hui préservé par les communautés qui en vivent comme l’artisanat, le tourisme et la musique.

Dj, podcaster et producteur, DJ GB, pur produit de la ville côtière de Porto Alegre, acquiesce. Celui qui a décidé de reprendre ses études pendant la pandémie parle de hiérarchisation de l’art. Historiquement, les différents ministères de la culture qui se sont succédés ont toujours priorisé la culture « folklorique« . Directement liées aux traditions culturelles de chaque région, nombreuses d’entre elles sont un mélange de culture indigène avec des inventions européennes, autrement dit un processus d’hybridation qui a gagné un statut légitime aux yeux des autorités.

Ne jouissant pas de ce statut, la musique électronique s’est toujours vue délaissée. Mais ça, c’était avant 2019. Depuis, Bolsonaro a supprimé le ministère de la culture et toutes les formes d’art sont logées à la même enseigne : la rue. 

« Bolsonaro a détruit tout ce qu’il a pu. »

DJ et professeure native de Belo Horizonte, Moretz compte désormais parmi les 12 millions d’habitants de la capitale économique du Brésil et ville la plus peuplée d’Amérique du Sud : São Paulo. Celle qui a enflammé une Boiler Room dans sa ville natale l’an dernier appuie les propos de ses compères.

« Désormais, les artistes doivent compter sur les propositions d’institutions privées qui désirent soutenir la culture », explique-t-elle, avant d’avoir un mot doux à l’attention de son président. « Bolsonaro a détruit tout ce qu’il a pu, et la culture est certainement l’un des domaines les plus touchés. »

Aussi originaire de Belo Horizonte, Cotô Delamarque, un des sept membres de Lamparina e A Primavera déplore la situation actuelle, fataliste. « Le Brésil ne s’est jamais soucié des artistes. Ici, c’est chacun pour soi. Il est difficile pour vous, européens, de comprendre à quel point nous sommes à des années lumières de vous en termes d’aides gouvernementales. Nous avons eu un président, Lula (chef de l’état de 2003 à 2011, ndlr), avec qui nous avons entrevu la lumière au bout du tunnel, mais très vite l’élite l’a saboté. »

Le groupe qui vient de sortir Ela Joga, nouveau titre vaporeux et entrainant, dénonce la diabolisation de la culture mis en place par Bolsonaro : « Le pire, c’est que ce gouvernement fait croire aux gens qu’ils n’ont pas besoin de culture. Des mensonges sont créés sur les lois d’incitation à la culture et les gens y croient. Surtout les plus âgés, car ils sont les otages des fake news diffusées sur internet. »

Exaspéré.es par le contexte socio-politique, certain.es artistes n’ont pas souhaité donner suite à notre sollicitation. La DJ et productrice BADSISTA a malgré tout accepté que son retour de mail soit intégré. Révélateur.

Le jour ne se lève pas pour eux

Si Jair Bolsonaro a rendu la situation des artistes presque invivable, la vague Covid-19 fut la goutte de trop. À l’agonie, le monde de la culture traverse un tunnel sans précédent. 

Ne pouvant plus subvenir à leur besoin, de nombreux artistes n’ont eu d’autre choix que de retourner dans leur pays d’origine auprès de leur famille. Certain.es comme Moretz et Belisa, ont dû se résoudre à cumuler deux jobs. Entre techno et house la nuit tombée, cette dernière est architecte le jour. « Il est trop difficile de vivre en tant que DJ au Brésil : il y a peu d’opportunités et les cachets sont faibles. La scène alternative était très fragile avant la pandémie, maintenant elle l’est encore plus » regrette-t-elle.

Sous assistance respiratoire, le monde de la nuit a néanmoins pu bénéficier quatre mois d’aides. Accordé par le Congrès, le dédommagement s’élevait à 600 reais (90 euros) par mois, Belisa réplique : « En plus d’être trop faible (avec cette somme on ne fait pas grand chose dans les grandes villes brésiliennes), cette aide laisse encore beaucoup de personnes du monde de la vie nocturne sur le carreau. Je pense notamment aux agents de sécurité et aux techniciens. » 

Menottés, les artistes qui auraient l’idée de s’exporter se heurtent à un mûr. Sous la menace des variants, la quasi totalité des dix pays frontaliers ont fermé leurs frontières aux ressortissants brésiliens. Ajouté à cela la difficulté de se voir délivrer un visa et c’est le pays tout entier qui se retrouve en quarantaine. 

« Je vis en espérant que demain soit un autre jour : 1% de chance, 99% de foi. »

Cotô Delamarque

Un nouveau « colonialisme culturel »

Graphiste, artiste et co-fondateur de la webradio Metanol FM, Akin Deckard a plus d’une corde à son arc. Membre de la Red Bull Music Academy (RBMA) de 2016 à 2018, Akin a représenté la scène émergente auprès du géant de la boisson énergisante durant une demi-douzaine d’années. En tant que conférencier puis curateur, il a oeuvré en faveur du festival RBMA São Paulo en 2017 et 2018.

Unique événement international organisé au Brésil comptant plus d’artistes locaux qu’étrangers au sein de sa programmation, le festival RBMA avait tout pour propulser cette nouvelle génération sur le devant de la scène mondiale. Avec une parité respectée au sein du line-up, des locaux dignes de ce nom et des rétributions optimales pour les artistes locaux, Akin n’est pas peu fier du travail réalisé. Seulement voilà, le festival n’a pas été reconduit et a laissé place à une résidence d’artistes nommée Red Bull Music Pulso. 

S’il avance que Red Bull avait une réelle volonté de participer à l’héritage culturel brésilien, on ne peut pas en dire autant des autres acteurs privés. À grands coups de marketing, les autres firmes déploient des actions commerciales et purement opportunistes : « Nous voyons des marques, des compagnies de bière, et d’autres entreprises apporter un soutien à court terme mais toujours concentrés sur les mêmes villes/les mêmes acteurs et répéter les mêmes erreurs. Tout le monde est épuisé et désespéré. »

Akin Deckard dénonce un manque de reconnaissance envers les artistes latino-américains comme partie intégrante de la scène mondiale : « On peut écouter de la musique brésilienne partout aujourd’hui, mais il n’y a pas de représentativité. On ne voit pas souvent des artistes de notre pays occuper des espaces comme NTS, Boiler Room, Resident Advisor ou participer à des résidences artistiques à l’étranger. Moins de 1% de notre scène musicale est diffusée dans le monde entier, c’est une honte. Avant de poursuivre, exaspéré, il y a encore beaucoup de colonialisme culturel, cela crée un sentiment de frustration générale car les artistes se sentent exclus de la conversation. »

Jouée partout mais représentée nulle part, la musique brésilienne paie le prix fort de cette « global scene » (scène mondiale). Depuis cinq ans, les festivals internationaux ont pris le pays d’assaut. Akin énumère les conditions dans lesquelles les artistes brésiliens étaient invités à se produire. Il dénonce les cachets dérisoires, une parité jamais respectée, des loges « inondées de boue », des contrats interrompus sans raison, des demandes de sets gratuits et des producteurs étrangers qui réduisent les artistes locaux au silence : « Au final, c’est comme si les colons étaient de retour armés de systèmes son et de lumières stroboscopiques. Et maintenant ils sont partis parce que nous n’avons plus rien dont ils pourraient encore profiter. »

Désormais, l’enjeu réside en la préservation de cette scène, de ses souvenirs, et dans la valorisation de son histoire. Akin Deckard croit qu’il y a beaucoup à apprendre de cette période, notamment en termes d’autonomie et de soutien auprès des communautés musicales pour leur assurer un avenir. Appuyant le « désir d’indépendance » qui brûle dans le coeur de chaque artiste brésilien, l’inébranlable Akin, conclue : « Nous avons été colonisés racialement, socialement et culturellement pendant trop longtemps. Il est temps de prendre le contrôle de la scène et de faire partie de ce jeu pour de bon. Et nous le ferons. »

Selon un sondage datant du 12 mai dernier, l’ex-président Luiz Inacio Lula da Silva l’emporterait de loin devant Bolsonaro dans la course à la présidentielle d’octobre 2022 (43% face à 23%). Inexorablement, le salut brésilien passera par la défaite de l’actuel chef de l’Etat. Alors seulement, la culture pourra entamer une renaissance et convoiter enfin ses lettres de noblesse. 

Maxime Verdeille

Remerciements :

JLZ (Bandcamp – Youtube – Soundcloud – Spotify – Instagram), Belisa (Soundcloud – Spotify – Instagram), Moretz (Soundcloud – Instagram), DJ GB (Soundcloud – Instagram – Linktree), Lamparina e A Primavera (Soundcloud – Youtube – Spotify – Instagram – Linktree), Badsista (Bandcamp – Youtube – Soundcloud – Spotify – Instagram), Akin Deckard (Instagram), Ana Soares et Jade Matheu.

Illustration : Armand Le Saux @armandoskincareclub